N°15 | La judiciarisation des conflits

Walter Bruyère-Ostells

Giovanni Pesce, une chemise rouge dans la guerre civile espagnole

La guerre d’Espagne (1936-1939) est une guerre civile, mais elle constitue aussi un enjeu qui dĂ©passe le cadre de la pĂ©ninsule IbĂ©rique. Elle est en effet perçue par une large partie des gauches europĂ©ennes comme le principal théâtre du combat contre la progression fasciste sur le continent : les forces franquistes bĂ©nĂ©ficient de l’appui de troupes envoyĂ©es par Mussolini et Hitler. Ă€ travers le parcours de Giovanni Pesce, jeune volontaire italien engagĂ© dans les Brigades internationales, nous chercherons Ă  comprendre les motivations de ces civils accourus de toute l’Europe, et mĂŞme d’au-delĂ , et Ă  mettre en lumière les raisons de leur Ă©chec Ă  renverser le rapport de force entre franquistes et rĂ©publicains.

  • Un reprĂ©sentant de l’émigration italienne antifasciste

NĂ© le 22 fĂ©vrier 1918 Ă  Visone di Acqui Terme, dans la province d’Alexandrie en PiĂ©mont, Giovanni Pesce Ă©migre avec sa famille Ă  la GrandCombe, une ville minière nichĂ©e au pied des CĂ©vennes. Son père y ouvre une taverne. Toutefois, la famille reste Ă  la merci des alĂ©as Ă©conomiques. Très tĂ´t, Giovanni assure donc de petits emplois d’étĂ©, comme berger. Il frĂ©quente l’école jusqu’à quatorze ans, âge auquel il descend Ă  la mine. Surtout, il entre en politique dès l’adolescence : il s’inscrit aux jeunesses communistes Ă  treize ans, puis adhère au parti communiste italien en 1936.

La mĂŞme annĂ©e, en France, au mois de juin, le Front populaire triomphe aux Ă©lections lĂ©gislatives. PrĂ©sent Ă  Paris pour fĂŞter la victoire, Giovanni entend Ă  la MutualitĂ© la pasionaria Dolores Ibárruri. CĂ©lèbre protagoniste du parti communiste espagnol, auteur de l’expression « no pasaran Â», elle est venue parler de l’agression fasciste en Espagne oĂą un Frente Popular est Ă©galement au pouvoir. Son discours enflammĂ© convainc le jeune homme : « Deux motifs m’ont poussĂ© vĂ©ritablement Ă  aller en Espagne : le premier a Ă©tĂ© le discours de la pasionaria Ă  la MutualitĂ© de Paris quand elle a dit “si l’Espagne est vaincue, des torrents de sang inonderont l’Europe”1. Â» Paris est alors le principal centre de recrutement des Brigades internationales. Le « second motif, qui a Ă©tĂ© l’élĂ©ment dĂ©terminant, fut l’appel du Rassemblement antifasciste italien […] qui conviait tous les vrais antifascistes Ă  aller combattre en Espagne pour l’honneur de notre pays. Nous subissions une dictature fasciste, et se battre en Espagne, c’était se battre contre l’ennemi de la dĂ©mocratie Â»2.

Comme lui, beaucoup d’Italiens et d’autres EuropĂ©ens s’engagent dans les Brigades internationales, au nom du combat contre le fascisme en Europe. Les Italiens sont parmi les premiers mobilisĂ©s, portĂ©s par l’espoir de voir ensuite la dĂ©mocratie triompher dans leur propre pays. Les frères Rosselli3 l’affirment haut et fort : « Aujourd’hui en Espagne, demain en Italie ! Â» Les enrĂ´lements touchent principalement les Transalpins de l’émigration. En effet, la presse communiste française insiste sur le reflux du « fascisme Â» en France depuis l’émeute des ligues du 6 fĂ©vrier 1934. Alors que le pays vit encore sous la pression de puissants partis nationalistes (Parti social français), le fascisme ne doit pas conquĂ©rir de nouveaux espaces en Europe. D’autres militants, partis d’Italie pour fuir la rĂ©pression mussolinienne, sont particulièrement sensibles Ă  ce type d’arguments. Ainsi, le groupe avec lequel Giovanni passe les PyrĂ©nĂ©es est dirigĂ© par Guido Picelli, un homme respectĂ© dans les milieux antifascistes pour avoir menĂ© des combats contre les Chemises noires en Italie dans les annĂ©es 1920.

Pour pouvoir partir, Giovanni a racontĂ© Ă  sa mère qu’il allait voir une jeune fille dans le Nord. Il entre en Espagne le 17 novembre 1936. Ses compagnons et lui sont dirigĂ©s vers Albacete. La ville est devenue le quartier gĂ©nĂ©ral des Brigades internationales sous le commandement du communiste français AndrĂ© Marty. LĂ , les nouveaux venus reçoivent une instruction militaire rudimentaire et une formation idĂ©ologique sobrement intitulĂ©e « Pourquoi nous nous battons Â». Ils sont ensuite affectĂ©s Ă  l’une des cinq brigades : la XIe qui comprend notamment des Polonais et des Allemands, la XIIe avec des Français et des Italiens, la XIIIe oĂą se regroupent les AmĂ©ricains, la XIVe largement française, la XVe avec des Russes et des Britanniques. Au total, Albacete va accueillir entre trente-deux et trente-cinq mille volontaires venus de cinquante-trois pays diffĂ©rents et de tous les continents. On compte, par exemple, un bataillon de Chinois.

MalgrĂ© son jeune âge – il n’a pas encore dix-huit ans –, Giovanni s’intègre rapidement parmi les Italiens du bataillon Garibaldi : « Je crois que jamais ne s’était crĂ©Ă©e une unitĂ© aussi saine, une fraternitĂ© aussi sincère. Communistes, catholiques, rĂ©publicains, anarchistes, socialistes, indĂ©pendants, nous combattions cĂ´te Ă  cĂ´te, prĂŞts Ă  verser ensemble notre sang pour un idĂ©al commun. Â» Par ce type de commentaire, il est très reprĂ©sentatif de la vague d’enthousiasme qui anime les volontaires qui viennent d’arriver. Il se rapproche assez vite des antifascistes italiens de la centurie Gastone Sozzi (du nom d’un martyr tuĂ© par la police politique italienne, l’ovra, en 1927). Il est vrai qu’à la fin de l’annĂ©e 1936, les Italiens sont encore peu nombreux.

Tous ont les mĂŞmes reprĂ©sentations en tĂŞte. Anne Morelli note qu’« en se rendant en Espagne, […] la plupart des Italiens, mĂŞme s’ils Ă©taient d’origine modeste, se sentaient les hĂ©ritiers d’une tradition historique dont la geste est popularisĂ©e de manière très vivace en Italie, la tradition du volontaire garibaldien dans les combats du xixe siècle pour la libertĂ© des peuples Â»4. Chez les Italiens des Brigades internationales, et plus particulièrement Ă©videmment du bataillon Ă©ponyme, le garibaldisme est la rĂ©fĂ©rence absolue. D’ailleurs, Giovanni Pesce a choisi Un garibaldien en Espagne pour titre de ses mĂ©moires sur la guerre civile. En effet, l’engagement idĂ©ologique Ă  l’étranger a fait la rĂ©putation de la famille Garibaldi. Avant l’expĂ©dition des Mille, Giuseppe, le protagoniste du Risorgimento, a combattu en AmĂ©rique du Sud. LĂ , pour la première fois, il a fait revĂŞtir Ă  ses volontaires la chemise rouge. Son fils, Riccioti, sert la Grèce dans les conflits grĂ©co-ottomans de la fin du xixe et du dĂ©but du xxe siècle. La gĂ©nĂ©ration suivante combat contre les caudillos d’AmĂ©rique latine et dans la LĂ©gion Ă©trangère contre l’Allemagne impĂ©riale en 1914. Pour les Italiens antifascistes, il est donc logique que des chemises rouges soient prĂ©sentes sur le front antifranquiste en 1936.

De fait, la guerre civile espagnole provoque un formidable Ă©lan dans l’ensemble des gauches europĂ©ennes, voire mondiales. Mais, en rĂ©alitĂ©, l’impulsion des enrĂ´lements a Ă©tĂ© donnĂ©e Ă  Moscou par le Komintern, qui rĂ©dige une rĂ©solution en aoĂ»t 1936. Le septième point de ce texte Ă©nonce la volontĂ© de « procĂ©der au recrutement de volontaires ayant une expĂ©rience militaire chez les ouvriers de tous les pays afin de les envoyer en Espagne Â»5. Jusqu’aux annĂ©es 1960, le Komintern n’a pas voulu reconnaĂ®tre son rĂ´le organisateur et il semble que des consignes aient Ă©tĂ© donnĂ©es pour que les enrĂ´lĂ©s ne fassent pas publiquement Ă©tat de leur recrutement par les cellules communistes de leur pays d’origine. La formation idĂ©ologique reçue Ă  Albacete rĂ©pond toutefois bien aux prĂ©occupations de Moscou. On mesure aussi cette imprĂ©gnation organisĂ©e dans les souvenirs de Giovanni Pesce. Lorsqu’il quitte Albacete pour Madrid, il fait, par exemple, Ă©tat de l’invitation lancĂ©e au bataillon Garibaldi pour aller voir au cinĂ©ma Les Marins de Cronstadt. Dans ce film, le SoviĂ©tique Dzigan met son talent au service de la propagande ; il glorifie le combat menĂ© par ce groupe de marins de l’ArmĂ©e Rouge contre des Blancs en octobre 1919.

  • Au cĹ“ur des combats

Dans le mĂŞme temps, l’enthousiasme idĂ©ologique doit ĂŞtre, sinon nuancĂ©, tout au moins resituĂ© dans son contexte. Certains se retrouvent lĂ  pour de tout autres raisons que l’engagement politique. Giovanni Pesce Ă©voque un prisonnier des forces mussoliniennes capturĂ© lors de la bataille de Guadalajara auquel il prĂŞte les paroles suivantes : « J’ai toujours Ă©tĂ© antifasciste. Depuis 1931, j’ai deux enfants. Depuis 1935, je suis au chĂ´mage. [….] Le gouvernement avait promis de fortes allocations aux familles de ceux qui accepteraient [de partir en Espagne]. J’ai rĂ©flĂ©chi longtemps mais, devant tant de misère et comme je n’avais aucune perspective, j’ai dĂ©cidĂ© de me porter volontaire. Â» En rĂ©alitĂ©, ce type de portrait pourrait ĂŞtre dressĂ© dans les deux camps. Souvent, difficultĂ©s Ă©conomiques et goĂ»t pour le baroud se mĂŞlent. Ainsi, un camarade brigadiste de Pesce, LĂ©o Valine, justifie son dĂ©part : « Qu’est-ce qui donc a poussĂ© Ă  partir ? Ben faut dire […] la vie Ă©tait très dure, et puis, on avait vingt ans. Je pense que, pour moi, un garçon normal, surtout Ă  l’époque, vingt ans, c’est l’explosion. […] Paris l’usine, Paris la radio, fabriquer des postes Ă  longueur de semaine pour aller au cinĂ©ma le dimanche, recommencer le travail et le cinĂ©ma le dimanche. C’était ça la vie Ă  cette Ă©poque ! Bon alors, non, cette vie monotone, moi, non. C’est les vingt ans qui parlent, voilĂ  c’est ce qui m’a poussĂ© Ă  partir6. Â»

Par ailleurs, malgrĂ© les attendus du Komintern, les enrĂ´lĂ©s des Brigades internationales n’ont pas, ou pratiquement pas de connaissances militaires, qui se limitent souvent Ă  l’instruction reçue lors de leur service national. Ils sont pour la plupart issus des milieux ouvriers qualifiĂ©s et sont mal prĂ©parĂ©s Ă  la rude discipline qu’exige le combat : « Beaucoup de garibaldiens se lamentaient, protestaient, ne voulaient pas apprendre Ă  marcher au pas ou faire les exercices. Â» PressĂ©s d’en dĂ©coudre, ils veulent rejoindre directement le front. De fait, ils se retrouvent envoyĂ©s sur la grande route qui relie Madrid Ă  Valence au sein de la XIIe brigade. Outre les garibaldiens, celle-ci comprend les bataillons Thaelmann et AndrĂ© Marty, placĂ©s sous les ordres du gĂ©nĂ©ral Lukacs. Sous ce nom de guerre se cache le romancier hongrois Mata Zalka, qui avait servi comme officier dans l’armĂ©e autrichienne pendant la Grande Guerre avant de s’engager dans l’ArmĂ©e Rouge. L’officier gĂ©nĂ©ral sous lequel sert Pesce rappelle ainsi le rĂ´le des intellectuels engagĂ©s dans les Brigades internationales7.

Très rapidement, la XIIe brigade s’avère mal prĂ©parĂ©e Ă  affronter le feu ; elle multiplie les erreurs de communication entre ses diffĂ©rents corps lors de son premier engagement Ă  Boadilla del Monte, un village situĂ© Ă  une trentaine de kilomètres de Madrid qu’elle est chargĂ©e de tenir alors que les nationalistes manĹ“uvrent pour encercler la capitale. MalgrĂ© l’appui de chars russes, les franquistes pĂ©nètrent dans Boadilla et le combat est terrible. Le bataillon Thaelmann est dĂ©cimĂ© ; Giovanni Pesce est très lĂ©gèrement blessĂ© le 17 dĂ©cembre. Les quelques semaines d’instruction reçue Ă  Albacete n’ont pu remplacer le professionnalisme des troupes d’Afrique qui leur sont opposĂ©es.

Cette faiblesse militaire, tant dans le commandement que dans l’insuffisante discipline des brigadistes, a ensuite des consĂ©quences psychologiques. Giovanni avoue lui-mĂŞme la douleur de l’éloignement familial mais ne semble pas nourrir de peur incontrĂ´lĂ©e au feu : « Je dois dire que cela m’arrivait de penser Ă  ma mère, Ă  mes frères, mais les prĂ©occupations matĂ©rielles, je n’y pensais pas ; j’étais volontaire, j’étais venu pour me battre. Aucun Ă©lĂ©ment ne perturbait ma conscience ou ne m’empĂŞchait de faire mon devoir, mais il y avait des compagnons qui vivaient diffĂ©remment cette situation, j’ai mĂŞme vu certains pleurer parce qu’ils pensaient Ă  leur mère, Ă  leur femme, Ă  leurs enfants. On Ă©tait de simples humains, de simples gens, avec notre humanitĂ©. Je me souviens que certains pensaient mĂŞme Ă  retourner Ă  la maison pour voir leur famille. Ils Ă©taient prĂ©occupĂ©s8. Â»

Le constat de cette fragilitĂ© mentale va implacablement se confirmer lorsque, le 1er fĂ©vrier 1937, la XIIe brigade monte au front pour la bataille de Jarama, aux portes de Madrid. AppuyĂ©es par la lĂ©gion Condor, les forces nationalistes essaient de prendre possession du pont de San Martino della Vega sur la route de Valence. Au printemps 1937, sont livrĂ©es trois batailles importantes : Ă  Malaga, sur le fleuve Jarama et devant la ville de Guadalajara, Ă©galement Ă  proximitĂ© de la capitale. Les deux derniers théâtres d’opĂ©rations ont comme enjeu d’empĂŞcher les nationalistes d’encercler Madrid. Sur la Jarama, bataille de plus grande importance que Boadilla del Monte, Pesce est frappĂ© par le « feu infernal de l’artillerie, de l’aviation, des chars Â»9. En effet, la guerre civile est le théâtre d’expĂ©rimentation de la guerre Ă©clair. Sous le dĂ©luge de feu de l’ennemi, les brigadistes ne peuvent maintenir un front uni. Le bataillon Dombrowski rĂ©siste hĂ©roĂŻquement, nous dit Giovanni Pesce, mais il faut renforcer la position rĂ©publicaine. Le bataillon Garibaldi est alors envoyĂ© en soutien.

Le combat se fait Ă  la baĂŻonnette, au corps Ă  corps mais « quelques soldats terrorisĂ©s, incapables de maĂ®triser leur peur, n’obĂ©issent plus Ă  aucun ordre Â»10. La panique se propage et les soldats marocains de Franco s’approchent : « Lors de l’offensive des fascistes, ce sont les Marocains qui ont Ă©tĂ© envoyĂ©s en première ligne : ils dĂ©ferlaient Ă  cheval, enfonçant la première ligne du bataillon Dombrowski. Ils Ă©taient des centaines, crĂ©ant une panique indescriptible. Les soldats rĂ©publicains se sont mis Ă  fuir devant ces cavaliers farouches. Moi, j’étais Ă  cĂ´tĂ© de notre commandant ; je ne sais pas pourquoi je l’ai fait, mais j’ai pris une mitrailleuse, je l’ai mise au milieu de la route, et Ă  nous deux, nous avons bloquĂ© l’offensive. Cela peut paraĂ®tre Ă©trange, mais c’est un fait militaire, les Marocains dĂ©ferlant sur nous et nous avec notre mitrailleuse russe, qui les avons arrĂŞtĂ©s. Cela a redonnĂ© confiance aux autres et les brigadistes du Garibaldi sont revenus et ont pris position11. Â» BientĂ´t les forces nationalistes refluent. « Bien que très jeune, j’ai Ă©tĂ© nommĂ© sous-lieutenant ; j’ai reçu mon grade après la bataille de Jarama en fĂ©vrier 1937. C’est un Ă©pisode qui m’a valu beaucoup de notoriĂ©tĂ© et que l’on trouve racontĂ© dans de nombreux livres12. Â» Ă€ l’instar de l’exploit de Giovanni Pesce, une fois surmontĂ©e l’instinctive panique devant la brutalitĂ© des combats, les brigadistes se rĂ©vèlent d’une grande bravoure. Cela explique les lourdes pertes subies. Ainsi, constituĂ© en majoritĂ© d’étudiants amĂ©ricains, le bataillon Abraham Lincoln laisse sur le terrain cent vingt tuĂ©s et cent soixante-quinze blessĂ©s sur quatre cents hommes13.

  • L’échec du combat antifasciste en Espagne

Avec le temps, le discours idĂ©ologique soviĂ©tique, transmis par AndrĂ© Marty, se heurte au moral fragilisĂ© des brigadistes et Ă  leur diversitĂ© politique. En effet, Ă  cĂ´tĂ© de communistes comme Pesce, certains volontaires sont issus des autres familles d’extrĂŞme gauche (poum, cnt…) : « Quand on Ă©tait au repos, il y avait des discussions plus larges. […] Et ces discussions Ă©taient parfois très violentes14. Â» Objectif, Pesce fait part des tentatives de reprise en main par les staliniens : « Quelquefois, rarement, il y avait des convocations pour des rĂ©unions gĂ©nĂ©rales, qui se produisaient dans des cas particuliers : venaient alors nous parler des personnalitĂ©s comme Longo15. Â» En revanche, il semble approuver la rĂ©pression contre les membres du poum Ă  Barcelone : « Les trotskistes du poum accumulaient Ă  Barcelone des quantitĂ©s d’armes, de tanks, de mitrailleuses […] dont nous avions extrĂŞmement besoin. Ils affirmaient ne pas vouloir d’une armĂ©e rĂ©gulière. […] Les trotskistes ne tenaient pas compte de la volontĂ© populaire qui, Ă  travers des manifestations spontanĂ©es, rĂ©clamait un commandement unique qui pourrait diriger et coordonner toutes les actions de guerre. Â» Ce commentaire tĂ©moigne de l’influence exercĂ©e par le discours soviĂ©tique sur Giovanni Pesce puisqu’en rĂ©alitĂ©, le poum Ă©tait en rupture avec les orientations prĂ©conisĂ©es par Trotski.

Dans le mĂŞme temps, les mauvaises nouvelles s’accumulent pour le camp rĂ©publicain. Le 8 fĂ©vrier, Malaga est tombĂ©e entre les mains des franquistes. Pour les Italiens, l’émotion est d’autant plus forte que les troupes motorisĂ©es mussoliniennes ont jouĂ© un rĂ´le dĂ©cisif dans la chute de la ville. Du 8 au 11 mars, les brigadistes italiens combattent Ă  Guadalajara oĂą s’affrontent directement garibaldistes et flèches noires fascistes. Cet affrontement revĂŞt donc une importance symbolique très forte, au-delĂ  de l’intĂ©rĂŞt stratĂ©gique pour la guerre civile espagnole. Plus que jamais, les brigadistes ont le sentiment qu’ils prennent part au combat europĂ©en contre le fascisme. Le 11 mars, les forces motorisĂ©es du gĂ©nĂ©ral Roatta rompent le front de la XIe division, tandis que les garibaldistes rĂ©sistent sur la route qui relie Brihuega Ă  Trijueque ; ils font mĂŞme des prisonniers fascistes italiens. Le 18, les rĂ©publicains peuvent contre-attaquer. Dans ses mĂ©moires, Giovanni Pesce fait de Guadalajara une grande victoire de ceux-ci, Brigades internationales en tĂŞte, sur les troupes mussoliniennes. Ă€ cet Ă©gard, il est reprĂ©sentatif de la vague enthousiaste qui suit les Ă©vĂ©nements. Tout juste arrivĂ© en Espagne, Ernest Hemingway Ă©crit : « Brihuega sera digne de figurer Ă  cĂ´tĂ© des autres batailles dĂ©cisives de l’histoire militaire16. Â» En rĂ©alitĂ©, outre la piètre qualitĂ© de l’état-major des flèches noires, la bataille de Guadalajara rĂ©vèle surtout le rĂ´le dĂ©cisif des chars et des conseillers militaires soviĂ©tiques.

Mais le printemps 1937 est marquĂ© par un net recul des forces rĂ©publicaines. La puissance de feu de l’ennemi est symbolisĂ©e par le bombardement de Guernica par la lĂ©gion Condor le 2 avril. Le 18 juin, c’est au tour de Bilbao de tomber. HarcelĂ©s par l’aviation ennemie, les « nouveaux venus Â» du bataillon Garibaldi « sont abattus et dĂ©moralisĂ©s Â»17. Au cours de la retraite dans la rĂ©gion de Saragosse, Giovanni Pesce reçoit une balle dans la jambe. De l’infirmerie, il mesure un peu plus encore l’ampleur de la dĂ©sorganisation de son camp : « J’appelle les infirmières : on me rĂ©pond qu’elles sont mortes. Â» DĂ©sormais les dĂ©faites s’enchaĂ®nent pour les Brigades internationales. Au printemps 1938, le bataillon est envoyĂ© sur le front de l’EstrĂ©madure. Giovanni est Ă  nouveau blessĂ© Ă  Brunete puis sur l’Ebre, l’un des derniers combats menĂ©s par les garibaldistes en septembre 1938.

Fin de 1938, l’aventure des Brigades internationales prend fin. Giovanni rentre en Italie en 1940 et est immĂ©diatement arrĂŞtĂ© puis dĂ©portĂ© sur l’île de Ventotene. ÉchappĂ© en 1943, il prend part aux combats des partisans en PiĂ©mont pour la libĂ©ration du pays, puis occupera des fonctions au sein du parti communiste après la guerre. Comme pour beaucoup de ses camarades, son entrĂ©e en rĂ©sistance s’inscrit dans la continuitĂ© du combat engagĂ© aux cĂ´tĂ©s des rĂ©publicains espagnols. Ainsi peut-on lire sur la carte d’adhĂ©sion Ă  l’amicale française des anciens volontaires d’Espagne : « La solidaritĂ© internationale que nous avons assurĂ©e au peuple espagnol en 1936-1939, au cours de sa lutte hĂ©roĂŻque contre l’agression fasciste, s’alliait Ă  notre souci de sauvegarder sur les PyrĂ©nĂ©es la sĂ©curitĂ© de la France. Notre internationalisme s’allie Ă  l’amour de la patrie dont nous avons fait preuve pendant la RĂ©sistance18. Â»

Ce lien traduit bien l’imprégnation d’extrême gauche des Brigades internationales mêlée à un profond sentiment national. En ce sens, le parcours des brigadistes italiens s’inscrit pleinement, selon les vœux de Giovanni Pesce, dans la tradition garibaldienne. À l’instar des précédentes générations de chemises rouges, ils sont largement issus des milieux ouvriers. Au-delà de la bravoure personnelle de jeunes tel Giovanni Pesce, leur amateurisme militaire rend difficilement soutenable les combats très brutaux menés contre les Africains de Franco. Mal mesuré au moment du départ, l’éloignement familial est sans doute également à prendre en compte. Dans certains cas, les motivations d’engagement semblent dérisoires face à la mort. Enfin, après une période de rêve unitaire à Albacete, bien décrite par notre protagoniste, les divergences politiques des volontaires ressurgissent, accentuées par la férule du Komintern. Mais des communistes convaincus poursuivront pourtant ce combat antifasciste pendant la Seconde Guerre mondiale. Voire même au-delà dans le cas de Giovanni Pesce, décédé en 2007

1 Giovanni Pesce, Un Garibaldino in Spagna, Milano, Ediziono Essezeta-Arterigere, 2006.

2 Propos tirĂ©s de l’ouvrage de Florence Gravas, Le Sel et la Terre. Espagne 1936-1938 : des brigadistes tĂ©moignent, Paris, TirĂ©sias, 1999.

3 Ils seront assassinés en France par le csar (plus connu sous le nom de Cagoule) sur ordre de Mussolini en 1937.

4 Anne Morelli, « Les Italiens de Belgique face Ă  la guerre d’Espagne Â», Revue belge d’histoire contemporaine, XVIII, 1987, 1-2, pp. 188-214.

5 Antony Beevor, La Guerre d’Espagne, Paris, Calmann-Lévy, 2006.

6 Remi Skoutelsky, L’Espoir guidait leurs pas, Paris, Grasset, 1998.

7 Outre Lukacs, citons les écrivains anglais Ralph Fox ou Julian Bell, le poète chilien Pablo Neruda, l’Américain George Orwell ou le Français André Malraux.

8 Florence Gravas, Le Sel et la Terre, op. cit., p. 87.

9 Idem, p. 82.

10 Idem, p. 56.

11 Idem, p. 91.

12 Idem.

13 Hugh Thomas, La Guerre d’Espagne, Paris, Robert Laffont, « Bouquins Â», 2009.

14 Florence Gravas, Le Sel et la Terre, op. cit., p. 59.

15 Luigi Longo (1900-1980) fut l’un des principaux dirigeants du parti communiste italien depuis les années 1920. Il fut également membre du bureau politique du Komintern à partir de 1933.

16 CitĂ© par Hugh Thomas, La Guerre d’Espagne, op. cit., p. 463.

17 Giovanni Pesce, Un Garibaldino in Spagna, op. cit., p. 115.

18 CitĂ© par Remi Skoutelsky, L’Espoir guidait leurs pas, op. cit., p. 170.

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