N°12 | Le corps guerrier

Patrick Clervoy

Le miroir de l’âme

Tout est signe. Il faut déchiffrer. Que le regard se porte sur le corps du guerrier, alors se montrent des choses à lire, à comprendre, à interpréter. Seulement le sens ne se livre pas immédiatement. Il faut une attention qui se pose autant sur le détail qu’à sa marge, une attention qui observe autant ce qui saute aux yeux que ce qui échappe.

  • ĂŠtre et avoir un corps

Le corps n’est pas une simple chose, ni à définir ni à décrire. C’est d’abord, pour chacun, la somme des expériences qu’il a accumulées au fil de son histoire personnelle. La représentation du corps se forme dès les premières perceptions du nourrisson. Au fil des jours, l’enfant puis l’adulte conjugue ce qu’il fait à ce qu’il ressent. Cet apprentissage ne connaît pas d’achèvement et, jusqu’au terme de la vie, notre quotidien se tisse avec notre corps.

Nous pouvons le dĂ©finir comme l’appareil par lequel nous faisons l’expĂ©rience de notre vie dans le monde : par mon corps je prends la forme d’une structure anatomique et je suis animĂ© de son fonctionnement physiologique. Je peux me nommer, dire « moi Â», grâce Ă  ce corps qui devient le mien. Il est la substance concrète, la chair, par laquelle je suis identifiĂ© comme une personne. Dire « je prends corps Â» signifie que j’en prends possession en mĂŞme temps que je m’incarne.

ĂŠtre : il est la manifestation par laquelle je suis prĂ©cipitĂ© dans l’expĂ©rience rĂ©flexive oĂą je me perçois vivant, conscient et autonome. Avoir : j’en reconnais ses propriĂ©tĂ©s et ses limites ; ainsi il devient moi comme je deviens lui. Ce corps procède de moi autant que je procède de lui. Il n’existe que parce que je l’anime de ma vie – et pas seulement sous la forme d’une volontĂ© consciente – et, rĂ©ciproquement, je ne vis que parce que mon corps le permet. La relation Ă  notre corps touche au point aveugle de notre existence, ombilic de notre rapport au monde, Ă  soi et aux autres. Il est investi comme un espace complexe Ă  la fois intime, mĂ©connu et sacrĂ©. Cela explique la diversitĂ© des registres de signes Ă©mis par le corps et la gamme infinie de leurs interprĂ©tations.

  • Le corps mĂ©diateur de la relation sociale

Le corps est le phénomène par lequel se manifeste ma présence dans le monde. Il est unique et me fait unique. Il fait que je deviens moi et que les autres deviennent les autres. Par lui je suis individualisé et distingué de l’autre. C’est ainsi que ce corps devient le médiateur avec lequel je communique avec mon environnement. Il est la forme de ma réalité sociale. Il en est le miroir.

Le corps est un mĂ©dia. Par les poses qu’il prend comme par ses mouvements, il dĂ©livre un message. Le visage, les mains, les postures « parlent Â» un langage silencieux et ambigu. Une mimique peut appuyer un mot, une autre peut en inverser le sens. Les mains s’animent pour convaincre. Une posture penchĂ©e accompagnĂ©e d’une inclinaison de la tĂŞte peut marquer la bienveillance, une posture inverse peut marquer du dĂ©dain.

Dès qu’il s’anime, le corps parle. Mais ce langage sommaire touche deux limites : la trahison et le malentendu. La trahison parce que le corps peut laisser apparaĂ®tre des sentiments ou des intentions que l’auteur aurait souhaitĂ© masquer, comme une rougeur ou un tremblement. Le malentendu parce que pour chaque personne, en fonction de sa culture, un geste peut porter une signification singulière qu’un autre peut mal interprĂ©ter.

Le milieu militaire est saturĂ© de codes comportementaux, de ces gestes simples et prescrits qui peuvent sembler ĂŞtre une caricature de comportements. Cela remplit la fonction d’homogĂ©nĂ©iser le plus possible les individus qui entrent dans la composition d’un groupe. Par les codes stĂ©rĂ©otypĂ©s qu’il apprend puis rĂ©pète Ă  l’envi, le corps de chaque soldat rappelle Ă  l’autre qu’ils font partie d’un mĂŞme groupe, qu’ils sont solidaires : par extension qu’ils appartiennent au mĂŞme corps.

  • Regarder au-delĂ  des enjeux militaires

Le guerrier est celui qui s’engage Ă  faire don de sa vie si son devoir l’exige. Il renonce Ă  la libertĂ© de disposer de son corps parce qu’il en offre l’existence Ă  la sociĂ©tĂ© qu’il dĂ©fend. Dès lors qu’il en fait l’engagement, son corps est l’objet de beaucoup d’attentions. Il a d’abord Ă©tĂ© examinĂ© sous toutes les coutures puis, dans la routine de sa vie militaire, il est soignĂ©, prĂ©parĂ©, entraĂ®nĂ©. Il est ainsi contenu dans des gestes et dans des protocoles prescrits Ă©troitement. Mais si apparemment ce corps est traitĂ© comme celui de tous les autres, il persiste chez chaque soldat une relation Ă©troite entre sa personne et son corps qui est le lieu oĂą s’écrivent, codĂ©es et cryptĂ©es, les marques des Ă©vĂ©nements psychiques traversĂ©s. Le corps invite Ă  voir, Ă  dĂ©chiffrer, Ă  interprĂ©ter, Ă  comprendre et Ă  Ă©couter. Il est volume et il est surface. Il affiche des indices. Aucun signe n’est universel ; chacun est Ă  rapporter Ă  la culture de celui qui le montre comme Ă  la culture de celui qui le regarde.

  • Ce qui recouvre le corps

Le premier niveau de lecture est celui de l’uniforme. On n’est pas encore Ă  percevoir les choses de l’âme, mais on en est au seuil. Dans l’armĂ©e, l’habit fait un peu le moine. L’uniforme montre les choses arrangĂ©es : insignes, galons, parements, dĂ©corations. On y lit très vite les coordonnĂ©es de celui qui est devant nous, mais uniquement celles qu’il consent Ă  dĂ©voiler.

Le corps qui porte l’uniforme, c’est le soldat vu Ă  la parade, c’est-Ă -dire au temps oĂą il doit se montrer magnifique et sans faiblesse. C’est le guerrier au dĂ©filĂ©, prĂ©sentĂ© au milieu des autres, identique dans sa forme et dans ses mouvements. C’est le moment de l’ordre serrĂ© oĂą s’effacent les individualitĂ©s et s’affiche la force du collectif. LĂ  s’arrĂŞte le regard public. Au-delĂ , ce qu’il y a Ă  voir est rĂ©servĂ©. Cela ne se montre que dans la fraternitĂ© virile de la chambrĂ©e, dans l’intimitĂ© affective ou dans le bureau du mĂ©decin. C’est de ce troisième lieu que nous allons maintenant poursuivre notre regard : ce que le mĂ©decin voit, Ă©coute, dĂ©duit et parfois comprend.

  • Lisible Ă  fleur de peau

Enveloppe du corps, la peau garde la trace des marques reçues : les cicatrices. On en distingue deux catĂ©gories. Tout d’abord celles rĂ©gulières des interventions chirurgicales, un trait propre plus ou moins long et ponctuĂ© des marques des sutures. Ces marques disent l’histoire du corps mais rien de particulier du guerrier, sinon l’usure. Elles portent tĂ©moignage des alĂ©as du vieillissement. De ces cicatrices, le soldat parle avec gĂŞne et crainte : la gĂŞne de celui qui s’excuse de ne pas ĂŞtre parfait et la crainte de ne pas recevoir les aptitudes espĂ©rĂ©es. Ensuite les cicatrices des blessures accidentelles et celles remarquĂ©es d’entre toutes : les blessures reçues en service. Celui qui en est marquĂ© les porte comme un Ă©lu, oscillant entre l’humilitĂ© et la fiertĂ©. Ces cicatrices sont irrĂ©gulières. Le mĂ©decin les repère immĂ©diatement. Il sait alors qu’il peut nouer avec le patient un temps sensible centrĂ© sur le rĂ©cit de l’accident ou du combat. C’est un moment clĂ©, une transition de l’examen physique Ă  la prise en charge psychologique des blessures morales, invisibles, du vĂ©tĂ©ran.

La peau est Ă©galement un support sur lequel on peut dĂ©poser des signes ou des images. La pratique du tatouage est de toutes les Ă©poques. Dans les armĂ©es, il est, comme les dĂ©corations, un code, un rĂ©cit cryptĂ©. Il faut ĂŞtre initiĂ© pour en comprendre le sens profond. De la pĂ©riode contemporaine, et seulement pour ce qui est spĂ©cifique au milieu militaire, il faut noter ce qui relève de l’hommage aux morts. Les soldats amĂ©ricains qui ont perdu des camarades au combat se font tatouer l’image d’une tombe faite du fusil le canon plantĂ© en terre, le casque posĂ© sur la crosse et la paire de rangers au pied de cette croix improvisĂ©e. En France, les survivants du combat subi dans la vallĂ©e d’Uzbin en Afghanistan, en aoĂ»t 2008, ont eu spontanĂ©ment une attitude similaire. Ils ont voulu, tĂ´t après l’épreuve, porter un signe qui les gardait unis en les distinguant des autres : ils ont choisi de se faire tatouer sur la ligne latĂ©rale du cou huit Ă©toiles en souvenir de leurs camarades perdus.

La peau peut également porter les marques de gestes désespérés. La face interne des poignets de certains soldats affiche des traits parallèles, marques de scarifications réalisées à l’adolescence. Autant de traces écrites sur le corps d’une enfance chaotique marquée par les carences affectives, les vécus d’abandons, les épreuves d’une vie que le jeune ne voulait ou ne pouvait pas vivre, sinon dans une révolte contre soi.

  • Le courage au combat

L’ordalie est une conduite par laquelle, jetant son corps dans les alĂ©as du risque, le soldat met Ă  l’épreuve son destin. Il provoque sa chance. Il dĂ©fie son malheur. Les conduites Ă  risque sont frĂ©quentes chez beaucoup de jeunes : pilotage de bolides, consommation d’alcool, de drogue… Le milieu militaire leur offre des occasions supplĂ©mentaires telles que les manipulations d’armes Ă  feu et de dispositifs explosifs. Parce que le mĂ©tier des armes est dangereux et parce que son devoir au combat est d’engager sa vie, le soldat entretient avec le risque un rapport singulier fait d’un mĂ©lange de fascination et de maĂ®trise. Ces deux notions sont imbriquĂ©es. La fascination produit une quĂŞte du danger associĂ© aux armes et au combat, puis l’entraĂ®nement conduit le soldat Ă  la maĂ®trise de son corps et de ses actes.

La notion de risque ne recouvre pas totalement celle de danger. Le risque reprĂ©sente la mesure objective d’un pĂ©ril, tandis que le danger en serait la perception corporelle. Le soldat sent le danger. Il l’éprouve viscĂ©ralement. Son ventre se noue, ses palpitations s’accĂ©lèrent, sa respiration se raccourcit. Les effets d’une situation de danger sur le corps sont connus sous le terme de stress. Jusqu’à un certain seuil, il existe des personnes qui aiment ces sensations corporelles, qui en jouissent. LĂ  se pose le problème complexe pour le commandement de gĂ©rer cette relation entre un risque mesurĂ© et la quĂŞte de sensations extrĂŞmes. Les Grecs de l’AntiquitĂ© Ă©taient attachĂ©s Ă  cette nuance : le soldat doit ĂŞtre inspirĂ© par la dikè et la timè, la maĂ®trise de son corps devant le danger et l’action permanente de sauvegarder sa vie le plus loin possible dans le combat. VoilĂ  ce que vocifère d’une façon caricaturale l’instructeur des jeunes Marines dans le film Full Metal Jacket : « Lifeless, a Marine is useless. Â» Un soldat mort est inutile, c’est pour cela qu’il doit rester en vie ! Il faut donc tenir ce paradoxe que le soldat doit accepter que son corps soit engagĂ© dans la bataille sans qu’il ne « joue Â» individuellement ce risque. Cette notion est illustrĂ©e par un Ă©pisode de la bataille de PlatĂ©e (479 av. J.-C.). Un soldat avait l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente survĂ©cu Ă  la bataille des Thermopyles : atteint de cĂ©citĂ©, il fut Ă©cartĂ© des combats. Il perdit les honneurs que Sparte rĂ©servait Ă  ses guerriers. Aussi, lorsque l’occasion se reprĂ©senta l’annĂ©e suivante de combattre les Perses, il se jeta comme un furieux dans la bataille oĂą il pĂ©rit après avoir vaincu nombre d’ennemis. Cependant, Sparte ne lui dĂ©cerna pas les cĂ©rĂ©monies rituelles dĂ©volues aux guerriers morts, estimant qu’en combattant sans maĂ®trise, il s’était conduit sans courage. Le corps est consubstantiel Ă  la notion de courage. D’ailleurs, Ă©tymologiquement, ce mot dĂ©rive d’un terme dĂ©signant un organe du corps : le cĹ“ur.

  • Les substances qui agissent sur le corps

Parce que le corps y est valorisé, cultivé, chéri, le milieu des armées est exposé au dopage et aux addictions. Le corps n’est pas une île. La perception d’être et d’avoir un corps peut être modifiée par l’ingestion de substances qui en modifient le fonctionnement.

Il y a les substances qui amĂ©liorent les performances. Tel Narcisse piĂ©gĂ© par l’image de son reflet, le guerrier peut ĂŞtre captif des images des magazines de culturisme affichant des corps huilĂ©s et bodybuildĂ©s. Il se donne intensivement Ă  la musculation. Sur les sites des dĂ©ploiements extĂ©rieurs, dans les casernements les plus sommaires, il existe toujours un coin oĂą traĂ®nent des bancs et des haltères de fortune. Le dopage est un leurre. Sur les théâtres opĂ©rationnels, beaucoup de substances interdites de commerce en France se trouvent Ă  bon marchĂ© dans les Ă©choppes des contingents d’autres pays. Aujourd’hui ce phĂ©nomène reste limitĂ© ; Ă  terme, il peut poser des problèmes sanitaires.

Les stupĂ©fiants comme le cannabis et la cocaĂŻne sont des produits qui induisent des Ă©tats d’euphorie et d’excitation. Sur le plan psychologique, ces substances sont pour les soldats doublement attractives : elles constituent un danger et leur consommation est une transgression. Elles apportent un sentiment de maĂ®trise et de dĂ©tachement. Par la consommation de drogues, les soldats Ă©chappent Ă  l’ennui et Ă  la langueur que leur impose leur condition. Les AmĂ©ricains ont commencĂ© leur aventure vietnamienne avec le cannabis et l’ont poursuivie avec l’hĂ©roĂŻne. L’opium et ses dĂ©rivĂ©s sont une mauvaise rencontre pour les guerriers. DĂ©jĂ  Ulysse eut du souci avec le loto, une fleur amnĂ©siante qui rendait ses marins lascifs et indolents. C’est aussi le problème de la rencontre avec les productions locales, comme le khat Ă  Djibouti. Chaque rĂ©gion du globe recèle une herbe, une fleur, un champignon ou un cactus qui offre une ivresse, des hallucinations sonores et colorĂ©es, un dĂ©tachement serein, un Ă©tat hypnotique accompagnĂ© de douces rĂŞveries. Pour le guerrier, grandes sont les tentations d’échapper ainsi aux risques des opĂ©rations militaires et aux contraintes de sa vie professionnelle. Ces substances rĂ©pondent au besoin d’échapper un temps Ă  la morsure de la nostalgie, au mal du pays, Ă  la sĂ©paration prolongĂ©e d’avec les proches. Si cette consommation Ă©tait unique, comme une aventure exotique sans lendemain, cela ne serait au fond pas bien grave. Mais la drogue joue avec le corps infiniment plus que ce qui est visible et perceptible. Sous l’emprise du toxique, le soldat pense qu’il est plus fort. Il croit qu’il maĂ®trise sa puissance et il Ă©prouve une fausse sensation de dĂ©tachement et de sĂ©rĂ©nitĂ©. Mais insidieusement, la drogue inocule dans son corps l’aliĂ©nation qui va l’accrocher Ă  elle. Le gaillard est vaincu par une molĂ©cule. Il tombe dans la tyrannie du besoin et celle du manque. Son corps n’est plus Ă  lui, ni mĂŞme offert Ă  l’idĂ©al du sacrifice. Il est vouĂ© Ă  la quĂŞte obsĂ©dante de la substance interdite. Ă€ la fin de ce parcours, il peut y avoir la dĂ©chĂ©ance et la mort. Plusieurs vĂ©tĂ©rans l’ont connue ainsi.

  • L’alcool, poison corrupteur de la fraternitĂ©

L’alcool est une substance autorisĂ©e, mais son piège est tout aussi insidieux. Son absorption conjugue une gamme dĂ©veloppĂ©e d’effets psychologiques. Ă€ faible dose, il est euphorisant. Un verre seulement et celui qui le boit se sent dĂ©jĂ  mieux que bien. Un peu de gaieté… Qui serait inquiet de ce fait sinon un grincheux au discours anti-alcoolique ? L’alcool est aussi dĂ©sinhibiteur. Il est l’antidote de la timiditĂ© et de la crainte. Il rend audacieux le peureux. VoilĂ  qui peut intĂ©resser un guerrier qui redoute de se montrer pusillanime devant ses camarades. Ă€ dose plus Ă©levĂ©e, il est anxiolytique. L’angoisse se dissout dans l’alcool, mais en apparence seulement, car elle guette le buveur aussitĂ´t qu’il redevient Ă  jeun. Enfin l’alcool est hypnotique. Il rend le sommeil Ă  celui qui l’a perdu. Il efface les cauchemars des vĂ©tĂ©rans. Une tentation forte pour le militaire, mĂŞme après son temps de service.

L’alcool peut intervenir très tĂ´t dans la carrière d’un soldat, surtout s’il fait dĂ©jĂ  partie de ses habitudes sociales au moment de son engagement. L’alcool est un liant. Autour d’un verre, autour d’une table, il est la liqueur avec laquelle s’ébauchent les premières affinitĂ©s. Boisson offerte, boisson partagĂ©e, il est l’aliment symbolique autour duquel dans l’échange se bâtit la communautĂ© fraternelle. Malheureusement, pour certains, il ne peut y avoir de pacte fraternel sans alcool. Les dĂ©parts, les arrivĂ©es, les promotions sont arrosĂ©s. Les « pots Â» se succèdent au cercle, au mess, Ă  la « popote Â». Ainsi, en 1998, en ex-Yougoslavie, Mostar Ă©tait un camp qui regroupait un peu plus de deux mille personnels issus de vingt nationalitĂ©s diffĂ©rentes, membres ou partenaires de l’otan. On y comptait une centaine de lieux autorisĂ©s de consommation d’alcool, quatre cents si on ajoutait les postes improvisĂ©s. La plus petite unitĂ© Ă©lĂ©mentaire avait le sien, qu’elle nommait du nom charmant de « boui boui Â». La popote est le lieu topologique qui concrĂ©tise la communautĂ© du petit groupe. En ces lieux, l’alcool apaise les corps alanguis ou tendus de chacun, en mĂŞme temps que s’entretient l’esprit de corps. Beaucoup de ceux qui boivent sont dupes des pièges de l’alcool. Quelques-uns n’en seront pas quittes pour autant. L’alcool reste aujourd’hui un problème majeur de nos armĂ©es. Au final, le tribut sanitaire et psychologique payĂ© par l’institution et par quelques-uns est exorbitant s’il est regardĂ© avec un recul de dix ou vingt ans. Ce que nous en mesurons est très largement sous-Ă©valuĂ©.

  • Tuer son corps

Le suicide est aussi une pathologie sous-Ă©valuĂ©e. La rĂ©alitĂ© des chiffres pourrait ĂŞtre le double, voire le triple, des statistiques officielles. En temps ordinaire, il y a moins de suicides au sein des armĂ©es que dans la population gĂ©nĂ©rale ; c’est le fait de la sĂ©lection mĂ©dico-psychologique prĂ©alable Ă  l’engagement.

Ce phĂ©nomène est plus documentĂ© dans les pays Ă©trangers qu’en France. Pour donner l’exemple de la guerre des Malouines, il a Ă©tĂ© dĂ©nombrĂ© Ă  ce jour deux cent quatorze suicides chez les vĂ©tĂ©rans de ce conflit qui avait durĂ© soixante-douze jours et pendant lequel les Britanniques avaient perdu deux cent dix hommes. Il y a aujourd’hui plus de dĂ©cès par suicide que de morts directement liĂ©s au combat. Les Anglo-Saxons comparent cette hĂ©catombe des vĂ©tĂ©rans par suicide Ă  une taxe (toll) payĂ©e en vies humaines plusieurs annĂ©es après le combat. On dit que la mortalitĂ© par suicide des vĂ©tĂ©rans de ce conflit qui date de 1982 est au moins cent fois plus Ă©levĂ©e que pour la population gĂ©nĂ©rale. Peut-on gĂ©nĂ©raliser ce constat ? Dans le contexte des conflits actuels, la rĂ©ponse est affirmative. Cela donne une importance fondamentale Ă  la prise en charge mĂ©dico-psychologique au long cours des vĂ©tĂ©rans, mĂŞme si la mise en place de tels dispositifs est difficile.

Il y a aussi le suicide du guerrier en opĂ©ration. En 2003, il a Ă©tĂ© observĂ© un taux de suicide au sein de l’armĂ©e amĂ©ricaine triple de la moyenne nationale. En 2007, l’armĂ©e amĂ©ricaine a fait de la prĂ©vention du suicide un axe prioritaire ; des crĂ©dits considĂ©rables – plus de cinquante millions de dollars – ont Ă©tĂ© allouĂ©s aux Ă©tudes, aux soins et Ă  la prĂ©vention du suicide.

Des suicides et des conduites graves d’automutilation ont également été observés au sein du contingent français des Casques bleus en ex-Yougoslavie. Cela rejoint le constat des Norvégiens concernant leurs troupes basées au Liban. Le contexte particulier des missions d’interposition, avec l’interdiction de riposter et le désarroi éprouvé à rester passifs devant la perpétration de crimes de guerre a été mis en avant comme facteur de l’usure psychologique des combattants.

Pour construire le premier Ă©chelon du dispositif de soutien psychologique d’un soldat en opĂ©ration, les forces amĂ©ricaines s’appuient sur celui qui lui est le plus proche : son camarade, familièrement buddy, le pote. Ce camarade est celui qui connaĂ®t le mieux son binĂ´me et qui peut le plus tĂ´t dĂ©tecter ses Ă©ventuelles difficultĂ©s psychologiques. Dès la pĂ©riode de prĂ©paration, ils reçoivent une information sur les troubles des conduites, particulièrement sur la dĂ©pendance Ă  l’alcool et les Ă©tats suicidaires. Cette information est ensuite pĂ©riodiquement rĂ©pĂ©tĂ©e, notamment lors de la phase de prĂ©paration au retour. Chacun est formĂ© Ă  dĂ©tecter ces problèmes chez son binĂ´me afin d’être son premier soutien et celui qui saura l’adresser au spĂ©cialiste susceptible de lui fournir le soin adĂ©quat. Au retour, les binĂ´mes sont invitĂ©s Ă  rester en contact par tĂ©lĂ©phone et Ă  rĂ©gulièrement se rendre visite en famille. Si l’un perçoit que l’autre dĂ©rive, rompt le contact, perd pied dans son retour Ă  la vie civile, il se dĂ©place pour Ă©valuer le dĂ©sarroi de son camarade et lui proposer de l’amener vers un service de soins appropriĂ©. Esprit de corps et fraternitĂ©.

  • Quand le corps est le seul Ă  parler

Les liens entre les affections psychosomatiques et les combats sont constatĂ©s depuis longtemps. Dès le xviiie siècle, il a Ă©tĂ© relevĂ© que les militaires des villes assiĂ©gĂ©es avaient une propension Ă  dĂ©velopper des ulcères digestifs. Lors du siège de Stalingrad, il a Ă©tĂ© constatĂ© des lĂ©sions digestives et vasculaires chez plus de 60 % des soldats de la Wehrmacht. Le commandement les avait regroupĂ©s en bataillons d’ulcĂ©reux et d’hypertendus.

Le guerrier en position de subir et de résister le paye d’un tribut psychosomatique parfois très sévère, comme des hémorragies par perforation d’ulcère ou des infarctus du myocarde. Il se produit ainsi de vraies blessures, internes, par maladie de stress. Ces blessures-là sont facilement reconnues par les commissions des anciens combattants, mais cela reste plus difficile pour les affections chroniques dermatologiques ou rhumatismales qui évoluent par poussées et qui s’aggravent au fil des années.

Ces liens entre le corps et la psychĂ© sont les plus mystĂ©rieux Ă  saisir. Il semble que le corps ait une mĂ©moire indĂ©pendante du psychisme, plus archaĂŻque, insaisissable. Le corps est le lieu obscur oĂą restent inscrits les Ă©vĂ©nements oubliĂ©s. Ces Ă©vĂ©nements de guerre que le vĂ©tĂ©ran ne peut plus raconter, qui ont Ă©tĂ© effacĂ©s de son psychisme par l’oubli, son corps en affiche les traces sous une forme cryptĂ©e. InitiĂ© Ă  dĂ©chiffrer ces codes, le mĂ©decin militaire avance au milieu de symptĂ´mes familiers. Appartenant au corps des guerriers, non Ă©tranger Ă  leur univers puisqu’il le partage avec eux, hĂ©ritier de l’expĂ©rience des anciens, il est celui qui se met Ă  l’épreuve du dĂ©vouement que son devoir lui impose. 

MĂ©tamorphoses | F.-R. Legrier
M. Castillo | Le corps collectif du soldat...