N°20 | L’armée dans l’espace public

Hervé Pierre

La «grande invisible »

Du soldat méconnu au soldat inconnu

Ă€ Kevin,

marsouin mort au combat le jour de ses vingt ans.

Le dĂ©clin de l’antimilitarisme et la montĂ©e des menaces terroristes aidant, de rĂ©centes enquĂŞtes indiquent que l’image des armĂ©es dans la population française n’a jamais Ă©tĂ© aussi positive. 89 % des Français ont une bonne opinion des armĂ©es ; 85 % estiment qu’elles sont capables d’assurer la sĂ©curitĂ© du pays et 73 % encourageraient un proche tentĂ© par la carrière militaire Ă  suivre cette voie1. Selon le sociologue Éric Letonturier, ce contexte manifestement favorable ne semble pourtant pas empĂŞcher dans les forces « l’expression polymorphe et diffuse de sentiments faisant Ă©tat d’un dĂ©ficit de reconnaissance Â»2. Comment expliquer ce malaise d’autant plus paradoxal que la gratitude qu’expriment nos concitoyens au travers des sondages serait au contraire Ă  considĂ©rer, Ă  la suite du philosophe Paul RicĹ“ur, comme la forme ultime de reconnaissance3 ?

Un premier Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse est Ă  chercher dans la dĂ©finition mĂŞme de ce mot qui a manifestement plusieurs sens. « ReconnaĂ®tre Â» signifie d’abord « identifier Â», « distinguer Â», en d’autres termes, « rendre visible Â». En première approche donc, rien de commun avec cette autre acception du terme qui fait de la « reconnaissance Â» un « sentiment poussant Ă  Ă©prouver vivement un bienfait reçu, Ă  s’en souvenir et Ă  se sentir redevable Â»4. L’écart entre sens propre et sens figurĂ©, valable Ă  l’identique pour le mot « distinction Â», permet, semble-t-il, de dĂ©passer le paradoxe Ă©voquĂ© plus haut. L’armĂ©e n’aurait jamais Ă©tĂ© Ă  la fois autant apprĂ©ciĂ©e et pourtant aussi peu visible.

Or les sociologies de la reconnaissance font de la visibilitĂ© l’un des trois piliers sur lesquels repose la satisfaction de soi : s’il faut bien vivre de son mĂ©tier (avoir) et bien vivre son mĂ©tier (ĂŞtre), il faut Ă©galement ĂŞtre visible dans son mĂ©tier (paraĂ®tre). Par consĂ©quent, l’invisibilitĂ© du groupe est, pour ses membres, vĂ©cue comme un manque, une frustration, un dĂ©ficit.

L’invisibilitĂ© pose plus largement la question de la pĂ©rennitĂ© de la reconnaissance au sens figurĂ©, qui n’est pas totalement indĂ©pendante de la reconnaissance comme simple identification de l’autre puisqu’elle en serait la forme sublimĂ©e. La gratitude, dont les effets se font sentir dans le temps historique particulier que nous connaissons aujourd’hui, ne risque-t-elle pas de s’effondrer dans un contexte diffĂ©rent d’autant plus brutalement que la visibilitĂ© de l’institution n’aura parallèlement fait que de se rĂ©duire dans l’espace public ?

Le propos n’est pas ici de juger, encore moins de prĂ©juger de cette Ă©volution, mais d’essayer de comprendre pourquoi – ce qui n’est pas le moindre des paradoxes – depuis la Seconde Guerre mondiale, l’ex « grande muette Â» a progressivement disparu de l’espace public. Pourquoi ce phĂ©nomène d’invisibilitĂ© croissante ? Les trois explications qui sont proposĂ©es – rĂ©duction de l’empreinte physique, Ă©loignement des théâtres d’opĂ©rations et indiffĂ©rence de la sociĂ©tĂ© civile – ne peuvent qu’artificiellement ĂŞtre isolĂ©es les unes des autres tant elles n’ont cessĂ© et ne cessent toujours d’interagir. Elles sont des formes de production d’invisibilitĂ© qui s’enchevĂŞtrent pour constituer un processus complexe.

  • Peau de chagrin

« Le talisman n’était plus grand que comme une petite feuille de chĂŞne5. Â»

Première explication, tellement Ă©vidente qu’elle est bien souvent sous-estimĂ©e : un groupe social est d’autant plus visible qu’il compte en ses rangs un nombre important d’individus. Plus qu’une litanie absconde de chiffres, quelques ordres de grandeur permettent, Ă  dĂ©faut d’exactitude, de rĂ©aliser l’ampleur de la dĂ©flation. En 1914, l’armĂ©e de terre alignait deux mille bataillons d’infanterie ; elle en possĂ©dera vingt en 2014, soit une rĂ©duction drastique de facteur cent. De façon plus ou moins homothĂ©tique, ce qui est vrai de l’infanterie l’est aussi des autres armes de l’armĂ©e de terre. Ainsi, le gĂ©nĂ©ral Irastorza, chef d’état-major de l’armĂ©e de terre jusqu’en aoĂ»t 2011, n’hĂ©sitait jamais Ă  rappeler dans ses discours qu’il y a aujourd’hui trois fois plus de canons au musĂ©e des Invalides que de pièces d’artillerie en service dans les unitĂ©s opĂ©rationnelles.

Ă€ cette rĂ©alitĂ© quantitative s’ajoute la perception communĂ©ment ressentie d’un effet « peau de chagrin Â» provoquĂ© par le caractère non linĂ©aire de la diminution qui s’est produite par accĂ©lĂ©rations successives en spasmes de plus en plus rapprochĂ©s. L’armĂ©e de terre n’a Ă©videmment pas perdu un bataillon d’infanterie par an ces cent dernières annĂ©es. Ă€ la fin de la Seconde Guerre mondiale, le ministre des ArmĂ©es, Edmond Michelet, reçoit la difficile mission de rĂ©duire les effectifs de moitiĂ© en un an sans reclassement ni accompagnement budgĂ©taire6. La loi de dĂ©gagement des cadres en 1946 ne sera pas la seule. En 1962, après la guerre d’AlgĂ©rie, nouvelle saignĂ©e : environ sept mille officiers quittent l’institution dans les quatre ans qui suivent. Plus rĂ©cemment, entre 1990 et 2002, l’armĂ©e de terre a perdu plus de formations qu’il ne lui en reste aujourd’hui. Au bilan, les trois armĂ©es pèsent aujourd’hui ce que pesait la seule armĂ©e de terre au milieu des annĂ©es 1990…

Si la visibilitĂ© est fonction du nombre, elle est Ă©galement fonction de la rĂ©partition. Plus le groupe est Ă©talĂ© et distribuĂ©, plus il offre de surface de contact avec le reste de la sociĂ©tĂ©. Bien entendu, le nombre, s’il ne prĂ©juge pas des combinaisons de distribution, influe sur les possibilitĂ©s de rĂ©partition : les fantassins de 1914 auraient pu construire une chaĂ®ne humaine reliant Nice Ă  Marseille ; ceux d’aujourd’hui pourraient relever le dĂ©fi entre la porte Maillot et celle de La Villette.

Ă€ la rĂ©duction du nombre, non sans effet sur la rĂ©partition, la « transformation Â» actuelle ajoute la rationalisation de la distribution des emprises physiques sur le territoire national. Dans un effort d’optimisation, l’empreinte au sol des armĂ©es s’est considĂ©rablement contractĂ©e de sorte que les « bases de dĂ©fense Â» nouvellement crĂ©Ă©es puissent atteindre une masse critique leur permettant de rĂ©duire les coĂ»ts de soutien gĂ©nĂ©ral. Sur la pĂ©riode 2009-2014, l’armĂ©e de terre diminue ainsi son empreinte immobilière de 12 % en surface utile et de 15 % en nombre d’emprises. En vingt-cinq ans, le nombre de garnisons aura Ă©tĂ© rĂ©duit de plus de moitiĂ©, passant de deux cent vingt-quatre en 1990 Ă  cent neuf en 2014. Aujourd’hui, seuls quarante-six des cent un dĂ©partements français accueillent plus de mille militaires de l’armĂ©e de terre tandis que trente en ont moins de cent7.

Le parc immobilier de la DĂ©fense, hĂ©ritage de l’histoire et en particulier des choix faits après la guerre de 1870, fond comme neige au soleil. Ă€ titre d’exemple, en 2010, la mission pour la rĂ©alisation des actifs immobiliers (mrai), qui dĂ©pend du secrĂ©tariat gĂ©nĂ©ral pour l’administration (sga), a vendu quatre-vingt-quinze emprises appartenant au domaine « dĂ©fense Â», dont dix-neuf au titre de l’euro symbolique8.

  • « Loin de chez nous… Â»

« On prĂ©fère qu’ils soient loin, qu’ils soient invisibles ; qu’ils ne nous concernent pas9. Â»

Deuxième explication, aucun conflit armĂ© dans lequel la France a Ă©tĂ© impliquĂ©e depuis 1945 n’a, simultanĂ©ment, touchĂ© de plein fouet le sanctuaire hexagonal et frappĂ© une grande majoritĂ© des citoyens. Notre territoire n’a plus Ă©tĂ© envahi, occupĂ© et durablement marquĂ© des stigmates de la guerre ; les familles françaises ont cessĂ© de perdre en masse les leurs, conscrits engagĂ©s au front ou civils tuĂ©s par fait de guerre.

Les interventions armĂ©es conduites loin du territoire national par des contingents de soldats professionnels ne sont pas ou peu connues de nos concitoyens, ou, dans le cas contraire, vite oubliĂ©es. Qui se souvient des trois mille quatre cent vingt et un hommes du bataillon de CorĂ©e ? Qui connaĂ®t CrèvecĹ“ur, Cao Bang, Dong Khe, Na San, la (route coloniale) rc4 ? « L’image du combattant dĂ©fenseur de la nation s’efface au profit de celle de mercenaire de la RĂ©publique10. »

Certes, les « opĂ©rations de police Â» en AlgĂ©rie pourraient ĂŞtre considĂ©rĂ©es comme un contre-exemple puisque menĂ©es dans des dĂ©partements français par une force principalement composĂ©e d’appelĂ©s. Paradoxalement, elles n’ont en rĂ©alitĂ© fait qu’accentuer l’écart grandissant entre, d’une part, une armĂ©e considĂ©rant, au mieux, avoir manquĂ© de soutien et, d’autre part, une sociĂ©tĂ© refusant de voir en face les rĂ©alitĂ©s de la guerre avec son cortège de douleurs et d’horreurs11.

1962 consomme la rupture. Dès lors, le corps expĂ©ditionnaire – unitĂ©s professionnelles puis force d’action rapide Ă  partir de 1984 – mène des guerres cachĂ©es que la plupart de nos concitoyens ignorent encore. Au bilan, qui sait aujourd’hui que, pendant ces quarante dernières annĂ©es, deux cent cinquante mille Français se sont battus sur cent soixante théâtres d’opĂ©rations diffĂ©rents12 ? Jusqu’à la fin de la conscription, cette invisibilitĂ© dynamique13, conjoncturelle car gĂ©nĂ©rĂ©e par la nature des missions confiĂ©es, est amplifiĂ©e par un effet d’optique qui offre aux Français un trompe-l’œil rassurant. Le corps expĂ©ditionnaire pèse peu de poids au regard d’une armĂ©e de conscrits que sa mission de dĂ©fense du territoire contre une hypothĂ©tique attaque des forces du Pacte de Varsovie rend proche et familière, donc Ă  deux titres plus visible. La figure populaire du bidasse de La 7e compagnie au clair de lune Ă©crase dans l’imaginaire collectif celles du marsouin qui perd la vie Ă  Ati et du lĂ©gionnaire qui saute sur Kolwezi.

La suspension du service national en 1995 lance une autre dynamique qui accĂ©lère encore un peu plus le processus d’invisibilitĂ© en provoquant une dĂ©connexion sans prĂ©cĂ©dent entre sociĂ©tĂ© et armĂ©e, et en Ă©tendant l’« invisibilitĂ© dynamique Â» Ă  tous les militaires, dĂ©sormais professionnels. Le brassage armĂ©e/nation gĂ©nĂ©rĂ© par les flux de jeunes rejoignant ou quittant les forces s’arrĂŞte net ; avec le conscrit disparaĂ®t un univers de symboles – la « classe Â», les « trois jours Â» ou la « quille Â» –, qui, Ă  dĂ©faut de prĂ©senter l’institution militaire sous son meilleur jour, avait le mĂ©rite de l’ancrer dans la rĂ©alitĂ© sociale. Les trains de permissionnaires ne sont plus qu’un (mauvais) souvenir…

Ă€ cette rupture d’un lien armĂ©e/nation, qui n’a pas traumatisĂ© nos concitoyens, RenĂ© Girard allant jusqu’à dĂ©clarer que « la fin de la conscription Ă©tait passĂ©e totalement inaperçue Â»14, s’ajoute un vide qui ne peut plus ĂŞtre totalement comblĂ©. Les anciennes unitĂ©s d’appelĂ©s qui ne sont pas dissoutes entament un processus de professionnalisation et deviennent dĂ©sormais principalement destinĂ©es Ă  intervenir en « opĂ©rations extĂ©rieures Â». Le corps expĂ©ditionnaire n’a plus de raison d’être ; l’armĂ©e est devenue, par nature comme par destination, expĂ©ditionnaire. Les missions intĂ©rieures, qui ont leur importance autant pour les effets rĂ©els qu’elles procurent que pour la part de visibilitĂ© sociale qu’elles prĂ©servent, constituent une solution palliative Ă  l’élasticitĂ© limitĂ©e, diraient les Ă©conomistes. La nature de certaines d’entre elles – lutte contre les feux de forĂŞt, ramassage des poubelles Ă  Marseille ou transport de fourrage au profit de la FĂ©dĂ©ration nationale des syndicats d’exploitants agricoles (fnsea) – les rend peu attractives aux yeux du combattant ; en outre, elles questionnent nĂ©cessairement sur la raison d’être d’un corps fondamentalement destinĂ© Ă  agir comme le bras armĂ© de l’État, l’épĂ©e du gladiateur pour pousser Ă  terme la cĂ©lèbre mĂ©taphore hobbesienne.

  • Une indiffĂ©rence bienveillante

« Il y a incontestablement eu une culture militaire spĂ©cifique en France, que la geste gaullienne a incarnĂ©e une dernière fois15. Â»

Le paradoxe d’une reconnaissance sans reconnaissance, Ă©voquĂ© en introduction, ne peut ĂŞtre mieux exprimĂ© que par cet oxymore : une indiffĂ©rence bienveillante16. Bienveillante, car la mesure des sacrifices que consent aujourd’hui le soldat pour une cause qui le dĂ©passe semble susciter une quasi-unanimitĂ© dans la population et provoquer des prises de position politique fortes. En tĂ©moignent, par exemple, la remise de dĂ©corations aux drapeaux d’unitĂ©s engagĂ©es au feu ou le projet d’inscription des noms de soldats tombĂ©s en opĂ©rations extĂ©rieures sur les monuments aux morts. Ces rĂ©cents tĂ©moignages de gratitude, attendus de longue date par l’institution, sont paradoxalement d’autant plus visibles qu’ils apparaissent extraordinaires ; ils mettent en effet en lumière, par contraste, l’ocĂ©an d’indiffĂ©rence dans lequel s’enfonce la res militaris depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Dans un monde de paix déconnecté des réalités de guerre, le militaire demeure certes une figure rassurante, l’ultima ratio, mais intéresse finalement peu le Français au quotidien. Nos concitoyens n’ont pas la naïveté de nier la menace terroriste ou d’écarter tout risque de catastrophes naturelles mais, sans doute parce que ces fléaux leur apparaissent par nature imprévisibles, ils se résignent plus ou moins à en accepter la probabilité d’occurrence, espérant simplement que d’autres en seront les victimes aléatoires.

Louis Dumont rappelait que, contrairement aux sociĂ©tĂ©s traditionnelles dans lesquelles l’individu est subordonnĂ© Ă  la totalitĂ© sociale, l’idĂ©ologie moderne place l’individu autonome et indĂ©pendant au centre de tout17. Au royaume de l’individualisme, l’aveuglement et la dĂ©responsabilisation sont des traits de caractère communs qui participent du dĂ©litement des liens sociaux et du dĂ©pĂ©rissement du « vouloir vivre ensemble Â».

Deux exemples frappants tĂ©moignent du refus de voir la guerre en face. La rĂ©cente dĂ©cision de retrait des troupes d’Afghanistan serait ignorĂ©e de plus d’un tiers des Français18. Lors de l’embuscade d’Uzbeen, en 2008, les Français dĂ©couvrent que « la France fait la guerre en Afghanistan et que les soldats sont lĂ -bas pour mourir ou pour tuer. C’est un Ă©lectrochoc Â»19. Dans une sociĂ©tĂ© anesthĂ©siĂ©e par ses problèmes intĂ©rieurs, la guerre apparaĂ®t comme lointaine : lointaine dans le temps car d’un autre âge ; lointaine dans l’espace car distante de nos frontières. En l’absence d’évĂ©nement suffisamment marquant pour faire l’objet d’une rĂ©action politique Ă  la hauteur de la couverture mĂ©diatique, elle participe simplement du bruit de fond ambiant sans remettre fondamentalement en cause notre quotidien.

La mort Ă©tant globalement perçue comme « un dĂ©faut organique Ă©vitable Â»20, le dĂ©cès d’un soldat en opĂ©ration est, fort heureusement, de ces Ă©vĂ©nements qui font rĂ©agir. Cependant, l’émotion l’emporte bien souvent sur la raison, sur la capacitĂ© de dĂ©libĂ©ration dirait Luc Boltanski ; Ă  la douleur des proches s’ajoute la souffrance Ă  distance21 de tous ceux qui perdent, aussi subitement que provisoirement, leur cĂ©citĂ© pour une première de couverture ou l’ouverture du journal de vingt heures. PlutĂ´t que de chercher Ă  donner du sens au sacrifice d’un homme et Ă  l’engagement d’une armĂ©e, le cas est jugĂ© comme un fait divers et traitĂ© comme un accident du travail. Ainsi, lorsque cet « exceptionnel Â» se produit, il rompt avec ce qui est perçu comme la normalitĂ©. La première rĂ©action est la surprise, d’autant plus importante que l’aveuglement est grand ; la seconde est la recherche de responsabilitĂ©s pour mieux s’en dĂ©douaner soi-mĂŞme.

Aveuglement et dĂ©responsabilisation s’autoalimentent en un cercle vicieux qui sape les fondements des institutions. Le manque d’intĂ©rĂŞt de nos concitoyens pour le culte rĂ©publicain des morts de la guerre en est un rĂ©vĂ©lateur intĂ©ressant, en admettant avec Antoine Prost « qu’une rĂ©publique qui ne s’enseigne ni se cĂ©lèbre est une rĂ©publique morte, c’est-Ă -dire une rĂ©publique pour laquelle on ne meurt plus Â»22. Le devoir de mĂ©moire tel qu’il s’élabore dans les annĂ©es 1920 au travers de l’édification de monuments aux morts en appelle Ă  la responsabilitĂ© collective des gĂ©nĂ©rations futures, qu’il s’agisse d’exprimer, par patriotisme, la nĂ©cessitĂ© d’être prĂŞt Ă  renouveler le sacrifice ou de s’assurer au contraire, par pacifisme, qu’une telle boucherie ne soit plus jamais possible.

Dans les deux cas, la prise de position est claire, engagĂ©e, politique, responsable. L’indiffĂ©rence croissante depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale Ă  l’égard « du seul exemple historique de religion civile au sens de Rousseau Â»23 interroge moins sur l’intĂ©rĂŞt portĂ© aux guerres du passĂ© que sur le degrĂ© d’implication quant aux conflits Ă  venir. Or ce degrĂ© d’implication fait actuellement dĂ©faut. Ă€ la question, couramment posĂ©e, « Que faites-vous en Afghanistan ? Â», le soldat devrait systĂ©matiquement rĂ©pondre : « Que faisons-nous en Afghanistan ? Â» En dĂ©mocratie, chaque citoyen porte par construction une part de responsabilitĂ©, depuis la dĂ©cision politique d’envoyer la troupe jusqu’aux modalitĂ©s tactiques d’application de la force sur le terrain. Or, Ă©voquant le cas paroxysmique du combat au corps Ă  corps, le gĂ©nĂ©ral Lecointre admet que nos concitoyens prĂ©fèrent imaginer que cela n’existe pas car « c’est quelque chose engageant leur responsabilitĂ© Â» et « que cela renvoie Ă  la bestialitĂ©, cela renvoie Ă  la mort, ce sont des histoires de violence dĂ©passĂ©e Â»24. La figure de l’individu-dans-le-monde, citoyen responsable agissant pour la communautĂ©, s’efface progressivement devant celle de l’individu-hors-du-monde, aveuglĂ© par son Ă©gocentrisme et se jugeant lui-mĂŞme politiquement irresponsable25.

Réduction de l’empreinte physique, éloignement des théâtres d’opérations et indifférence de la société civile. Isoler artificiellement ces trois explications, c’est risquer de passer à côté de la complexité résultant des interactions et des rétroactions entre ces dynamiques qui s’influencent mutuellement. La réduction du format n’est pas à apprécier suis generis, mais à interpréter à la lumière de conditions telles que l’éloignement de la menace ou les indispensables choix budgétaires à faire dans un contexte avéré de crise économique.

Au-delà de l’invisibilité sociale du militaire, la question de la suspension du service national pose plus largement celle de la pérennité du lien armée/nation, donc de la diffusion de l’esprit de défense. L’indifférence générale interroge sur l’existence d’une capacité de résilience de la société en cas de catastrophe majeure et, finalement, sur le volume de force ainsi que sur les capacités à conserver pour pouvoir éventuellement faire face à un Fukushima à la française. Cette complexité ne demande pas à être réduite (moraline de réduction) ou jugée (moraline d’indignation)26, mais simplement comprise, admise et intégrée dans la réflexion.

Cette rĂ©flexion, Paul RicĹ“ur la conduit. Pour les trois Ă©tapes de reconnaissance qu’il dĂ©crit – reconnaĂ®tre, ĂŞtre reconnu, se reconnaĂ®tre mutuellement –, il admet un risque : la fausse reconnaissance. Or « cette ombre de la mĂ©connaissance continue de s’épaissir Â» Ă  mesure que l’on progresse sur le parcours. La gratitude, forme ultime de reconnaissance, comporterait par consĂ©quent un risque Ă  la mesure de l’intensitĂ© du sentiment. L’armĂ©e se fait reconnaĂ®tre dans sa singularitĂ© – le sacrifice suprĂŞme – par un corps social qui mĂ©connaĂ®t pourtant en profondeur la raison d’être de l’outil – la continuation de la politique par la guerre comme expression de la volontĂ© nationale.

Avec la mĂ©prise, mot que le philosophe rapproche sans doute un peu facilement de « mĂ©pris Â», la mĂ©connaissance se trouve incorporĂ©e Ă  la dynamique de reconnaissance. La rupture sociĂ©tĂ©/armĂ©e ne procède pas d’un dĂ©faut de gratitude pour les souffrances supportĂ©es, mais d’une ignorance ou d’une indiffĂ©rence quant au sens Ă  donner Ă  cet engagement. Tocqueville Ă©crivait que « lorsque l’esprit militaire abandonne un peuple, la carrière militaire cesse aussitĂ´t d’être honorĂ©e, et les hommes de guerre tombent au dernier rang des fonctionnaires publics. On les estime peu et on ne les comprend plus Â»27. La gratitude dont tĂ©moignent les sondages pourrait s’effondrer en l’absence de circonstances particulières mettant en valeur l’éclat de l’action militaire28 ; le soldat aujourd’hui mĂ©connu pourrait bien se transformer en soldat inconnu. Inconnu non dans le sens Ă©tabli de reprĂ©sentant une totalitĂ© nationale, Ă  l’image du poilu inhumĂ© sous l’Arc de Triomphe, mais au contraire comme expression du nĂ©ant qui caractĂ©riserait un espace public vidĂ© de sa substance.

1 DĂ©lĂ©gation Ă  l’information et Ă  la communication de la DĂ©fense (dicod), État de l’opinion sur les opĂ©rations extĂ©rieures, 19 septembre 2011.

2 Éric Letonturier, « Reconnaissance, institution et identitĂ©s militaires Â», L’AnnĂ©e sociologique, 2011, vol. 61, n° 2, pp. 323-350.

3 Paul Ricœur, Parcours de la reconnaissance, Paris, Stock, 2004.

4 Petit Robert.

5 HonorĂ© de Balzac, La Peau de chagrin, Paris, Garnier Flammarion, 1971, p. 294.

6 Claude d’Abzac-Épezy, « Edmond Michelet et la diminution de l’armĂ©e française (1945-1946) Â», Revue historique des armĂ©es n° 245, 2006, pp. 36-45.

7 Allocution du chef d’état-major de l’armĂ©e de terre au congrès de l’association des villes marraines, Grenoble, 17 juin 2011.

8 Disponible en ligne sur www.defense.gouv.fr

9 Alexis Jenni, L’Art français de la guerre, Paris, Gallimard, 2011, pp. 12-13.

10 Patrick BarbĂ©ris, La Guerre en face. Que sont nos soldats devenus ?, Image et compagnie, 2011.

11 Lire à ce propos le texte peu connu de Raoul Girardet, Pour le tombeau d’un capitaine, Paris, L’Esprit nouveau, 1962.

12 Chiffres cités par Patrick Barbéris, op. cit.

13 Éric Letonturier, op. cit.

14 RenĂ© Girard, Achever Clausewitz, Paris, Flammarion, 2011, p. 166.

15 Ibid

16 Bernard BoĂ«ne, « La reprĂ©sentativitĂ© des armĂ©es et ses enjeux Â», L’AnnĂ©e sociologique, 2011, vol. 61, n° 2, pp. 351-381, pp. 375-376. « L’expression “indiffĂ©rence bienveillante” traduit tout Ă  la fois le respect et la confiance qu’inspirent les armĂ©es depuis une vingtaine d’annĂ©es, et l’indiffĂ©rence qui entoure leurs activitĂ©s concrètes. Â»

17 Louis Dumont, Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, Paris, Le Seuil, 1983.

18 dicod, op.cit.

19 Patrick Barbéris, op. cit.

20 Hans Jonas, Le Principe de responsabilitĂ© : une Ă©thique pour la civilisation technologique, Paris, Flammarion, 2008.

21 Luc Boltanski, La Souffrance Ă  distance, Paris, 1993, rĂ©Ă©d. Flammarion, « Folio essais Â», 2007.

22 Antoine Prost, « Les monuments aux morts. Culte rĂ©publicain ? Culte civique ? Culte patriotique ? Â», Les Lieux de mĂ©moire. Tome I, La RĂ©publique, Paris, Gallimard, 1984, pp. 195-225.

23 Antoine Prost, op. cit.

24 Patrick Barbéris, op. cit.

25 Louis Dumont, op. cit. Irresponsable au sens que lui donne la science politique, c’est-Ă -dire « qui ne peut ĂŞtre tenu pour responsable Â».

26 Edgar Morin, Éthique. La mĂ©thode, tome VI, Paris, Le Seuil.

27 Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris, Librairie Charles Gosselin, 1840.

28 Éric Letonturier, op. cit. « Les situations de guerre […] demeurent donc les lieux principaux oĂą se joue la reconnaissance des armĂ©es Ă  travers des actions opĂ©rationnelles Â» (p. 346).

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