N°22 | Courage !

Nicolas Mingasson
Afghanistan
La guerre inconnue des soldats français
Paris, Acropole, 2012
Nicolas Mingasson, Afghanistan, Acropole

Nicolas Mingasson, reporter photographe, a suivi durant près d’un an la vie d’un groupe de combattants du 21e rima expĂ©diĂ© en Afghanistan dans la rĂ©gion de la Kapisa, de la prĂ©paration du sĂ©jour au retour dans les foyers (au cours de ce sĂ©jour, il a accompagnĂ© le chef de ce groupe, le caporal-chef Christophe Tran Van Can dans la rĂ©daction quotidienne d’un carnet de route qui a Ă©tĂ© publiĂ© chez Plon en 2011 sous le titre Journal d’un soldat français en Afghanistan). Ce qui s’est rĂ©vĂ©lĂ© Ă  lui et ce qu’il nous rĂ©vèle dans son livre, qui se lit comme un roman, c’est le quotidien extraordinaire de combattants qui ne sont que des « garçons ordinaires Â». La force de son ouvrage rĂ©side dans des prises de vue et dans un rĂ©cit qui s’accordent pour donner Ă  voir et Ă  lire l’intimitĂ© d’un groupe de voltigeurs se prĂ©parant Ă  la guerre, la vivant, en revenant avec tout ce que ce retour comporte d’incomprĂ©hensions, de « mots qui ne viennent pas Â» ! « Pas facile de passer du famas au caddie en quelques jours. Â» Et Ă  quoi servent donc « ces kilomètres de rayons de lessives, de crèmes chocolatĂ©es Â» quand, lĂ -bas, des copains risquent leur peau quotidiennement ?

Nicolas Mingasson nous fait vivre des atmosphères : l’entraĂ®nement intensif avant le dĂ©part en Afghanistan, l’arrivĂ©e sur la base de Bagram, la vie dans la base avancĂ©e de Tagab, la pĂ©nĂ©tration de la « zone verte Â», « un rideau tirĂ© sur un autre monde Â», une vĂ©gĂ©tation dense, opaque, qui ombrage et masque un labyrinthe « de ruelles Ă©troites, de murets et de murs infranchissables, de vergers quasi impĂ©nĂ©trables Â». Elle borde des axes stratĂ©giques ; les insurgĂ©s la tiennent, y possèdent leurs refuges et menacent constamment la sĂ©curitĂ© de ces axes. Leur ouverture pĂ©riodique nĂ©cessite de pĂ©nĂ©trer l’opacitĂ© de cette zone. Les photographies de Nicolas Mingasson jouant de clairs-obscurs, d’ombres et de lumières renforcent son texte pour rendre compte de la progression des marsouins, lente, oppressante. « Sous une chaleur Ă©crasante Â», avançant lourdement sous la charge des Ă©quipements, des munitions, du gilet pare-balles, ils passent de l’obscuritĂ© sĂ©curisante d’une ruelle Ă  l’aveuglante clartĂ© d’un carrefour oĂą la mort peut ĂŞtre embusquĂ©e. À chaque croisement de rues, la clartĂ© est aveuglante… Comme un signe de menace mortelle pour le voltigeur de tĂŞte qui va devoir s’y engager !

Ă€ cette opacitĂ© du terrain se conjugue celle de la population. On est loin d’une « conquĂŞte des cĹ“urs et des esprits Â» ! Nicolas Mingasson met le doigt sur le fossĂ© qui existe entre les situations que vivent les soldats français et les prescriptions prĂ©cautionneuses de règles d’engagement. Tout est flou, tout est trouble. « Qui est qui, qui fait quoi ? Â» Les marsouins croisent du regard des visages impĂ©nĂ©trables : est-ce un simple paysan, un insurgĂ©, un informateur ? Au bout de quelques semaines de sĂ©jour, Ă  leurs yeux, les civils qu’ils croisent, « gamins ou vieux, hommes ou femmes, tous sont suspects. De cacher une arme ou une ceinture d’explosifs, de renseigner les insurgĂ©s… Alors les hommes n’ont pas d’états d’âme quand il s’agit d’empĂŞcher un civil de rejoindre son village, de fouiller le mĂŞme homme pour la quatrième fois, de garder un gamin au milieu du groupe pour qu’il ne sorte pas du dispositif Â» et, d’une façon ou d’une autre, n’alerte les insurgĂ©s. « Il y a des risques qu’on ne peut pas prendre Â» lui dĂ©clare Christophe, le chef du groupe que suit Nicolas Mingasson. Et, comme pour souligner le propos, l’auteur enchaĂ®ne sur l’incident que lui rapporte l’un des membres du groupe. « Un gamin a dĂ©bouchĂ© au bout d’une ruelle Ă  moins de cinquante mètres de moi. Ça a Ă©tĂ© très vite. À peine le temps de comprendre qu’il Ă©tait armĂ© d’une kalach’ que ce petit con nous balançait une rafale ! Un gamin ! Il avait quatorze ans, pas plus. Â»

Cet ouvrage constitue un bel hommage, un salut respectueux aux cinquante mille soldats français qui ont vĂ©cu cette guerre lointaine. Comme le note Nicolas Mingasson, ces combattants qui « rĂŞvent de drapeaux français agitĂ©s Ă  leur retour Â» Ă©prouvent le sentiment profond de ne pas ĂŞtre connus et reconnus. Alors, en parcourant ces pages qui les racontent, on s’interroge. Pourquoi aujourd’hui tant de colloques, d’écrits et de paroles abstraites sur la guerre, sur cette guerre, sur ce qu’il faut faire, ne pas faire, sur ce qu’il aurait fallu faire, sur les valeurs militaires, sur celles de nos unitĂ©s ? Et pourquoi ce silence sur les rĂ©alitĂ©s parfois dĂ©rangeantes que vivent nos soldats dans la guerre, pourquoi ce mutisme sur leur quotidien, sur ce qui se passe en pratique et non en thĂ©orie, sur leurs peurs et sur leur courage ordinaire ? Nicolas Mingasson a dĂ©libĂ©rĂ©ment Ă©prouvĂ© le dĂ©sir de rompre ce silence. Puisse ce livre attachant faire Ă©cho et faire Ă©cole.


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