N°9 | Les dieux et les armes

Patrick Le Gal

Les armées et le sacré, un point de vue catholique

Avec le positivisme et les travaux d’Auguste Comte (1798-1857), on croyait le sacré définitivement relégué dans les sociétés et les cultures qui sont restées à un stade de développement préscientifique. Il semble qu’il n’en soit rien. Le sacré résiste, l’homo religiosus subsiste, y compris dans les sociétés développées. C’est même l’une des conclusions des travaux plus récents de Mircea Eliade1 que d’affirmer que le sacré n’est pas seulement une étape de l’histoire, mais bien un élément de la structure de la conscience humaine.

  • Le sacrĂ© et ses fonctions

La considĂ©ration des « fonctions Â» du sacrĂ© permet de comprendre l’utilitĂ©, voire la permanence du recours au sacrĂ©, y compris au cĹ“ur d’un monde profondĂ©ment sĂ©cularisĂ© ou d’un contexte purement professionnel et technique comme le monde militaire.

Le sacrĂ© introduit une mĂ©diation entre le « divin Â», le « numineux Â» et l’homme – comme disait Rudolf Otto2. Cette mĂ©diation va permettre l’établissement d’une relation entre l’homme et Dieu par le biais des rites et du langage symbolique (un temps, un lieu, une parole, un geste, une rĂ©alitĂ© crĂ©Ă©e… en viennent Ă  nous dire quelque chose de Dieu et Ă  nous Ă©tablir en lien avec Lui). L’homme dans sa quĂŞte de sens sur sa vie, sa destinĂ©e et celle du monde, va vouloir interroger ce « divin Â» avec lequel il peut entrer en relation par la mĂ©diation du sacrĂ© et dont il peut espĂ©rer le soutien. « L’expĂ©rience du sacrĂ© est ainsi indissolublement liĂ©e Ă  l’effort fait par l’homme pour construire un monde qui ait une signification »3. En ce sens, le recours au sacrĂ© traduit une prĂ©occupation Ă©levĂ©e et remarquable, tout Ă  l’inverse d’une connotation rĂ©trograde et naĂŻve dont on pourrait le taxer.

Ce recours au sacré n’est pas seulement le fait du sage ou du mystique qui recherche appui ou lumière dans son itinéraire personnel. Ce recours est aussi – et peut-être même davantage – le fait de l’homme d’action, du responsable dans la cité qui cherche aide ou protection pour faire aboutir une entreprise ardue ou périlleuse, un conseil pour agir au mieux dans un contexte délicat…

  • Le militaire et le recours au sacrĂ©

Le militaire n’échappe pas Ă  ces perspectives. Peut-ĂŞtre mĂŞme est-il davantage portĂ© que d’autres Ă  y recourir en raison des enjeux et des risques propres au mĂ©tier des armes. Les consĂ©quences de la guerre, les exigences du maintien de la paix, confrontent le militaire Ă  des situations limites (ruines, souffrances, violence, mort…) dans lesquelles le savoir-faire humain, quelque qualifiĂ© et hĂ©roĂŻque qu’il soit, s’avère bien souvent dĂ©ficient et menacĂ© d’échec. Chacun sent bien Ă  ces heures-lĂ  qu’il faut – ou faudrait – pouvoir s’appuyer sur une sagesse plus large, une justice plus forte, une force mieux maĂ®trisĂ©e… C’est bien lĂ  que le sacrĂ© intervient comme une clef pour nous ouvrir l’accès au « divin Â».

Le progrès scientifique et les dĂ©veloppements technologiques qu’il permet ont sans doute pu contribuer Ă  renforcer la confiance que le militaire mettait en lui-mĂŞme et Ă  Ă©largir considĂ©rablement sa puissance d’action ; ce faisant, ils n’ont pas supprimĂ© la perspective de l’échec ou de l’absurde peut-ĂŞtre mĂŞme en ont-ils radicalisĂ© la possibilitĂ©. En tout cas, la mort – donnĂ©e, reçue, cĂ´toyĂ©e – reste lĂ  comme l’ennemi ultime qu’il est difficile de regarder en face sans le secours du « divin Â».

De fait, il n’est pas difficile de constater la rémanence de l’attention au sacré dans le monde militaire, voire de son développement à l’heure même de la professionnalisation des armées et de la sécularisation quasi-totale de la société – dont on pouvait penser qu’elles auraient accentué le recours aux seuls repères rationnels. Ainsi peut-on citer à titre d’exemple la place toujours accordée à l’esprit de sacrifice comme valeur fondatrice de l’état militaire4, à la place du saint patron5 d’arme et, bien sûr, au culte des morts6.

  • Le recours au sacré : exigences et perspectives

La persistance de ce recours multiforme au sacrĂ© est donc bien un fait avĂ©rĂ©. Ce fait n’est pas neutre, il ne relève pas d’un simple « folklore Â» ; il mĂ©rite attention mais sans doute aussi effort d’analyse pour mieux saisir le sens de ce recours ; il appelle sans doute aussi un accompagnement pour Ă©viter des dĂ©tournements ou des pertes de sens toujours possibles. Sans doute, pour ce qui est du monde militaire, les aumĂ´neries ont-elles un rĂ´le Ă  jouer Ă  cet Ă©gard, du moins chaque culte Ă  l’égard de ses coreligionnaires car, Ă©videmment, la comprĂ©hension du rĂ´le du sacrĂ© et la formulation des rites peuvent profondĂ©ment diffĂ©rer d’une religion ou d’une confession Ă  une autre7.

L’une des dérives du recours au sacré à laquelle on peut d’abord penser, c’est son instrumentalisation ou sa récupération par le pouvoir comme argument pour faire accepter les risques encourus ou pour conforter le moral des troupes à bon compte. La séparation de l’Église et de l’État devrait normalement éviter cet inconvénient, au moins au niveau de l’action des aumôniers.

Sur le plan des comportements individuels, le recours au sacrĂ© peut aussi se perdre dans la superstition (voire les pratiques magiques) ou le fanatisme. Une vĂ©ritable Ă©ducation religieuse est nĂ©cessaire pour Ă©chapper Ă  ces pièges. Si le sacrĂ© « habite Â» de façon significative le monde militaire, il y aurait sans doute Ă  revaloriser sous cet angle le rĂ´le des aumĂ´niers militaires. On le voit bien par rapport aux trois exemples citĂ©s plus haut : le sens du sacrifice, s’il n’est pas Ă©clairĂ© par une saine thĂ©ologie peut aboutir aux pires aberrations8. Le culte des saints est lui-mĂŞme pure superstition s’il n’est pas ancrĂ© dans une intelligence de la communion des saints. Le culte des morts perd, quant Ă  lui, en bonne partie son sens en dehors d’une foi raisonnĂ©e sur l’au-delĂ  et sur la rĂ©surrection.

De façon plus gĂ©nĂ©rale, on voit bien que l’appel au sacrĂ© comme mĂ©diation par rapport au « divin Â» implique pour trouver sa pleine fĂ©conditĂ©, un travail conjoint et exigeant de la raison et de la foi ; et cela, tant pour Ă©chapper au fondamentalisme (et Ă  la violence) que pour ĂŞtre en mesure d’éclairer d’une lumière plus haute les questions que nous pouvons nous poser lĂ©gitimement, notamment dans l’ordre Ă©thique, en l’occurrence sur la guerre juste (ad bellum) et la manière juste de se conduire dans la guerre (in bello) ou de travailler Ă  la paix.

    Le sacré demeure, notamment dans le monde militaire et de façon multiforme. Il ne suffit pas de le constater, encore faut-il valider ce recours pour éviter toute dérive et, plus encore, pour lui faire porter toutes ses potentialités qui sont sans doute loin d’avoir été pleinement explorées. Il reste que cela ne se fera sans doute pas sans une plus large reconnaissance de la dimension spirituelle de la personne humaine et un effort de formation proportionné.

    1 Cf. en particulier : Mircea Eliade (1907-1986) « Le SacrĂ© et le Profane Â», Paris, 1965.

    2 Rudolf Otto (1860-1937) « Le SacrĂ© Â», Paris, 1929.

    3 Mircea Eliade, Fragments, Paris 1973, p. 555, citĂ© par J. Ries, art. SacrĂ©, dans Catholicisme xiii, p. 289.

    4 On ne peut guère trouver plus caractĂ©ristique du langage religieux et sacrĂ© que la notion de « sacrifice Â» – d’ailleurs dĂ©licate Ă  bien situer : le militaire se place-t-il du cĂ´tĂ© du prĂŞtre – du sacrificateur – ou de la victime offerte ? Le premier projet de refonte du statut gĂ©nĂ©ral de la fonction militaire, fin 2003, avait renoncĂ© Ă  citer, parmi les valeurs clefs, l’esprit de sacrifice : tollĂ© gĂ©nĂ©ral, amendement et rĂ©tablissement sans dĂ©lai dans les discours officiels de cette rĂ©fĂ©rence. Sur cette question de l’esprit de sacrifice dans le monde militaire, cf. P. Le Gal, L’Esprit de sacrifice dans une armĂ©e professionnelle aujourd’hui (http://catholique-diocese-aux-armees.cef.fr).

    5 Le culte des saints patrons d’arme s’est dĂ©veloppĂ© après la Seconde Guerre mondiale, Ă  commencer par le culte de Saint Michel en Indochine Ă  partir de 1948. Aujourd’hui, chaque arme s’honore d’un saint patron particulier et, tout rĂ©cemment l’armĂ©e de terre en a officialisĂ© la liste (cf. « Esprit de corps, traditions et identitĂ© dans l’armĂ©e de terre Â», emat, Paris, septembre 2003, p. 16-22). Choisir un saint patron d’arme, c’est chercher une protection auprès d’un personnage sacrĂ©, puissant par lui-mĂŞme, ou Ă  travers sa proximitĂ© avec Dieu.

    6 Le recours au sacré s’exprime à travers le culte des morts et les rites religieux ou propres au cérémonial militaire. Il est à remarquer que ce culte des morts n’a en rien perdu de son intensité, alors même que, depuis la fin des combats d’Algérie, le nombre de morts en opérations ou au feu a fort heureusement radicalement décru. L’importance de ce culte dans les armées est sans commune mesure avec celui que voue par exemple le monde médical et hospitalier, lui aussi cependant confronté quotidiennement à la mort.

    7 Dans le christianisme, la foi dans le mystère de l’Incarnation (Dieu fait homme) transforme profondĂ©ment le rapport du sacrĂ© et du profane, du transcendant et de l’immanent et, par consĂ©quent, change le statut du sacrĂ©. On distinguera alors le sacrĂ© essentiel – Dieu lui-mĂŞme –, du sacrĂ© pĂ©dagogique – qui conduit Ă  Dieu – (cf. Y. Congar, « Situation du sacrĂ© en rĂ©gime chrĂ©tien Â», in La liturgie après Vatican ii, Paris, 1967, p. 385-403).

    8 Voir par exemple les contresens funestes qui ont pu ĂŞtre commis Ă  propos de l’interprĂ©tation du rĂ©cit du sacrifice d’Isaac (Genèse 22, 1-19) et la brève mise au point que fait la note « C Â» de la bible de JĂ©rusalem sur ce texte : « le rĂ©cit implique donc la condamnation maintes fois prononcĂ©e par les prophètes des sacrifices d’enfants Â».

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