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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°18 | Partir

Bertrand Noirtin

Se préparer au départ

Depuis 2003, l’École militaire de spécialisation de l’outre-mer et de l’étranger (emsome), installée à Rueil-Malmaison, prépare les cadres et les militaires du rang qui doivent servir outre-mer et à l’étranger pour des missions de courte ou de longue durée. La bonne connaissance de l’environnement humain du théâtre est en effet obligatoire et contribue autant au succès de la mission qu’à l’acquisition de savoir-faire tactiques ou techniques. Tous les niveaux de responsabilité sont concernés par ce domaine, avec, bien entendu, un degré de connaissances adapté à chacun d’entre eux.

À l’usage, on s’aperçoit que les informations acquises en amont de la projection induisent à tous les niveaux de responsabilités une plus grande motivation des militaires projetés. Par ailleurs, une bonne préparation à l’environnement humain de théâtre constitue effectivement un facteur de succès pour notamment légitimer l’action militaire auprès des autorités et de la population locale.

« Connais l’adversaire et surtout connais-toi toi-même et tu seras invincible » (Sun Tzu, vie siècle av. J.-C.). D’une certaine façon et avec un peu de malice, on peut dire que le célèbre stratège chinois préconisait à l’époque la Cultural Awareness, autrement dit la préparation culturelle au milieu qui est plus que jamais nécessaire à nos armées.

  • « Connais l’adversaire »

Tout militaire sait que bien connaître son ennemi reste primordial avant tout engagement. Mais la complexité croissante de l’art de la guerre est avérée et il est désormais nécessaire d’évaluer l’« adversaire » sous tous ses aspects, d’identifier les risques et les menaces, mais aussi d’appréhender l’environnement. Les capacités d’analyse tiennent une place fondamentale et il s’agit de maîtriser les flux d’informations (« trop d’informations tue l’information »). À cet égard, rapporté aux conflits modernes qui ont lieu au milieu de populations très diverses, cet aspect revêt un caractère prépondérant car la victoire ne résulte plus uniquement d’un conflit mettant en œuvre des forces armées, mais d’un état final politique rendant le pays viable économiquement, voire socialement, et compatible avec les critères généraux d’une démocratie. Le conflit irakien est éloquent en la matière, car si la guerre a été gagnée en 2003, la paix n’est pas acquise aujourd’hui. La préparation opérationnelle consistant à développer des savoir-faire individuels et collectifs ainsi que l’évaluation des moyens engagés résultent de cette analyse de l’adversaire et de son environnement qui doit être de plus en plus exhaustive et entrer dans le cadre de la préparation renseignement à l’engagement opérationnel (preo).

  • « Connais-toi toi-même… »

Avec la multiplicité des moyens de communication, les opinions publiques sont aujourd’hui informées en temps réel. C’est incontestable. Notre société est submergée par les sondages d’opinion et les expertises de tous bords. Or, en situation opérationnelle, il faut se garder de jugements hâtifs et intempestifs qui peuvent s’avérer globalement justes mais inadaptés localement ; les adversaires d’hier peuvent par exemple être les alliés d’aujourd’hui. Tout en ayant bien intégré au préalable l’esprit et la lettre de la mission, l’ouverture d’esprit, la curiosité, parfois la remvise en cause de dogmes et une certaine forme de courage intellectuel s’avèrent donc nécessaires au soldat afin de ne pas commettre l’irréparable.

  • L’ emsome

Cette nécessité d’appréhender le milieu en se préservant de toute idée reçue constitue la philosophie d’enseignement de l’emsome. Il s’agit plus de « susciter la réflexion » que de dispenser un enseignement académique. L’école est d’ailleurs de plus en plus impliquée dans la mise en condition avant projection (mcp) des forces et plus de 50 % de ses prestations (hors tshm1) bénéficient désormais aux autres armées, y compris à la gendarmerie. Le caractère interarmées de l’école s’affirme de jour en jour et la récente préparation en son sein des cadres français affectés dans les organismes de l’otan en est peut-être l’exemple le plus emblématique. La prise en compte de l’environnement humain et physique avant la projection s’impose désormais à tous. L’école s’évertue à montrer les diversités des situations, des problématiques, en se gardant d’asséner des « vérités vraies », digne héritière en cela du bureau technique des troupes coloniales créé en 1901 pour préparer les expéditions qui allaient sillonner l’Afrique, le Moyen ou l’Extrême-Orient.

Quand on observe la multiplicité des implantations françaises sur une mappemonde des années 1900, on peut imaginer la difficulté rencontrée alors pour actualiser les informations. À l’heure de la télégraphie naissante, les archives montrent que nos anciens avaient déjà le souci d’intégrer progressivement les nouvelles spécificités de chacune de ces lointaines contrées. Aujourd’hui, grâce à Internet, l’École militaire de spécialisation de l’outre-mer et de l’étranger dispose d’un réseau dense qui lui permet de correspondre aisément et en temps réel avec les acteurs de multiples théâtres, que ce soient les unités opérationnelles, les états-majors, les attachés de défense et même certains retraités de la coloniale… L’intérêt manifesté par nos alliés américains, au travers des visites et des demandes d’instructeurs, nous conforte dans notre mission et montre toute la pertinence de notre savoir-faire dont nous pouvons être fiers.

Aux États-Unis, les Marines utilisent rarement le terme de Cultural Awareness, en vogue essentiellement au sein de l’armée de terre américaine et de l’otan. Ils lui préfèrent celui d’Operational Culture, vocable sous lequel ils rassemblent la formation aux cultures étrangères et la préparation opérationnelle. Plus que l’enseignement d’une culture étrangère, les programmes du Center of Advanced Operational Culture Learning (caocl2) visent en fait à sensibiliser le marine à l’emploi de sa connaissance de la culture du théâtre comme une arme permettant d’obtenir un avantage tactique, opératif, voire stratégique. La culture opérationnelle est ainsi définie comme un instrument d’influence et de légitimité de la mission auprès de la population et des autorités locales.

Les conflits actuels montrent à l’évidence que la préparation à la projection doit intégrer à tous les niveaux la formation aux cultures étrangères, à l’environnement humain de théâtre. En effet, dès leur engagement, les troupes doivent avoir assimilé la connaissance du milieu afin de pouvoir faire preuve immédiatement et en permanence d’intelligence de situation dans un monde de plus en plus complexe et fortement médiatisé.

1 Tour de service hors métropole.

2 Basé à Quantico, ce centre est l’équivalent américain de l’emsome. Il a été créé en 2005 sur ordre du général Mattis, alors commandant de la doctrine, de la formation et de l’entrainement du corps des Marines, afin de répondre aux défis des « opérations irrégulières » en Irak d’abord et, plus généralement, dans le monde.

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