N°20 | L’armée dans l’espace public

Jean-Louis Georgelin

Le soldat, incarnation du tragique du monde

Parmi les grands bouleversements qui ont radicalement changé la face des pays européens, et notamment celle de la France, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, celui du rapport à la guerre, et par conséquent aux armées, est fondamental.

Notre pays s’est construit par l’épĂ©e – pour reprendre l’expression du gĂ©nĂ©ral de Gaulle â€“, et ses armĂ©es avaient toujours Ă©tĂ© taillĂ©es dans la perspective d’une guerre bien dĂ©terminĂ©e, face Ă  un voisin proche ou lointain qui pouvait s’emparer de son territoire et briser sa population. La conquĂŞte de l’empire puis les conflits liĂ©s Ă  la dĂ©colonisation, qui ont pourtant entraĂ®nĂ© de lourdes pertes, Ă©taient secondaires par rapport Ă  cette menace principale.

Or, désormais, nous sommes dans une situation historique inédite. La dissuasion nucléaire, en installant l’équilibre de la terreur pour rendre improbable un conflit mondial du type de ceux qui avaient par deux fois ruiné l’Europe, avait déjà profondément modifié les paradigmes classiques de la guerre. Mais, surtout, la construction européenne, dont la raison était précisément de rendre obsolète toute idée de guerre entre nos vieilles nations, la mondialisation, en installant une conscience planétaire des problèmes auxquels est confrontée l’humanité, les progrès technologiques spectaculaires, notamment dans le domaine du traitement de l’information et de l’évolution de la précision des armes et de leurs vecteurs, tout cela posait en termes fondamentalement nouveaux les questions militaires et le rôle des armées.

Depuis l’effondrement du bloc soviétique, les réformes militaires ont été nombreuses et radicales. En Europe, elles sont toutes allées dans le sens d’une réduction drastique des budgets de défense et des effectifs, au risque d’engager ce continent vers un quasi-désarmement. Dans ce paysage, la France fait encore aujourd’hui figure de nation militaire. Elle le doit sans doute à son héritage historique et à la vision généralement partagée de la vocation spécifique de notre pays, à sa responsabilité de membre permanent du Conseil de sécurité de l’onu. Elle le doit aussi à deux facteurs, moins souvent cités, d’un autre ordre que les deux précédents, mais qui ont joué un rôle essentiel dans le maintien de nos capacités militaires.

D’abord un processus de programmation qui, malgré des faveurs diverses dans la mise en œuvre des lois qu’il élabore, s’est, jusqu’à présent du moins, imposé à tous les gouvernements et à toutes les législatures. Ces lois de programmation ont indiscutablement tiré vers le haut les budgets de défense de notre pays, tous les spécialistes le savent.

Ensuite, une chaĂ®ne de commandement simple, claire et efficace, qui s’appuie sur deux personnages dont on ne perçoit pas toujours qu’ils sont nouveaux dans l’histoire militaire de notre pays. En premier lieu, le prĂ©sident de la RĂ©publique, qui est un chef des armĂ©es effectif et non pas virtuel, ce qui est un apport majeur de notre actuelle Constitution par rapport Ă  celles qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©e. Il dispose des deux « moteurs Â» de notre politique de dĂ©fense : le Conseil de dĂ©fense pour la construction de l’outil militaire et le Conseil restreint pour l’emploi des forces. Il est garant de la crĂ©dibilitĂ© de notre outil de dissuasion nuclĂ©aire par la menace qu’il fait peser sur son emploi. En second lieu, le chef d’état-major des armĂ©es, dont le rĂ´le est lentement montĂ© en puissance depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il est dĂ©sormais installĂ© comme patron unique des trois armĂ©es en dĂ©pit des craintes pittoresques de boulangisme de certains et du conservatisme paroissial de nos armĂ©es.

En 1996, une rĂ©forme historique a pris acte de l’ère nouvelle dans laquelle entraient nos armĂ©es. La professionnalisation mettait fin Ă  une parenthèse de deux siècles pendant laquelle la conscription Ă©tait devenue la règle pour le recrutement. Et le concept de dĂ©fense du territoire, qui justifiait la conscription, s’élargissait au concept de dĂ©fense de nos intĂ©rĂŞts. Cela avait pour consĂ©quence de pouvoir disposer de forces « projetables Â» loin de nos frontières hexagonales, dès lors que, prĂ©cisĂ©ment, aucune menace ne pesait plus directement sur elles. Mais, point essentiel, la dĂ©fense ultime de nos intĂ©rĂŞts vitaux et de notre patrie restait, sans ambiguĂŻtĂ© aucune, fondĂ©e sur notre force nuclĂ©aire stratĂ©gique.

Une réforme d’une telle ampleur, évidemment, ne se déroule jamais selon la planification rigoureuse que ses concepteurs avaient envisagée. Elle crée son propre mouvement, elle prend en quelque sorte son autonomie par rapport à ses auteurs, car elle est confrontée, comme un être humain, à l’écoulement du temps, elle réagit aux événements qui se succèdent et s’entrechoquent dans le milieu où elle se déploie, c’est-à-dire la nation, elle tente de résoudre l’éternel débat entre le possible et le souhaitable au profit du souhaitable. Réforme d’essence politique avant même d’être militaire, elle vit et s’adapte au rythme de la vie politique du pays et de l’évolution stratégique du monde.

Le Livre blanc de 2008 et la rĂ©vision gĂ©nĂ©rale des politiques publiques (rgpp), voulus par le nouveau prĂ©sident, ont naturellement jouĂ© de ce point de vue un rĂ´le majeur dans la rĂ©forme de 1996. Mais ils n’ont pas remis en cause ses fondements. Ils ont ouvert la voie aux dĂ©cisions rendues nĂ©cessaires par l’évolution gĂ©opolitique du monde, tentĂ© de rendre plus rĂ©aliste la programmation en tirant les conclusions de l’exĂ©cution des deux premières lois de mise en Ĺ“uvre de la rĂ©forme, sans rĂ©duire l’effort financier de dĂ©fense, et jetĂ© les bases d’une rĂ©forme longue, difficile et sensible de l’administration d’un outil militaire profondĂ©ment transformĂ©. Je n’aurais garde d’oublier les concepts stratĂ©giques – otan et Union europĂ©enne (ue) â€“, dont on ignore trop souvent, parfois dĂ©libĂ©rĂ©ment, l’importance qu’ils ont pour nos propres concepts.

C’est tout cela qui explique l’armée que nous connaissons aujourd’hui. Réduite dans ses formats, modeste dans ses ambitions, elle s’acquitte avec succès des missions qui lui sont confiées, et a conquis l’estime et le respect de nos concitoyens ainsi que de nos alliés.

Les opĂ©rations extĂ©rieures (opex) qu’elle enchaĂ®ne prĂ©sentent deux caractĂ©ristiques essentielles, qui demandent un effort d’adaptation et de crĂ©ativitĂ© exigeant : elles se dĂ©roulent dans un cadre quasi systĂ©matiquement international (onu, otan, ue, coalitions ad hoc) et elles constituent, initialement surtout, le cĹ“ur d’un processus global de rĂ©solution des crises qui combine simultanĂ©ment action civile de reconstruction et de nation building, et actions militaires. Et nos forces dĂ©ployĂ©es sont confrontĂ©es Ă  des opĂ©rations de guerre de plus en plus exigeantes, comme nous l’avons vu en Libye et le voyons toujours en Afghanistan.

Un monde donc plus incertain, plus dangereux, qui a replongé notre armée dans l’action. Mais, dans le même temps, le fait que notre pays et sa population n’aient pas connu de guerre sur le sol national depuis plus d’un demi-siècle a nécessairement eu sur les esprits et les comportements des conséquences qu’il faut savoir regarder en face.

Dans nos dĂ©mocraties, la première interrogation porte Ă©videmment sur la perception de la guerre elle-mĂŞme. Dans la dĂ©cennie Ă©coulĂ©e, le Stockholm International Peace Research Institute (sipri) a recensĂ© une vingtaine de conflits armĂ©s. Deux seulement Ă©taient interĂ©tatiques. Les autres opposaient l’armĂ©e rĂ©gulière d’un État Ă  une entitĂ© rebelle Ă  l’intĂ©rieur de cet État. Tous Ă©taient hors d’Europe. Mais les tensions sont partout dans le monde et exacerbĂ©es par leur forte exposition mĂ©diatique. Le terrorisme et la prolifĂ©ration des armes de destruction massive, s’ils sont mieux maĂ®trisĂ©s, sont loin d’être jugulĂ©s. D’une manière gĂ©nĂ©rale, il serait imprudent d’écarter la possibilitĂ© d’une surprise stratĂ©gique qui prendrait de court une confiance excessive dans une rationalitĂ© occidentale s’appuyant notamment sur les avancĂ©es du droit international et de la modernisation continue de nos systèmes d’armes. Bref, le monde n’est ni plus sage ni davantage « sous contrĂ´le Â».

C’est ma conviction, souvent exprimée, que le soldat reste l’incarnation du tragique du monde qui se manifeste par la guerre. C’est cette réalité-là qu’il ne faut pas refuser de voir et que l’on doit avoir la modestie de reconnaître. Elle marque une limite indépassable au plan des capacités militaires qu’un État comme le nôtre doit savoir maintenir.

Mais surtout, cette rĂ©alitĂ© fonde la lĂ©gitimitĂ© du soldat et sa place unique dans la sociĂ©tĂ© : consentir au sacrifice de sa vie et tuer au nom des intĂ©rĂŞts supĂ©rieurs de l’État. De ce point de vue, il est le tĂ©moin parmi ses contemporains de la rĂ©alitĂ© de la nation. C’est cette rĂ©alitĂ©-lĂ  qu’il faut considĂ©rer dans toute sa force quand on craint l’effacement du soldat dans la vie de la nation.

Voici maintenant soixante-douze ans que la France n’a pas remis son destin entre les mains de ses armées. Celles-ci étaient alors nombreuses. Aujourd’hui, elles sont strictement suffisantes, mais détiennent des capacités d’intervention infiniment plus considérables. Elles restent, et la nation le sait, au plus profond d’elles-mêmes, prêtes à entrer en action quand le péril menace. C’est vers elles et elles seules qu’alors la nation se tournera.

Cela Ă©tant posĂ©, il ne faut ĂŞtre ni naĂŻf ni pĂ©cher par idĂ©alisme. Le soldat se recrute dans la sociĂ©tĂ© de son temps. Les valeurs auxquelles il doit adhĂ©rer – esprit de sacrifice, goĂ»t du risque, de l’effort gratuit, dĂ©passement de soi, disponibilitĂ© totale, effacement devant l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral –, cadrent de plus en plus difficilement avec une sociĂ©tĂ© qui prĂ´ne davantage le consumĂ©risme que l’hĂ©roĂŻsme.

Là est le vrai danger de l’effacement du soldat. La banalisation de ses règles de vie, la non-reconnaissance dans les textes qui fondent l’état militaire du caractère exceptionnel de cet état qui concerne des femmes et des hommes appelés à agir dans des circonstances exorbitantes du droit commun et dans des situations de périls graves pour la communauté nationale sont préoccupantes. Les exemples sont nombreux de renoncements à des préceptes ou à des règles que l’absence de guerre rendait insupportables aux tenants de l’uniformisation de l’administration de l’État.

Dès lors que la loi ne le soutient pas dans ce qu’il a d’exceptionnel, le soldat qui voit perdurer une situation de paix est moins fort pour cultiver les vertus guerrières qui lui sont indispensables dans l’action. La banalisation des comportements, la « civilianisation des esprits Â», voilĂ  le vrai poison de l’esprit militaire.

Qu’est-ce que la guerre aujourd’hui ? Qu’est-ce que la nation ? Que recouvre la notion de souverainetĂ© Ă  l’heure de la mondialisation ? Quel doit ĂŞtre le statut du soldat dans la sociĂ©tĂ© ? Quelle est la portĂ©e des avancĂ©es de la science et de la technologie sur les formes des interventions militaires et l’éthique du soldat ? VoilĂ , me semble-t-il, les champs de rĂ©flexion majeurs que nous devons labourer sans cesse.

De la puissance en gĂ©nĂ©ral et ... | F. Scheer
P. Vial | La fin d’un rĂ´le politique...