N°2 | Mutations et invariants – I

Jean-Luc Cotard

En regardant Warriors, les guerriers de l’impuissance

Le lecteur de la jeune revue qu’est Inflexions sera peut-ĂŞtre Ă©tonnĂ© de pouvoir y lire un article consacrĂ© Ă  un tĂ©lĂ©film britannique racontant l’histoire, fictive mais très prĂ©cisĂ©ment inspirĂ©e de la rĂ©alitĂ© historique, du premier bataillon britannique venu, en 1992, participer Ă  l’intervention des Nations unies en Bosnie-HerzĂ©govine. S’agirait-il d’un nouvel avatar du complexe d’un officier français par rapport Ă  ses homologues d’outre-Manche ? En quoi parler d’un film peut-il intĂ©resser une revue qui se propose de faire rĂ©flĂ©chir ensemble des militaires et des civils sur l’armĂ©e ? Pourquoi parler d’un tel « documentaire-fiction Â» des annĂ©es après sa diffusion ? Ne s’agirait-il pas de la recherche d’une originalitĂ© accrocheuse dissimulant une tendance masochiste, destinĂ©e Ă  attirer le chaland ?

Les réponses implicites à ces questions sont peut-être avérées. N’oublions pas néanmoins, que notre revue se propose d’instaurer un débat. Le comité de rédaction a depuis le début de ses réunions considéré qu’il convient non seulement de poser des questions, de faire se rencontrer des personnes de milieux et de centres d’intérêt différents, mais aussi de faire réfléchir à partir de documents existants. Ainsi, la revue se propose-t-elle de choisir un thème, de le présenter à ses lecteurs et d’en prendre prétexte pour initier un débat avec les futurs auteurs.

Ă€ propos du thème des « mutations de l’armĂ©e de terre dans ses aspects humains Â», nous aurions pu faire rĂ©flĂ©chir nos auteurs sur un article ou une directive, prolonger les rĂ©flexions de tel ou tel colloque. Pourtant, c’est Ă  l’unanimitĂ© que le comitĂ© a acceptĂ© la proposition de l’un de ses membres visant Ă  placer en exergue le film Warriors dont tout le monde avait entendu parler, mais que peu avaient vu.

Ne convient-il pas de se mĂ©fier d’un « documentaire-fiction Â» qui pourrait ĂŞtre Ă©crit Ă  la gloire des soldats de la « perfide Albion Â» ? Que raconte ce film ? Un casque bleu français prĂ©sent sur le théâtre bosniaque Ă  l’époque des faits Ă©voquĂ©s peut-il s’y reconnaĂ®tre ? Bref, en quoi l’histoire choc de ces casques bleus britanniques peut-elle nous intĂ©resser ?

  • Souvenez-vous

En aoĂ»t 1992, les Nations unies dĂ©cident d’envoyer sur le sol de la toute jeune Bosnie-HerzĂ©govine indĂ©pendante, une force de protection (Forpronu). Les Serbes encerclent la ville. Un bataillon français tient l’aĂ©roport et interdit son accès Ă  tous les belligĂ©rants. Des milices croates et musulmanes, d’abord unies, se battent contre les milices serbes issues plus ou moins de l’ex-armĂ©e yougoslave. Le mĂŞme scĂ©nario gĂ©nĂ©ral qui a conduit Ă  l’intervention des casques bleus en Croatie, et plus particulièrement en Krajina, se reproduit en Bosnie. Mais ici, il n’est pas question d’interposition entre les combattants, il s’agit de protĂ©ger des convois humanitaires destinĂ©s Ă  des populations victimes de combats intercommunautaires. Initialement, cette force multinationale n’est pas Ă  proprement parler constituĂ©e de casques bleus, mĂŞme si tous les vĂ©hicules sont peints en blanc, si tous les bĂ©rets sont bleus. Elle le deviendra Ă  partir du printemps suivant par le changement de statut de la Force. Chaque contingent, britannique, français, canadien, danois, espagnol et nĂ©erlandais, agit, au dĂ©part, selon les directives de son pays d’origine. De Kiseljak, Ă  l’ouest de Sarajevo, la forpronu est coordonnĂ©e par un Ă©tat-major du niveau d’une division, commandĂ© par le gĂ©nĂ©ral Morillon.

Le bataillon britannique arrive en novembre 1992 et s’installe Ă  Vitez. Il est responsable du centre de la Bosnie. Mais son action est limitĂ©e par la ligne de front et par la volontĂ© des Serbes de ne pas laisser agir les Occidentaux sur les territoires qu’ils considèrent comme faisant partie de la Serbie.

Ce bataillon est constitué à partir du Cheshire Regiment, belle et ancienne unité d’infanterie mécanisée renforcée par des blindés de reconnaissance. Il est équipé des très bons transports de troupes blindés et chenillés que sont les Warriors. Il s’installe dans une sorte de camp retranché à l’extérieur de la ville, lance des patrouilles jusqu’au nord de Tuzla et vers le sud en direction du plateau karstique de l’Herzégovine, sur lequel un régiment du génie britannique élargit les pistes vers Split. Il escorte les convois organisés par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, dont le siège se situe dans la ville voisine de Zenica.

Vitez se situe à une confluence de vallées dont celle de la Lasva, petite rivière affluente de la Bosna qui coule à Sarajevo. La population est établie grosso modo selon des cercles concentriques, alternativement croate et musulmane.

Sous la houlette de la milice hvo, les Croates veulent constituer une entitĂ© homogène au sud de la Bosnie pour pouvoir ultĂ©rieurement ĂŞtre rattachĂ©s Ă  la Croatie dalmate. Ă€ partir de fĂ©vrier 1993, la tension latente entre les Croates et les Musulmans dĂ©gĂ©nère. Les premiers cherchent Ă  tenir la vallĂ©e de la Lasva et font fuir les populations musulmanes. De leur cĂ´tĂ©, les Musulmans cherchent Ă  contrĂ´ler, immĂ©diatement au nord de l’axe Sarajevo-Visoko, Kakanj, Zenica. Les massacres qui ont Ă©tĂ© perpĂ©trĂ©s dans la vallĂ©e de la Lasva, notamment celui du hameau musulman d’Ahmici par un dimanche d’avril, sont actuellement jugĂ©s au Tribunal international de La Haye. C’est l’histoire de ce bataillon qui est racontĂ©e dans le film Warriors rĂ©alisĂ© par la bbc.

  • Histoire choc, images dures

Plus que l’épopĂ©e d’une unitĂ© dans sa gĂ©nĂ©ralitĂ©, Warriors s’intĂ©resse Ă  une section commandĂ©e par un jeune lieutenant. Le paysage magnifique rappelle parfaitement le centre de la Bosnie. L’Union Jack flotte sur la colonne de blindĂ©s. Le blanc des vĂ©hicules fait ressortir le bleu du ciel et des couvre-casques. Tout paraĂ®t simple. « Garde Ă  vous ! Â» Il suffit d’exĂ©cuter les ordres. Au dĂ©part…

Au dĂ©part, en effet, les ordres sont clairs : il s’agit d’escorter les convois. On ne prend pas parti. On obĂ©it Ă  l’unhcr. Tout cela est fort simple, sauf que…

Sauf que, alors que l’on est Ă  la tĂŞte d’une troupe de professionnels, il faut se laisser humilier, contrĂ´ler par les milices, souvent misĂ©rablement armĂ©es et sans rĂ©elle valeur militaire, aux diffĂ©rents « checkpoints Â». Sauf qu’il faut accepter le regard d’incomprĂ©hension de ceux que l’on est censĂ© venir aider, surtout lorsqu’il s’agit de celui d’un Musulman-Bosniaque supporter de l’équipe de football de Liverpool, arrachĂ© du vĂ©hicule blindĂ© et entraĂ®nĂ© vers une mort certaine dans les sous-bois aux couleurs d’automne. Sauf qu’il faut accepter de renoncer Ă  l’évacuation de familles rĂ©fugiĂ©es dans des caves, au milieu des combats. « On ne prend pas parti, lieutenant ! Â» Alors on tient, mais on ne comprend pas. On refuse, mais on exĂ©cute les ordres. Pourtant, quand après avoir sauvĂ© un couple de vieillards des exactions d’une Ă©quipe de mafieux, on retrouve ces derniers crucifiĂ©s, quand on retrouve son amie interprète tuĂ©e devant sa maison, alors on refuse tout et l’on agit comme la conscience dicte d’agir.

Au retour, il y a enquĂŞte de commandement. Qui est le responsable ? Qui a donnĂ© l’ordre ? Et puis avec le retour, il y a le dĂ©phasage, l’incomprĂ©hension du monde « normal Â» que l’on retrouve. La fuite devant toute expression de la joie la plus simple, fuite de toute joie de vivre, fuite du monde qu’on ne comprend plus. MĂ©lange de remord et d’accusation. Et puis, il y a l’explosion. L’un hurle devant une enfant qui, dans un supermarchĂ©, trĂ©pigne pour que sa grand-mère lui achète des friandises, se dĂ©foule sur un Abribus dont les vitres explosent sous ses coups. L’autre, le lieutenant devenu capitaine, seul, fait face Ă  ses sous-lieutenants qui lui demandent comment c’était lĂ -bas. Seul, il se sent seul dans cette Irlande oĂą il se trouve une nouvelle fois. Seul, dans sa chambre, il pointe le canon de son pistolet de service contre sa tempe. Seul.

Warriors est un film rĂ©aliste, dur. Il commence par une arrivĂ©e triomphante. La force en action sous un magnifique ciel bleu. Il se termine par le dĂ©sespoir et la solitude. Progressivement la tension monte, de la mort d’un pilote de char au sauvetage d’agonisants dans une benne de camion. C’est l’histoire d’une interrogation lancinante. Pourquoi engage-t-on des soldats sur un théâtre si on ne leur donne pas les moyens d’agir, si on les condamne Ă  subir ? C’est l’histoire d’une prise de conscience individuelle, collective. La guerre peut blesser et tuer autrement que par le feu.

Warriors est une transcription terriblement fidèle de la réalité que j’ai connue là-bas… et ici en France.

Dans ce film, on retrouve la vie du soldat ; celle d’un officier et de son confident, son radio. Au vol, pendant la projection, j’ai relevĂ© pour vous quelques interrogations, quelques rĂ©flexions.

  • Quand faut-il annoncer Ă  sa famille qu’on part loin ?
  • Comment rassurer ses proches face au danger qu’ils pressentent ? Que rĂ©pondre aux questions telles que : « C’est comment lĂ -bas ? Â»
  • « Je ne savais pas comment te l’annoncer… Â» « Je n’y peux rien, c’est mon mĂ©tier… Â» DĂ©jĂ  commence le dĂ©calage. Ne pas pouvoir dire, ne pas pouvoir partager. Comment rassurer sa famille, surtout le jour de NoĂ«l ? Le mensonge protecteur est en mĂŞme temps le dĂ©but de la distorsion qui conduit Ă  l’incomprĂ©hension.
  • Ă€ quoi sert une arme si on n’a pas le droit de s’en servir ? Ă€ quoi sert d’envoyer un soldat sur le terrain s’il n’a pas le droit de faire usage de la force ?
  • Quelles sont les consĂ©quences de l’impuissance ? OĂą s’arrĂŞte le devoir d’obĂ©issance face Ă  la souffrance ? Comment rĂ©agit l’individu face Ă  sa propre impuissance ? Jusqu’oĂą peut-on obĂ©ir ? Suffit-il d’obĂ©ir ?
  • Face Ă  la mort du camarade : « Pourquoi lui et pas moi ? Â»
  • Face aux subordonnĂ©s : « Les hommes regardent, il ne faut pas qu’on se laisse aller. Â»
  • Face Ă  l’enquĂŞteur : « Si vous aviez Ă©tĂ© lĂ , vous ne poseriez pas la question Â». La colère face Ă  la naĂŻvetĂ© navrante : « Vous avez eu une mĂ©daille ? Â» Comme si les dĂ©corations soignaient les âmes ! RĂ©volte face aux penseurs censeurs : « Vous ne savez rien. Vous ne savez rien du tout ! Â».
  • Face aux autres, comment traduire : « Je m’en veux d’être revenu Â» ?

Après une telle expĂ©rience, peut-on rester le mĂŞme ? Non.

Warriors guerriers, chars blindés, vous n’avez plus de carapace.

Warriors : bĂŞtement la vie du soldat.

Indéniablement, ce film a sa place dans la réflexion que la revue entend mener. Il explique les mutations que l’institution militaire a pu vivre au cours des années 1990. Derrière la machine, derrière le char prétendument protecteur, quel que soit l’uniforme, il reste les hommes. Il reste l’homme sans lequel aucune mission au sol ne peut être accomplie dans la durée. Cet homme, il faut le former, le préparer, l’entraîner. Cela ne peut se faire du jour au lendemain. Il ne s’agit pas d’avoir un surhomme, mais un soldat conscient de ses responsabilités, qu’il soit un exécutant ou le conseiller d’un décideur politique.