N°19 | Le sport et la guerre

Gilbert Andrieu

Georges Hébert et l’éducation virile et morale par la méthode naturelle

par la mÉthode naturelle

L’objet de cette Ă©tude n’est pas de prĂ©senter l’œuvre et la mĂ©thode de Georges HĂ©bert. La « guerre des mĂ©thodes Â» n’est en effet plus d’actualitĂ© comme elle pouvait l’être au dĂ©but du xxe siècle, d’une part parce qu’il est difficile aujourd’hui de parler de « mĂ©thode Â» – la dernière en date est celle du docteur Jean Le Boulch â€“, d’autre part parce que le contexte qui prĂ©valait Ă  la veille de la Grande Guerre a considĂ©rablement changĂ©. Faut-il ajouter que l’« histoire des grands hommes Â» s’est estompĂ©e devant ce qu’on appelait, dans les annĂ©es 1970, une « histoire problème Â» ?

L’intĂ©rĂŞt pour cette « mĂ©thode Â» semble aujourd’hui renouvelĂ©. Le monde militaire lui redonne de l’importance dans le cadre de la formation des soldats dont les missions deviennent de plus en plus Ă©prouvantes et pour lesquelles le sport ne semble pas en mesure d’apporter les bases nĂ©cessaires d’un entraĂ®nement physique indispensable. Ainsi, dans le n° 16 du Bulletin du Centre national des sports de la DĂ©fense, le maĂ®tre principal Roland Gonnet Ă©crit que « parmi les diffĂ©rents procĂ©dĂ©s d’entraĂ®nement, la mĂ©thode naturelle, ou mĂ©thode HĂ©bert, reste encore d’actualitĂ©. Si elle a perdu de son aura pendant de nombreuses annĂ©es, elle revient en force dans la formation du moniteur en epms Â». En fait, ce n’est pas HĂ©bert qui renaĂ®t de ses cendres, mais sa mĂ©thode, un moment Ă©clipsĂ©e par le « tout sport Â» dĂ©fendu magistralement, il faut le reconnaĂ®tre, par deux hommes lĂ©gendaires : Maurice Herzog et Marceau Crespin.

Puis-je ajouter une anecdote ? En 1960, je passais le capeps, autrement dit je devenais professeur d’éducation physique. L’histoire des mĂ©thodes s’imposait encore, et la mĂ©thode naturelle nous Ă©tait enseignĂ©e en thĂ©orie et en pratique. En première annĂ©e du professorat, il fallait diriger une leçon avec une classe selon cette mĂ©thode et chaque semaine, nous nous y prĂ©parions. Ce n’est qu’à la fin des annĂ©es 1950, avec la dernière tentative de prise de pouvoir par les « tenants de la gymnastique suĂ©doise Â» en 1959, vite dĂ©bordĂ©s par les « tenants du sport Â» en 1961 et 1962, que la mĂ©thode naturelle a disparu, presque en mĂŞme temps que son concepteur, mort en 1957. Il n’est pas interdit de penser que les professeurs d’éducation physique en ont Ă©tĂ© eux-mĂŞmes les fossoyeurs, mais ce serait un autre dĂ©bat.

J’aimerais montrer ici en quoi Georges HĂ©bert Ă©tait un « novateur Â» ou, plus exactement peut-ĂŞtre, un « rĂ©actionnaire Â». Cela nous entraĂ®nera bien au-delĂ  du monde militaire, mais il me semble impossible de le comprendre sans faire Ă©tat de certaines influences mĂ©dicales, hygiĂ©niques, scientifiques, politiques et sociales, pĂ©dagogiques, commerciales et militaires bien entendu. Ce n’est qu’en observant ce qui se passe autour de lui que nous pourrons comprendre l’homme et ses choix.

  • Quelques rappels indispensables

Sans chercher à écrire une histoire générale qui nous éloignerait de notre objet, il faut cependant poser quelques jalons importants. Si Georges Hébert entre à Navale en 1893 et si son action en faveur d’une nouvelle conception de la préparation physique des fusiliers marins se situe entre 1904 et 1913, il n’en est pas moins l’héritier de tout un siècle qui se prolonge jusqu’à la Grande Guerre. Sur le plan militaire, il est un fils spirituel du colonel Francisco Amoros dont, par certains côtés, il poursuit l’œuvre. Ce sont des élèves de celui-ci qui sont à l’origine de l’École normale militaire de gymnastique de Joinville-le-Pont, en 1852, devenue École normale de gymnastique et d’escrime en 1872. Une école qui dicte alors les normes, qui rédige les manuels et qui fait évoluer les méthodes d’enseignement chez les militaires. Il est clair qu’en cherchant à innover, Hébert ne pouvait qu’entrer en conflit avec ses responsables, un conflit qui perdurera bien au-delà de la Grande Guerre.

HĂ©bert ne pouvait inventer une mĂ©thode sans tenir compte de celles existantes, sur le plan militaire, mais aussi mĂ©dical ou commercial : d’Argy, LaisnĂ©, Triat, Demeny, Desbonnet, pour ne citer que quelques noms. Il ne pouvait ignorer non plus l’œuvre des sociĂ©tĂ©s de gymnastique et celle de son prĂ©sident, Eugène Paz, pas plus que celle des sportifs, au sens anglais du terme, et les efforts incessants de Pierre de Coubertin pour faire admettre une « Ă©ducation athlĂ©tique Â».

Si les militaires semblent être les premiers à porter leur attention sur l’enseignement de la gymnastique, au sens le plus large du terme, il faut toutefois noter que les médecins, tels Broussais, Londe ou Bégin, au temps d’Amoros, les ont accompagnés et qu’ils n’ont pas attendu leur autorisation pour s’y intéresser. Tout au long du siècle, ils vont se préoccuper du bon fonctionnement du corps, et plus particulièrement de celui des enfants, avec l’orthopédie.

Ă€ leurs cĂ´tĂ©s, les scientifiques ont cherchĂ© les lois du mouvement, et il est permis de remonter Ă  la fin du xviiie siècle pour trouver les premières analyses de la force, souvent dĂ©duites des hommes phĂ©nomènes. Le xixe siècle sera celui oĂą on se prĂ©occupe du moteur humain, de son rendement. Marey parlera de « machine animale Â» en 1873, mais il n’est pas seul, et il faut souligner l’importance accordĂ©e au cerveau, comparĂ© par Chauveau Ă  un conducteur de train, le corps Ă©tant l’ensemble des wagons. Après l’étude anatomique de l’individu, il faut attendre la fin du siècle pour voir se dĂ©velopper l’étude physiologique qui fait du corps une « machine Ă  vapeur Â», l’étude psychologique balbutiant encore au dĂ©but du xxe siècle. Paul Carton, avant Didon, compare l’homme Ă  un voilier et revient, après lui, Ă  une conception plus mystique de la vie.

Ces premières rĂ©fĂ©rences au passĂ© montrent qu’HĂ©bert s’embarque sur le Borda au moment oĂą la physiologie commence Ă  s’imposer et oĂą la mĂ©canique humaine se trouve dĂ©bordĂ©e par les notions de fatigue et de repos, d’effort, et, timidement, de volontĂ©. Toutefois, si on en croit le commandant Duponchel, la formation des officiers n’est guère suffisante pour qu’ils puissent se faire une idĂ©e prĂ©cise de l’homme et nous pouvons penser que le problème est similaire chez les fantassins et les marins. Dans les deux cas, l’individu est une « machine Â» qu’il faut discipliner, Ă©duquer Ă  l’art de combattre. Devenir fort physiquement et moralement semble un problème plus difficile Ă  cerner. Les manĹ“uvres, avec ou sans armes, sont des Ă©lĂ©ments fondamentaux qui permettent d’obtenir chez les simples soldats la cohĂ©sion attendue par les officiers.

Le contexte, lĂ  encore, est important. Après la dĂ©faite de 1870, l’avènement de la RĂ©publique et, plus encore, les lois de 1872 et 1889 transformant l’armĂ©e de mĂ©tier en armĂ©e nationale, le seul objectif est la prĂ©paration des individus, dès le plus jeune âge, Ă  leur mission future, et l’épisode des bataillons scolaires (1882-1892) montre bien que l’urgence reste l’école du soldat et l’école de peloton. La transformation de l’armĂ©e influence fortement la nature de la gymnastique et il faudra toute la hargne de Coubertin pour refuser en 1889 cette prĂ©paration et rĂ©clamer en 1890 des jeux virils, Ă©galement appelĂ©s de ses vĹ“ux par le gĂ©nĂ©ral Lewal et officiellement introduits par Demeny dans le Manuel d’exercices gymnastiques et de jeux scolaires. Pour la première fois, les civils se dĂ©marquent des militaires en publiant un manuel qui leur est propre !

NĂ© en 1875, Georges HĂ©bert ne peut ĂŞtre, directement ou indirectement, qu’un « enfant des bataillons Â», du moins de cette ambiance qu’il ne pouvait ignorer en pratiquant la gymnastique aux agrès. N’oublions pas qu’en 1904, gymnaste accompli, il s’est produit au cirque Molier, un cirque amateur, dans un numĂ©ro de barre fixe. On sait par ailleurs que les gymnastes sont restĂ©s longtemps semblables Ă  des soldats. Paz, dès 1868, Ă©tait intervenu auprès du ministre Victor Duruy pour vanter l’éducation prussienne, au moment oĂą les politiques commençaient Ă  s’orienter vers une armĂ©e nationale. La gymnastique apparaissait alors comme une « prĂ©paration militaire Â».

Ce problème de préparation domine les esprits au lendemain de la défaite et se double d’une sorte d’éducation au patriotisme par l’école républicaine. Il suffirait de reprendre les instructions de 1887 sur la morale pour en saisir toute la portée. C’est cette hantise de la défaite qui conduit aux réformes militaires et civiles de cette fin de siècle, et à la création du collège d’athlètes de Reims, dont Hébert prend la direction après avoir démissionné de la Marine. Lorsqu’en 1912, la presse demande une préparation des athlètes pour les futurs jeux de 1916, elle prolonge cet esprit qui conduit militaires et sportifs à s’associer pour obtenir la victoire. Or c’est bien dans un esprit d’efficacité, avec une conception nouvelle du moteur humain et de son entraînement, que la méthode naturelle apparaît comme le meilleur choix.

S’il est difficile, aujourd’hui, d’imaginer le rapport Ă©troit qui existait alors entre la gymnastique et la formation du soldat, nombre d’études ont montrĂ© la façon dont, entre les deux guerres mondiales, les Allemands sont parvenus Ă  s’entraĂ®ner sans ĂŞtre suspectĂ©s d’entretenir une armĂ©e vĂ©ritable ! Il est alors possible de s’interroger sur l’absence d’une vĂ©ritable Ă©ducation physique en France au mĂŞme moment. Faut-il parler de la conception de Coubertin qui, en 1902, utilise le sport pour obtenir le « dĂ©bourrage Â» du futur combattant ? Autant dire que la formation du soldat dĂ©passe largement les prĂ©occupations des seuls militaires.

Or, pour être soldat, il faut avoir un minimum de santé. Sans entrer dans le cadre particulier des examens médicaux des jeunes recrues, il est possible de souligner, chez les médecins également, un souci à la fois politique et militaire, dans lequel on perçoit clairement un rapport de classe sociale. Depuis 1868, la gymnastique doit permettre de préparer les adolescents et d’échapper, au moins partiellement, aux dures conditions de la formation du soldat. N’oublions pas que les lycées et collèges de l’Empire puis de la République regroupent les fils de bourgeois ou d’aristocrates, ceux qui peuvent payer leurs études, et qui ne sont pas vraiment militaristes. Ce sont aussi les enfants des médecins, de ceux qui vont s’inquiéter du surmenage intellectuel, entre 1886 et 1887, et réclamer au ministre de l’Instruction publique plus d’air et de mouvement, sans véritablement savoir ce qu’il conviendrait de faire concrètement.

Sans aller jusqu’à parler d’épidĂ©mie de mouvement, il semble bien que la fin du xixe siècle soit favorable Ă  un besoin d’activitĂ©, besoin qui va permettre Ă  toutes sortes de pratiques de se dĂ©velopper dans une relation nouvelle entre l’homme et la nature, prĂ©alablement le « grand air Â». HĂ©bert n’est pas le premier Ă  rĂ©pondre Ă  cette demande. Outre la mode des bains de mer, on peut parler des efforts de Desbonnet qui associe la culture physique avec masses additionnelles, le vĂ©locipède et une sorte de tourisme hygiĂ©nique dans le nord de la France. Bien entendu, Paris n’est pas le pays entier et il faudrait pondĂ©rer de telles ardeurs, mais il est possible de noter un engouement qui permet Ă  des offres nouvelles d’apparaĂ®tre. On ne peut ainsi ignorer les efforts du docteur TissiĂ© pour dĂ©velopper les jeux scolaires en Gironde.

Lorsque nous parlons de la nature chez Hébert, il ne faut pas négliger les démarches d’un Priesnitz pour l’usage de l’eau froide ou d’un Rikli pour celui du soleil et de la cure atmosphérique, qui ont donné naissance à l’hydrothérapie et à l’héliothérapie scientifiques. Ces empiristes cherchaient à guérir en utilisant les forces de la nature et les scientifiques les ont attentivement observés avant de rationaliser leurs découvertes. Il suffirait de lire les publications diverses du docteur Lagrange pour voir comment furent étudiés et utilisés ces rapports au soleil, à l’altitude ou à l’eau froide. En ce sens, Hébert n’invente pas, il utilise à sa façon un retour hygiénique à la nature. En suivant Les Lois de la vie saine de Paul Carton, il fait un choix de comportement que les militaires avant lui ignoraient ou ne pouvaient imaginer. Nous ne pouvons oublier que l’ensoleillement puis, dès 1911, la cure de soleil sont en rapport étroit avec le traitement de la tuberculose. Les Allemands nous précéderont dans l’organisation populaire d’une vie plus ensoleillée, et il n’est pas impossible d’établir une sorte d’équivalence avec les champs d’ébats, conçus par Hébert, qui se développent après la Grande Guerre.

  • En marge du Congrès international
    d’éducation physique de 1913

La « mĂ©thode naturelle Â» n’a pas vu le jour spontanĂ©ment. HĂ©bert a commencĂ© par respecter les normes en vigueur Ă©dictĂ©es par Joinville. S’il Ă©tait bon gymnaste, il n’était pas pour autant un spĂ©cialiste de la gymnastique au sens large du terme, encore moins de l’éducation physique. Lorsqu’il entre Ă  Lorient pour s’occuper des fusiliers marins, il est obligĂ© de se documenter, de mener de front une rĂ©flexion aussi bien sur le fond que sur la forme et un enseignement adaptĂ©. Il a observĂ© les marins de la marine Ă  voile et retenu leur force et leur courage ; il a Ă©galement Ă©tudiĂ© les populations dites encore « primitives Â», avec leurs adaptations aux besoins de dĂ©placement. Ses lectures vont lui permettre de comparer diverses applications, militaires ou non.

Il est clair que son premier livre, L’Éducation physique raisonnĂ©e, prĂ©facĂ© par Demeny et publiĂ© en 1907, permet de suivre ses premières difficultĂ©s, sa volontĂ© d’appliquer la règle, mais aussi de s’en dĂ©marquer en essayant de faire mieux. Il y dresse une sorte d’inventaire de ce qui se fait et de ce qu’il conviendrait de faire pour mieux rĂ©pondre aux besoins des fusiliers marins. Par un certain cĂ´tĂ©, HĂ©bert se retrouve dans la mĂŞme situation que Demeny : il ose faire une analyse critique de ce qui existe au moment oĂą Demeny, qui, depuis 1902, dirige le laboratoire de physiologie de Joinville et assure les cours de cette discipline, ose soumettre la gymnastique suĂ©doise Ă  un examen rigoureux et rationnel, prolongement de ses Ă©tudes avec Marey. Les deux hommes restent en contact jusqu’à la guerre et les lettres d’HĂ©bert adressĂ©es Ă  Demeny montrent une certaine confiance, voire une rĂ©elle complicitĂ©.

On a souvent traitĂ© HĂ©bert d’empiriste ! Il me semble que l’ensemble de son travail pour construire une mĂ©thode nouvelle, mieux adaptĂ©e, relève autant de l’intuition que de la raison. Certes, il Ă©crira plus tard dans quel esprit il faut considĂ©rer ce « dĂ©placement continu pendant lequel on marche, on court, on lance… Â» Or, au congrès de 1913, les dĂ©monstrations prĂ©sentent une mĂ©thode presque dĂ©finitive, probablement la seule aux yeux des observateurs. Le rĂ©sultat d’une Ă©tude rigoureuse, de longues annĂ©es d’observations Ă  partir de quatre sĂ©ances de travail par semaine, d’un rĂ©gime alimentaire et d’une hygiène de vie contrĂ´lĂ©s, de mensurations multiples, de fiches individuelles permettant de noter les progrès de chacun et d’un traitement statistique qui donnera naissance au Code de la force, première table de cotation sĂ©rieuse permettant d’évaluer les progrès obtenus.

Il serait regrettable de juger HĂ©bert et sa mĂ©thode Ă  partir de quelques mots-clĂ©s faciles Ă  sortir de leur contexte et pouvant avoir des sens diffĂ©rents selon les Ă©poques. En insistant pour le replacer au sein d’un rĂ©seau d’influences, j’ai surtout voulu « rendre Ă  CĂ©sar ce qui est Ă  CĂ©sar Â». Le plus important n’est pas ce qu’HĂ©bert a gardĂ© ou rejetĂ© des uns ou des autres, mais ce qu’il a changĂ©, ce qu’il a apportĂ©, la synthèse qu’il a su faire et qui renaĂ®t aujourd’hui dans le monde militaire qui n’en continue pas moins Ă  faire faire du sport. Il est faux de dire qu’HĂ©bert a copiĂ©, a plagiĂ©, a rĂ©cupĂ©rĂ© telle ou telle connaissance ou façon de faire, sa synthèse n’est pas un patchwork ; elle est dominĂ©e par un sens : l’utilitĂ©. Elle s’adresse Ă  un homme qui possède un corps, une âme et un esprit.

Si nous revenons aux démonstrations de 1913, ce qui impressionne les témoins, c’est l’évolution de groupes imposants, le travail des pupilles, des mousses, des fusiliers marins, de façon ininterrompue, la variété des allures, l’ordre et le plaisir, le déshabillage qui n’est pas sans apporter une certaine curiosité qui reste avant tout spectaculaire. Or c’est bien là, il me semble, que la nouvelle méthode innove le plus.

Par rapport à la gymnastique suédoise, statique, faite d’attitudes plus que de mouvements, excessivement disciplinée et individuelle, la méthode naturelle tranche singulièrement. L’une ressemble à un travail d’orfèvre, l’autre à un jeu où l’émulation et l’entraide occupent la plus grande place. À sa façon, Hébert fait naître les méthodes actives d’enseignement en gymnastique et il est bien le seul à diriger un groupe d’élèves, en dehors des maîtres de ballet, chez lesquels la dimension théâtrale remplace la dimension éducative. Nous sommes très loin de la discipline ordinaire encore en vigueur chez les fantassins.

En 1913, les observateurs, en dehors de quelques spĂ©cialistes peut-ĂŞtre, n’ont pas vu le grand changement apportĂ© par ces leçons. Il ne s’agissait plus d’harmoniser la musculature d’un individu, comme chez Desbonnet, d’acquĂ©rir force et souplesse, comme le souhaitait Demeny, de corriger les dĂ©formations de la colonne vertĂ©brale, comme le permettait une gymnastique suĂ©doise bien conduite, d’atteindre des performances athlĂ©tique, en se spĂ©cialisant en sport, mais d’atteindre un degrĂ© supĂ©rieur de rĂ©sistance Ă  la fatigue, d’« ĂŞtre fort pour ĂŞtre utile Â».

HĂ©bert n’a pas besoin de partir en guerre contre telle ou telle mĂ©thode diffĂ©rente de la sienne. Il lui suffit de prĂ©ciser le sens de la formation de ses soldats, dictĂ©e par la mission des fusiliers marins. S’il diffère des autres, c’est pour rĂ©pondre Ă  un besoin particulier : il ne forme ni un hercule de foire ni un gymnaste, comme pouvait encore le faire Joinville avec des applications hĂ©ritĂ©es de la mĂ©thode d’Amoros ou sportives dès 1910, ni un athlète spĂ©cialisĂ©, mais un athlète complet. En cherchant Ă  former un soldat rĂ©sistant, endurant, rompu Ă  toutes sortes de difficultĂ©s, dĂ©veloppĂ© physiquement, et plus encore « organiquement Â» et moralement, il est un homme de son temps, engagĂ© dans un univers qu’il quittera après avoir combattu Ă  Dixmude.

Il serait permis de se demander s’il n’avait pas prĂ©vu de quitter la Marine pour s’orienter vers une sorte de commercialisation de sa mĂ©thode ! Bien d’autres avant lui ont fait cette dĂ©marche et proposĂ© de crĂ©er une Ă©cole normale utilisant telle ou telle mĂ©thode, formant des enseignants, recevant des Ă©lèves, proposant des financements dĂ©taillĂ©s pour chaque poste, organisant les Ă©tudes… C’est un peu ce qu’il propose Ă  Demeny en 1912 en lui offrant de s’occuper de physiologie au collège d’athlètes de Reims, comme il le faisait Ă  Joinville avant d’en ĂŞtre Ă©cartĂ© sous la pression du commandant Coste et du docteur TissiĂ©. Cependant, il ne tolère aucune ingĂ©rence dans le dĂ©veloppement de sa mĂ©thode et n’accepte que la contribution de Demeny. Si cette dĂ©marche se retrouve dans la crĂ©ation des palestres, elle n’est pas de mĂŞme nature que celle des champs d’ébats, orientĂ©e vers une qualitĂ© de vie plus conforme Ă  la nature humaine et subissant progressivement le passage d’une vie campagnarde Ă  une vie urbaine.

  • En conclusion

Ă€ la diffĂ©rence de certains de ses opposants, HĂ©bert a voyagĂ© et beaucoup observĂ© avant d’intĂ©grer Lorient. Je reste convaincu que l’éruption de la montagne PelĂ©e l’a profondĂ©ment marquĂ©. Il connaissait bien la population locale, apprĂ©ciait son mode de vie et parlait le crĂ©ole. Il faudrait s’intĂ©resser plus longuement Ă  ses Ă©tudes morphologiques qui, elles aussi, ont fait l’objet de critiques acerbes. Retenons seulement qu’en 1902, il assiste impuissant Ă  la catastrophe et mesure le dĂ©calage cruel qui existe entre les politiques qui, s’appuyant sur les avis de gĂ©ologues, maintiennent la population sur site car les Ă©lections approchent, et les Martiniquais qui, intuitivement, savent qu’ils vont mourir. C’est d’ailleurs avec un sentiment d’abandon que le Suchet quitte Saint-Pierre la veille du drame. Ă€ son retour, le lendemain, il dĂ©couvre la dĂ©solation d’un monde anĂ©anti. Comment ne pas garder en mĂ©moire cette distance entre la raison et l’intuition, entre les sciences et la nature ?

HĂ©bert ne se contente pas de rĂ©flĂ©chir au comment de l’entraĂ®nement physique, militaire ou civil, les deux Ă©tant intimement imbriquĂ©s, mais place le comment sous la tutelle du pourquoi. Ce pourquoi n’est pas mĂ©dical, et c’est ainsi qu’il se diffĂ©rencie de Lagrange ou surtout, de TissĂ©, qu’il s’oppose aux prĂ©rogatives des mĂ©decins qui donnent naissance aux instituts rĂ©gionaux d’éducation physique en 1927. Il n’est pas sportif ; c’est pourquoi il ne peut s’empĂŞcher de dĂ©finir l’éducation physique et le sport en 1925 dans un livre restĂ© souvent incompris : Le Sport contre l’éducation physique. C’est probablement en prĂ©cisant ce qu’il n’est pas, ou du moins dans quel secteur il n’intervient pas, qu’il est possible de comprendre son originalitĂ©. Il ne sera pas non plus culturiste, ne serait-ce que pour des raisons utilitaires.

En cette fin de xixe siècle, et au dĂ©but du suivant, la notion de « capital humain Â» devient de plus en plus importante. Non seulement il faut Ă©viter les pertes, mais Ă©galement Ă©lever l’efficience de ceux qui doivent rĂ©sister aux difficultĂ©s de la vie moderne. C’est un problème international et toute l’économie est liĂ©e Ă  ce capital qui se rapporte aux nouveaux besoins : une armĂ©e nationale, mais aussi une industrie qui prend peu Ă  peu le pas sur l’agriculture. La notion d’eugĂ©nisme n’est pas Ă©loignĂ©e de toutes les recherches de mĂ©thodes de gymnastique ou d’éducation physique. Au moment du vote de la loi du sĂ©nateur George, qui rend obligatoire la gymnastique dans toutes les Ă©coles, se pose la question de ce qu’il faut enseigner aux filles, et il est dit, Ă  la Chambre, qu’elle mĂ©rite toute l’attention du ministre vu que c’est dans le ventre des mères que commence Ă  se former le futur fantassin !

Il faut probablement aussi se dĂ©faire de l’image fausse du « plateau hĂ©bertiste Â». Pour HĂ©bert, la leçon doit se faire aussi souvent que possible en pleine nature ; le plateau est un pis-aller, une facilitĂ© logistique, tout comme un bassin de natation. La leçon des fusiliers marins, lorsqu’elle se faisait sur un bateau, Ă©tait relative aux besoins de la navigation. Il doit en ĂŞtre de mĂŞme lorsque le fusilier est Ă  terre et se comporte comme un fantassin. HĂ©bert prĂ©cisera les finalitĂ©s et les moyens de sa mĂ©thode pendant les vingt dernières annĂ©es de sa vie, mais c’est avant 1913 qu’il faut apprĂ©hender son Ĺ“uvre, magistrale sur le plan pĂ©dagogique surtout.

La quadrupĂ©die fut utilisĂ©e pour ridiculiser son travail, tandis que d’autres fustigeaient la notion de dĂ©shabillage. La mĂ©thode naturelle dĂ©rangeait de vieilles habitudes, comme les bains de Seine dĂ©rangeaient les « bons bourgeois Â» au dĂ©but du xixe siècle ! Si elle redevient une mĂ©thode indispensable Ă  la formation de nos armĂ©es aujourd’hui, n’est-ce pas parce qu’elle n’a rien perdu de son utilitĂ©, lorsqu’elle n’est pas travestie par quelque esprit chagrin ou quelque positiviste attardĂ© ?

J’aimerais citer encore deux analyses reproduites par HĂ©bert dans son historique de la mĂ©thode, qui donnent une idĂ©e des dĂ©buts de l’opposition entre HĂ©bert et Joinville. Le 17 juin 1918, le gĂ©nĂ©ral Gouraud Ă©crit : « Le guide pratique prĂ©sente avec la mĂ©thode HĂ©bert certains traits qui, Ă  première vue, paraissent communs. Mais l’interprĂ©tation donnĂ©e par les instructeurs de Joinville procède d’un autre esprit […] et reste entachĂ©e du formalisme et du caractère acadĂ©mique dont est empreint l’enseignement de l’école. En rĂ©sumĂ©, la mĂ©thode du lieutenant de vaisseau HĂ©bert est plus utilitaire, s’adapte mieux Ă  la prĂ©paration au combat, donne des rĂ©sultats plus rapides ; elle s’adapte au peu de temps dont on dispose aux armĂ©es pour l’instruction et l’entraĂ®nement physique, mĂŞme dans les bataillons d’instruction. Elle semble donc devoir ĂŞtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e aux armĂ©es. Â» Et le gĂ©nĂ©ral Mac-Mahon dans sa note n° 3674 du 15 juin 1918 : « La mĂ©thode HĂ©bert est très bonne : 1. Parce qu’elle demande continuitĂ© dans l’effort. 2. Parce qu’elle force tous les hommes Ă  travailler. 3. Parce qu’elle a un but essentiellement pratique : l’entraĂ®nement au combat. Dans la mĂ©thode de Joinville, la première de ces qualitĂ©s ne se trouve pas. La deuxième est moins facile Ă  contrĂ´ler. La troisième est propre Ă  la mĂ©thode HĂ©bert… Â»

Que faudrait-il penser de la « mĂ©thode française Â», adoptĂ©e par le ministère de la Guerre et celui de l’Instruction publique ? Il me semble que nous pourrions conclure en disant que « nul n’est prophète en son pays Â» !

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