N°22 | Courage !

CĂ©cile Gorin

À  contre-jour

Longtemps considéré comme la principale vertu masculine, le courage peut s’apparenter à un trait de caractère désignant la capacité de l’homme dans l’action à surmonter sa peur face au danger. La notion de courage n’est dotée que de connotations positives, à l’inverse d’autres concepts proches comme l’audace ou la témérité, dont le moteur d’action n’est pas la peur mais le désir ou l’orgueil.

AndrĂ© Loez a Ă©voquĂ© le dualisme opposant la lâchetĂ© au courage. Celui-ci en constitue-t-il pour autant la signification inverse ? La notion de courage aurait ainsi Ă©tĂ© crĂ©Ă©e en opposition Ă  la lâchetĂ©, notion fortement pĂ©jorĂ©e, car offensante pour la dignitĂ© et la fiertĂ© de l’homme.

Le courage renvoie d’emblée aux sentiments d’empathie et d’admiration, non seulement parce qu’il est connoté de valeurs positives, mais aussi parce qu’il prend consistance dans le regard et le jugement de l’autre. En l’absence de spectateur, en effet, l’acte courageux peut passer inaperçu et s’évanouir dans le déroulement factuel. Il est donc mis en lumière par le regard porté sur lui, donnant du relief à l’acte agi, grandi par l’émoi qu’il suscite dans l’esprit de son public. Car le courage est bien le fruit d’une émotion partagée, une émotion collective mue par un référentiel commun fondé sur des idéaux de vertus humaines et de bravoure portés par le groupe.

Aussi l’acte courageux n’est-il plus tout Ă  fait l’acte agi en tant que tel, mais un acte sublimĂ© par son contexte environnemental et temporel. Il dĂ©passe la portĂ©e initiale de ses intentions dans l’ici et le maintenant. Ă€ y regarder de plus près, le spectateur ne perçoit ainsi que les contours du courage. Par ailleurs, l’énoncĂ© du courage ne vient jamais de celui qui le met en acte. Il n’existe pas au moment de sa rĂ©alisation ; il ne paraĂ®t qu’après coup. Dès que l’on entend parler de lui, nos sens s’éveillent et se mettent en action ; c’est le dĂ©but de sa crĂ©ation. Le courage ne vit et ne subsiste que parce qu’il autorise la lĂ©gende collective ; l’homme courageux sert d’exemple pour les autres. Aussi, que se cache-t-il derrière l’acte courageux, en particulier au sein du milieu militaire qui en constitue le terreau fertile ? Il semble que l’observation minutieuse des coulisses du courage nous livre des secrets insoupçonnĂ©s…

  • La fanfaronnade courageuse

Ce court chapitre nous permettra d’introduire la problĂ©matique des mythomanes dans les armĂ©es. Il convient tout d’abord de se mĂ©fier du courage apparent. Celui-ci peut en effet dissimuler de fausses postures visant Ă  retirer les bĂ©nĂ©fices d’une attitude jugĂ©e courageuse par autrui. Ainsi, depuis l’officialisation de la mort d’Oussama Ben Laden aux États-Unis, de faux anciens combattants prĂ©tendent avoir appartenu au corps des seals, alors qu’il n’en est rien. Les membres de cette unitĂ© d’élite, sĂ©lectionnĂ©s Ă  l’issue d’un entraĂ®nement d’une rare intensitĂ©, ne sont que quelques milliers. Un pasteur mĂ©connu a portĂ© l’insigne de ce groupe sur sa poitrine en prĂ©tendant avoir subi avec bravoure le supplice de la noyade Ă  l’entraĂ®nement. Imposture. Jusqu’au jour oĂą il se fait arrĂŞter et condamner pour infraction Ă  la loi fĂ©dĂ©rale du Stolen Valor Act (littĂ©ralement « vol d’acte valeureux Â») Ă  une peine d’un an de prison ferme. Car l’imposture est un crime : s’afficher en tant que vĂ©tĂ©ran avec des dĂ©corations non mĂ©ritĂ©es constitue une violation de la loi fĂ©dĂ©rale. Ainsi, plusieurs cas rĂ©cents d’usurpation d’identitĂ© ont conduit leurs auteurs Ă  des peines d’emprisonnement ou de travaux collectifs, en particulier lorsque ceux-ci avaient tirĂ© profit de leur prĂ©tendu statut.

Ces faux actes valeureux prennent racine à la lueur de ce que la société considère comme du ressort du courage. La recherche de la valorisation de soi et de la reconnaissance entretient nécessairement la genèse de telles impostures. Mais leur révélation constitue un outrage pour la collectivité qui se sent bernée, voire insultée. Car la valeur courageuse se respecte. Elle se mérite, elle distingue les hommes les uns des autres. Voler la gloire du courageux est une offense à l’ordre établi, aux normes sociales. C’est un acte outrageux qui bouleverse la paix individuelle et collective parce qu’il trompe l’homme sur un plan avant tout émotionnel. Il met ainsi en péril la cohérence sociale.

Que se cache-t-il derrière les fausses postures militaires ? La falsification semble rendue possible par la mĂ©diatisation des affaires de « hĂ©ros Â». Il n’y a probablement de courage que parce qu’il y a un public, un auditoire pour manifester une admiration. En miroir du courage, il y a les « autres Â» : le regard social empreint du rĂ©pertoire culturel, historique et politique de la sociĂ©tĂ©. Sans ce miroir social, l’acte en lui-mĂŞme ne peut ĂŞtre dotĂ© de la valeur courage et l’imposture ne peut se produire.

Le courage doit donc être considéré avec circonspection. Derrière chaque acte brillant de témérité peut se cacher l’imposture motivée par des bénéfices secondaires, mais aussi bon nombre d’autres positions moins glorieuses. Le courage est un costume de lumière à l’ombre duquel peut s’enraciner la duperie, l’illumination, la faute ou encore la honte.

  • L’illumination dangereuse

Le comportement Ă  la guerre peut parfois revĂŞtir un aspect très irrationnel. Tel est le cas plutĂ´t singulier d’un homme hospitalisĂ© au cours de la Première Guerre mondiale pour des troubles du comportement. Voici le rĂ©cit que l’on fait de lui : « Le jeune soldat s’est fait remarquer sur la ligne de front par une tĂ©mĂ©ritĂ© hors du commun. Il est convaincu que la guerre n’est qu’un simulacre, un spectacle mis en scène devant lui avec des acteurs dont les blessures ne sont que de subtils maquillages. Il affirme que ses propres blessures sont fictives, que les obus sont inoffensifs et, sur le front, il s’amusait Ă  les pointer du doigt sans s’inquiĂ©ter. Â» Une telle attitude aurait sĂ»rement suscitĂ© Ă©moi et admiration face Ă  l’audace manifestĂ©e, si le soldat n’avait pas alertĂ© son entourage Ă  force d’actes irrationnels et de propos dĂ©lirants. Sous des aspects de fanfaronnade courageuse se cache ici l’illumination dĂ©lirante d’un soldat probablement heurtĂ©, traumatisĂ© par une guerre qu’il ne comprend pas, et dont il se dĂ©fend par une fiction joyeuse et enlevĂ©e, bien plus acceptable. Cette posture pseudo-courageuse semble motivĂ©e par le dĂ©sir de survivre, de rĂ©sister Ă  une guerre marquĂ©e par l’horreur et l’absurditĂ©.

Le danger apparent de cette histoire ne rĂ©side pas tant dans la prise de risque du jeune soldat que dans le regard que la sociĂ©tĂ© porte sur lui. Il y a tromperie, entourloupe sur les motivations prĂŞtĂ©es Ă  ses actes. Une tromperie certes involontaire, mais suffisamment sĂ©duisante pour qu’on s’y laisse prendre. Ainsi, les hommes sont naturellement gourmands de ces figures courageuses. Une gourmandise qui flirte Ă©troitement avec l’aveuglement. Un aveuglement dangereux, car il insensibilise le spectateur Ă  ce qui se joue en arrière-plan : la lutte Ă©perdue, folle, d’un homme pour sa survie. LĂ  oĂą nous devrions percevoir un signal de dĂ©tresse, nous voyons la dĂ©bâcle courageuse d’un homme inaccessible Ă  toute compassion humaine car dĂ©jĂ  aux portes de l’hĂ©roĂŻsme... L’illumination est donc double ; elle habite Ă  la fois le soldat fou et son public. La première est pathologique, dĂ©fensive et dĂ©lirante. La seconde est le rĂ©sultat d’un effet de fascination collective ; lĂ  oĂą l’homme pense ĂŞtre juste et clairvoyant, il finit par tromper les autres mais aussi parfois lui-mĂŞme.

L’acte courageux peut aussi dissimuler d’autres combats. C’est le cas de la parade motivĂ©e par des Ă©lans mystiques. Combien d’exemples avons-nous de personnages animĂ©s par une telle exaltation face aux dangers les plus menaçants ? Ne peut-on penser Ă  Jeanne d’Arc, figure courageuse de l’histoire qui, Ă  une certaine Ă©poque, a su s’imposer avec force et vĂ©hĂ©mence pour faire entendre ses certitudes ?

  • Le petit théâtre de la faute

Les missions militaires ont pour particularitĂ© d’exiger du soldat une endurance Ă  toute Ă©preuve. Ainsi en tĂ©moigne l’histoire d’un jeune soldat envoyĂ© en « mission charnier Â» en CĂ´te d’Ivoire. Le principe de cette mission n’est pas banal : il s’agit de « ramasser Â» les corps de personnes assassinĂ©es, corps dissimulĂ©s, Ă©vitant ainsi Ă  leurs bourreaux de laisser des traces de leurs actes. Le devoir de sĂ©pulture vise Ă  restaurer une dignitĂ© humaine aux personnes dĂ©funtes, parfois aussi Ă  enquĂŞter sur les circonstances de leur mort. Le jeune soldat Ă©tait plutĂ´t fier d’avoir Ă©tĂ© dĂ©signĂ© pour participer Ă  une telle mission. Ils n’avaient Ă©tĂ© que deux Ă  ĂŞtre choisis parmi une centaine de soldats. Il dĂ©crit toutefois un malaise croissant au cours de l’exercice. Initialement gonflĂ©s par la solennitĂ© de la responsabilitĂ© qui lui est confiĂ©e, ses sentiments vont progressivement faire place Ă  un dĂ©sarroi sans nom. Car l’épreuve est de taille sur le plan psychologique. Les corps, appartenant parfois Ă  de très jeunes individus, sont dĂ©charnĂ©s, mutilĂ©s, dĂ©shumanisĂ©s. Il faut les « prendre Â», les porter vers la fosse commune, les recouvrir, puis assister Ă  la prière de l’aumĂ´nier militaire. Une fois celle-ci arrivĂ©e Ă  son terme, l’exercice est fini. Il ne reste plus rien. Rien sauf, peut-ĂŞtre, l’horreur, l’absurditĂ© et l’effroi. Le jeune soldat Ă©prouve un sentiment d’inachevĂ©. Quelque chose de profondĂ©ment dĂ©sagrĂ©able, d’innommable, reste enfoui au fond de lui.

Le jeune homme exerce sa mission avec brio. Professionnel, rigoureux, il tient bon. Mais son retour en France est marquĂ© par un isolement progressif et une tendance Ă  l’enfermement contrastant avec un hyper-investissement dans le travail lui permettant de rester Ă  distance de ses proches. D’un tempĂ©rament sociable et enjouĂ©, il devient timide, solitaire et triste. Il perd toute confiance en lui. Initialement, il avait ressenti le besoin de « s’élever dans la hiĂ©rarchie militaire Â» et avait intĂ©grĂ© une Ă©cole de sous-officiers. Mais du jour oĂą l’armĂ©e le cite pour la dĂ©coration de la croix de la valeur militaire, tout bascule. Il quitte brusquement l’école, refuse la dĂ©coration censĂ©e rendre hommage Ă  son courage et retourne vivre chez ses parents. Il ne remettra plus jamais les pieds dans un rĂ©giment. Concernant la mission, il ajoute : « Je ne me pardonnerai pas d’avoir toujours eu la tĂŞte haute. Le fait qu’on me fĂ©licite pour ça m’était insupportable. Â» Il se sent illĂ©gitime, en dĂ©saccord avec lui-mĂŞme, pire, objet de sa propre duperie. La culpabilitĂ© exprimĂ©e spontanĂ©ment par des propos manifestant la faute, le regret et l’impossible pardon, est mise au jour. Car c’est elle qui tient les rĂŞnes de notre homme. Elle se glisse au cĹ“ur de ses Ă©motions, de ses agissements et de sa bravoure. C’est encore elle qui l’éloigne de son monde, le dĂ©truit, le grignote peu Ă  peu.

Cette histoire illustre de manière malheureusement dramatique la terrible illusion portée par des actes considérés comme courageux par l’institution militaire. L’illusion en est d’autant plus forte que tout le système des valeurs militaires repose sur elle. Les médailles et les décorations en sont des démonstrations exemplaires. La médaille impose le respect. Elle incarne le principe d’identification entre deux militaires. Elle est le soldat. C’est elle qui régit les interactions au sein de l’institution. Elle en constitue le langage, le socle fondamental. Elle siège à l’origine des systèmes de codification institutionnelle dont elle représente le verrou initial. Cette codification interne permet au système de fonctionner. Aussi, il n’est pas question de la remettre en cause. Toutefois, la force de sa constitution est inversement soumise à la hauteur du risque de sa falsification. En effet, autant les décorations militaires ont du sens et de la valeur au sein de l’armée, autant il est aisé de les usurper et d’endosser la figure du héros tant convoitée. La faille de ce système est incommensurable. Tellement énorme qu’on ne la voit pas. Elle rend le milieu militaire vulnérable à l’erreur et à l’imposture parce qu’elle met en évidence l’attachement disproportionné qu’il voue aux apparences.

  • Le masque du courage : de l’imposture Ă  la honte

La vie de Thomas Edward Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d’Arabie, est à elle seule une illustration exemplaire des vicissitudes du courage. Lawrence est un jeune Britannique volontaire et déterminé. Son destin est marqué par une ascension fulgurante sur le plan militaire. Ce jeune officier va en effet se démarquer par une détermination et une bravoure hors du commun. En 1916, les Saoudiens se soulèvent contre les Turcs. En réponse au caractère insolent et provocateur que le jeune homme affiche envers ses supérieurs, Lawrence est missionné pour assurer localement la liaison entre le roi saoudien et le ministère britannique. Contre toute attente, il se montre non seulement intrépide sur le terrain, mais très efficace dans ses actions, allant souvent au-delà de ce qui lui est demandé. Ainsi, il affronte le désert interdit avec hardiesse, il apaise les conflits entre les tribus arabes et se déjoue habilement des pièges turcs, conduisant le peuple arabe naturellement à la victoire. Il fait preuve d’une témérité sans faille, irraisonnée, parfois même dangereuse. Il suscite l’admiration des Bédouins qui le considèrent comme un des leurs. Exposé dans une tunique blanche bédouine aux yeux d’un journaliste de passage, Lawrence devient malgré lui célèbre dans la presse de l’époque. Mais le destin tragique du héros est déjà en route. Sa vie bascule en effet à l’issue d’un voyage à Damas. La témérité et la bravoure dont il fait preuve atteignent des limites extrêmes, jouxtant les frontières de la folie. Lors des combats, il s’expose à des risques croissants, au mépris du danger et de sa propre intégrité. Élevé au rang de héros, au-delà même des postures de courage les plus prestigieuses, il semble se vouer désormais à une lutte désespérée pour s’extraire de ce qu’il est devenu malgré lui. Il s’isole, change de nom, accepte des postes dégradants, renonce à son grade de colonel et refuse toutes les distinctions qui lui sont attribuées. Il suscite la mise à l’écart et le rejet. Son attitude dérange. Il va trop loin.

Alors que la gloire, le succès et la considération avaient jusqu’à présent unanimement émaillé son parcours de vie, Lawrence ne supporte plus ce qu’il est. Il souffre d’un sentiment d’illégitimité abyssale et d’un désir inavoué de mortification. L’auto-agressivité et la prise de risque illimitée constituent de vaines tentatives pour échapper au destin dans lequel son public l’enlise. Le séjour à Damas, marquant la rupture de comportement du jeune homme, met en lumière des faits, marqués d’une violence inouïe, qu’il aurait subis. Dans certains de ses ouvrages, il fait notamment allusion à la nuit de Deraa où, dans des circonstances mal élucidées, il aurait été capturé et violenté par des soldats turcs à travers des actes répétés de flagellation et de viol.

Le valeureux héros en est réduit à compenser la faille de son imposture par des conduites mortifères, proportionnellement inverses aux démonstrations de courage dont il a pu faire preuve. Les actes d’apparence courageuse n’ont ainsi pas le sens qu’on voudrait bien leur donner. Lawrence d’Arabie est l’acteur principal d’un petit théâtre d’ombre et de lumière où le public articule les ficelles de l’héroïsation à tout prix, au détriment des fragilités humaines de sa marionnette, car la légende ne lui en saurait gré. Ce sont pourtant bien les sentiments de honte et de culpabilité qui animent notre marionnette, déjà délestée des rênes de son destin. Notre acteur déchu n’a point d’autre choix que de mourir. La mise en scène est macabre et spectaculaire. Cette histoire nous montre à nouveau à quel point nous pouvons nous tromper sur la nature véritable des conduites courageuses. Celles-ci auront toutefois eu du sens au regard de l’histoire des hommes. Car l’intrépidité sans borne de Lawrence d’Arabie, prise pour un courage surhumain, aura entraîné l’ensemble des Bédouins vers la victoire contre les Ottomans et, d’une certaine façon, changé la face du monde.

  • L’illusion du courage
    ou comment la duperie s’infiltre en société

LĂ©opold Jimmy, quant Ă  lui, est ce que l’on peut appeler un mythomane insĂ©rĂ©. DĂ©nuĂ© de toute expĂ©rience militaire vĂ©ritable, il endosse successivement les rĂ´les de porte-drapeau d’une association patriotique d’anciens combattants d’Indochine lors de l’hommage « aux morts pour la France Â», de capitaine de l’armĂ©e de l’air, arborant fièrement et en toute impunitĂ© la croix du combattant, l’insigne de chuteur opĂ©rationnel, celui du troisième niveau commando ou encore celui des commandos de l’air. MĂ» par une confiance totale en sa fiction, il n’en est pas Ă  son premier coup d’essai. C’est un habituĂ© du port illĂ©gal d’uniformes, de grades et de brevets militaires, ainsi que de dĂ©corations en tout genre. Il pousse mĂŞme le vice jusqu’à s’exposer mĂ©diatiquement aux cĂ´tĂ©s du ministre de la DĂ©fense du moment. Ses agissements, multiples et itĂ©ratifs, Ă©tonnants par la complaisance qu’ils suscitent auprès de leur public, auraient cessĂ© après quelques annĂ©es dans les suites de plaintes portĂ©es par d’anciens combattants. DupĂ©e par la parade courageuse que le faux militaire distille Ă  chaque manifestation publique (mĂ©dailles glorifiantes, uniforme avec galons d’officier ou encore croix du mĂ©rite…), l’institution militaire semble contourner ses propres failles. Car le plus Ă©tonnant dans cette histoire, c’est que, bien que connu des autoritĂ©s militaires, aucune suite judiciaire ne semble avoir jamais Ă©tĂ© donnĂ©e Ă  l’encontre de l’imposteur. Comme s’il s’agissait d’une plaisanterie aimable, que le port illĂ©gal d’uniforme ou de mĂ©daille ne justifiait pas la condamnation. On en rirait presque ! Quelle crĂ©dulitĂ© nous anime parfois ! L’imposteur nous deviendrait attendrissant, presque sympathique…

Le blog « Secret DĂ©fense Â» animĂ© par Jean-Dominique Merchet, un journaliste qui s’occupe des questions militaires depuis plus de vingt ans, a accueilli la vox populi sur cette affaire. Ainsi en tĂ©moignent les commentaires des internautes : « La photo de groupe oĂą l’on voit [la ministre] entourĂ©e de ses charlots devrait ĂŞtre agrandie et conservĂ©e aux archives : un vrai bonheur ! Â» « J’ai Ă©tĂ© sous son commandement, pour un mytho que l’on traite [comme tel] aujourd’hui, je n’ai jamais vu un commandement [aussi] parfait, effectuĂ© comme du papier Ă  musique, avec rigueur, discipline devant les hautes autoritĂ©s militaires, civiles et devant tous les commissaires de la flamme. Un mytho qui a un esprit de commandement, lors des honneurs militaires pour les anciens combattants ! Â» D’autres en font un exemple moralisateur : « L. Jimmy est un de ces Français amoureux de notre outil de dĂ©fense. C’est plutĂ´t bien par les temps qui courent, non ? Â» Le public va mĂŞme jusqu’à encourager ses compĂ©tences mensongères : « L. Jimmy, lancez-vous en politique, vous avez tout ce qu’il faut pour [rĂ©aliser] une belle carrière ! Â» Une autre position des plus Ă©tonnantes consiste Ă  s’attarder non pas sur l’aspect rĂ©prĂ©hensible de ses actes, mais plutĂ´t sur les dĂ©faillances institutionnelles qui ont chaleureusement ouvert les bras Ă  l’imposture : « Aux chasseurs de mythos : ne nous trompons pas de coupable… Vous vous attaquez Ă  quelqu’un fier de ses valeurs qui n’a rien usurpĂ©. Â»

Aussi surprenant que cela puisse paraĂ®tre, les rĂ©actions face Ă  ce fait divers sont loin de fustiger le falsificateur. Bien au contraire, du statut de manipulateur menteur et opportuniste, l’imposteur se retrouve propulsĂ© Ă  celui de victime malheureuse Ă©conduite par un système institutionnel dĂ©faillant qui aurait dĂ» mieux se prĂ©munir de tels agissements et qui ne vient finalement que mettre en Ă©vidence ses failles. Que dire dans ce contexte de notre sens critique au sujet du courage ? Une fois l’homme courageux reconnu, il semble en effet bien difficile de le faire descendre de son piĂ©destal. Quelle tĂ©nacitĂ© Ă  prĂ©server le courage une fois qu’il a Ă©tĂ© nommĂ© ! Car il s’agit bien du dĂ©sir inavouĂ© de fermer les yeux sur ce qui pourrait faire chuter le mythe. La sociĂ©tĂ© a besoin de fictions pour fonctionner. Et le mythomane est le volontaire dĂ©signĂ© pour faire vivre coĂ»te que coĂ»te la fable. Il nous est autant nĂ©cessaire que le courage nous aveugle.

L’histoire regorge de cas d’impostures plus ou moins graves, parfois grandioses. Le milieu militaire, probablement parce qu’il rend possible l’accès Ă  des actes hĂ©roĂŻques qui forcent le respect et l’admiration, est particulièrement propice Ă  leur dĂ©ploiement. Ainsi l’illustre le fait suivant. Un homme de cinquante-quatre ans est convoquĂ© au tribunal correctionnel pour un dĂ©lit peu courant : port illĂ©gal de costume, de dĂ©coration et d’uniforme militaire. Il est interpellĂ© alors qu’il se fait passer pour un commandant lors d’une cĂ©rĂ©monie militaire, arborant de multiples mĂ©dailles usurpĂ©es. C’est un homme sans histoire, dont l’expĂ©rience militaire se limite au service, terminĂ© avec le grade de caporal-chef, et Ă  des engagements ponctuels dans l’armĂ©e de l’air. L’homme n’en est pas Ă  son premier fait d’imposture : il serait parvenu Ă  adhĂ©rer Ă  l’Union nationale des parachutistes et aurait dĂ©jĂ  paradĂ© dans des uniformes de commandants au cours de prĂ©cĂ©dentes cĂ©rĂ©monies militaires. « PassionnĂ© de la chose militaire Â», il aurait ressenti envers les officiers rencontrĂ©s dans son mĂ©tier de serveur « une jalousie, une envie irrĂ©pressible […] d’entrer dans cette peau pas faite pour lui Â». Comment a-t-il pu se procurer aussi facilement costumes et mĂ©dailles ? Comme le mentionne son avocat, il semble en tout cas que « la grande muette lui [ait] tendu la main en ouvrant bien peu les yeux Â».

  • Le point aveugle

En conclusion, on pourrait se demander si l’évocation du mot « courage Â» n’est pas le corollaire d’un aveuglement associĂ© Ă  la croyance obstinĂ©e en un scĂ©nario fictif. La scène s’ouvre sur le jeu d’un acteur dĂ©signĂ© malgrĂ© lui pour endosser le rĂ´le principal. Celui qui brille de mille feux, qui Ă©tincèle sur son public admiratif face au courage illusionnant, tĂ©mĂ©raire et dangereux qu’il distribue en abondance. Celui-ci rĂ©vèle toutefois des surprises Ă©tonnantes… Dissimulant des agissements bien moins nobles, le courage est le costume de lumière qui cache la misère sombre d’une rĂ©alitĂ© implacable. DĂ©lire, honte, folie, culpabilitĂ©, faute et outrage en sont les mauvaises herbes. Elles se cachent, trompent et persistent avec tĂ©nacitĂ© malgrĂ© une volontĂ© acharnĂ©e de les extraire du jeu. Elles reprĂ©sentent les incontestables fragilitĂ©s humaines qui constituent notre chair. Elles font partie de nous, nous dĂ©finissent et nous ancrent dans une rĂ©alitĂ© bien dĂ©solante.

Le courage ne se dĂ©clare qu’après coup. Il est le rĂ©sultat de processus inconscients, voire d’une « insouciance Â» collective. Il n’est pas dans le prĂ©sent. Il est dĂ©jĂ  transformĂ©, dĂ©naturĂ© dans le passĂ©. Il ne s’énonce mĂŞme pas dans le futur. Ce qui le rend insaisissable, lĂ©gendaire et profondĂ©ment trompeur. Mais la duperie nous Ă©chappe inexorablement. Nous nous la dissimulons par prĂ©caution, convaincus que nous sommes du bien-fondĂ© de nos propos. Il semble manifeste que la sociĂ©tĂ© renonce de principe Ă  poursuivre les falsificateurs, alors mĂŞme qu’elle en est la première victime. Car le mythe et la fable la rendent particulièrement vulnĂ©rable. Ils l’ensorcèlent, la cajolent, la satisfont, car ils s’insinuent adroitement dans les failles de nos systèmes imparfaits de codification.

Ne soyons pas dupes de ce qui est mis en jeu dans la notion de courage. Nous avons largement étayé à travers les histoires évoquées le désordre mental, mais aussi la falsification et l’usurpation de l’acte courageux. Nommer le courageux, c’est le bâillonner, l’empêcher de dire une vérité qui dérange. Ainsi en témoigne l’effondrement de notre valeureux soldat quand on lui remet la médaille. Il s’agit là manifestement d’un point d’ombre. Paradoxalement aveuglant. On brandit le courage à la place de ce que l’on se refuse de voir. L’insupportable fragilité humaine, l’intolérable faille.

Le seul vrai courage serait-il le sacrifice Ă  l’état pur ? Le don de soi ? Nous abordons lĂ  le champ litigieux, un peu dĂ©calĂ© et bien vaste de l’authenticitĂ© de nos actions. Un don peut-il ĂŞtre vĂ©ritablement dĂ©nuĂ© de tout intĂ©rĂŞt ? Avant de nous Ă©garer sur les pistes du mensonge en sociĂ©tĂ©, il convient de prĂ©ciser que le courage est peut-ĂŞtre tout simplement du cĂ´tĂ© de celui qui ne le demande pas. Un acte dans l’instantanĂ©, dĂ©jĂ  insaisissable, impossible Ă  intercepter sans outrepasser la taille de son modeste dĂ©ploiement originel. Au fond, un changement de perspective suffirait peut-ĂŞtre Ă  nous faire prendre conscience de notre erreur. Encore faut-il disposer des compĂ©tences nĂ©cessaires pour le mettre en Ĺ“uvre.

L’homme politique est-il coura... | A. Duhamel
T. de la VillejĂ©gu | Vivre selon sa conscience...