N°24 | L’autorité en question / Obéir-désobéir

Michel Goya

Quand la désobéissance met la patrie en danger : Pétain et la défense en profondeur

Contrairement Ă  certaines idĂ©es reçues, et mĂŞme si « la discipline est la force principale des armĂ©es Â», celles-ci restent des organisations humaines oĂą certains ordres, pourtant lĂ©gaux et cohĂ©rents, peuvent ne pas ĂŞtre appliquĂ©s pour peu qu’ils heurtent trop fortement les convictions profondes des exĂ©cutants. La difficultĂ© pour le gĂ©nĂ©ral PĂ©tain, alors gĂ©nĂ©ral en chef, Ă  imposer une nouvelle forme d’organisation dĂ©fensive aux forces françaises Ă  la fin de l’annĂ©e 1917 en constitue un exemple parfait et dramatique.

Alors que menace la reprise des offensives allemandes, PĂ©tain publie le 22 dĂ©cembre 1917 la directive n° 4 suivie, le 24 janvier, de son instruction d’application. Les nouveaux procĂ©dĂ©s offensifs allemands, mis en Ĺ“uvre avec brio Ă  Riga (septembre 1917), Ă  Caporetto (octobre 1917) et Ă  Cambrai (novembre 1917), sont bien connus des Français. L’expĂ©rience de plusieurs annĂ©es de combat, et notamment l’échec sur le chemin des Dames en avril 1917, leur ont Ă©galement donnĂ© une solide connaissance de l’efficacitĂ© du dispositif en profondeur des Allemands. Le gĂ©nĂ©ral PĂ©tain propose donc de les imiter en transformant la première position dĂ©fensive en ligne d’alerte et de dĂ©sorganisation, afin de reporter la rĂ©sistance ferme sur la deuxième position quelques kilomètres en arrière. Tout cela est logique et ne devrait pas poser de problème d’application. Or il n’en est rien et le grand quartier gĂ©nĂ©ral (gqg) a au contraire les plus grandes peines Ă  imposer cette nouvelle organisation. Certains n’hĂ©sitent pas Ă  Ă©voquer « un retour Ă  1870 Â» et aux mĂ©thodes passives de l’époque, ce qui tĂ©moigne de la force du traumatisme de l’« annĂ©e terrible Â», mĂŞme en 1917, et de l’importance des facteurs apparemment irrationnels dans les Ă©volutions de doctrine.

Les raisons de cette rĂ©sistance sont de plusieurs ordres. Il s’agit d’abord du phĂ©nomène habituel de rĂ©ticence face Ă  l’effort d’apprendre quelque chose de nouveau. Pour le commandant Laure, du gqg, « risquer quotidiennement sa vie est un assez grave souci pour qu’il dispense de tous les autres, mĂŞme d’apprendre Ă  la risquer Ă  meilleur escient. Quand l’officier de troupe, descendu de secteur, libĂ©rĂ© de tout danger, aspirant Ă  un repos bien gagnĂ©, se trouvait soudain placĂ© en face de règlements nouveaux qu’il fallait apprendre, d’exercices qu’il fallait subir ou diriger, on conçoit qu’il n’ait manifestĂ© qu’un enthousiasme relatif Â»1. L’effort demandĂ© est bien entendu plus grand encore si on s’écarte nettement des mĂ©thodes apprises jusque-lĂ  et il s’accroĂ®t avec la lassitude. Dès son arrivĂ©e au commandement en chef, PĂ©tain s’en plaint : « La longueur de la guerre tend Ă  dĂ©velopper l’“incuriosité” et la paresse d’esprit. Les engins nouveaux ne sont connus que de ceux qui s’en servent. Les enseignements tirĂ©s des opĂ©rations se dispersent peu chez ceux qui n’y ont pas pris part… Les Ă©tats-majors devront donc sortir de leurs bureaux et ĂŞtre mis au contact avec la rĂ©alitĂ©2. Â»

Il est vrai qu’après plusieurs annĂ©es de guerre, chaque corps de troupe bĂ©nĂ©ficie d’une solide expĂ©rience. Comme le confie le commandant Laure, le combattant a le sentiment de « tout connaĂ®tre en ce domaine [le combat dĂ©fensif], simplement parce qu’il se dĂ©fendait tous les jours sur un petit coin de terrain confiĂ© Ă  sa garde Â». On assiste Ă  une inertie grandissante au fur et Ă  mesure de l’avancĂ©e de la guerre, proportionnelle Ă  la quantitĂ© de savoir-faire accumulĂ©s. Cette inertie est souvent facilitĂ©e par un scepticisme croissant vis-Ă -vis des doctrinaires, dont on a pu constater Ă  plusieurs reprises les erreurs. Quand on passe du terrain tenu « Ă  tout prix Â» Ă  la manĹ“uvre dĂ©fensive, que croire ? Pourquoi la dĂ©fense acharnĂ©e, pied Ă  pied, de Verdun ne serait-elle pas plus efficace ? Le scepticisme s’exerce aussi sur les victoires allemandes : n’ont-elles pas Ă©tĂ© acquises sur des Russes au moral dĂ©faillant et sur des Italiens jugĂ©s mĂ©diocres combattants ? Enfin, et surtout, comment concevoir facilement de cĂ©der un terrain si chèrement acquis : « La conquĂŞte et la garde de ces quatre ou cinq kilomètres de terrain qu’on abandonnait bĂ©nĂ©volement Ă  l’adversaire n’avaient-elles pas coĂ»tĂ© beaucoup de peines et beaucoup de sang ? Â» Au phĂ©nomène d’inertie habituel s’ajoute donc une dĂ©fense de valeurs profondes.

Les gĂ©nĂ©raux sont bien Ă©videmment soumis au mĂŞme trouble. On retrouve notamment dans l’« opposition Â» Ă  l’organisation mise en place par PĂ©tain la plupart des anciens partisans de l’offensive Ă  tout prix dont le primat moral se reporte sur la dĂ©fense acharnĂ©e de la première ligne. Le gĂ©nĂ©ral DuchĂŞne, commandant la VIe armĂ©e dans le secteur très exposĂ© de l’Aisne, symbolise cette rĂ©sistance. Sa stratĂ©gie consiste Ă  temporiser en arguant de l’incompatibilitĂ© entre la nĂ©cessitĂ© d’une instruction en profondeur et des travaux sur la deuxième position. Il met aussi en avant la spĂ©cificitĂ© de son terrain d’action. Il bĂ©nĂ©ficie Ă©galement de la protection de Foch, dont il a Ă©tĂ© le chef d’état-major au 20e corps d’armĂ©e en aoĂ»t 1914 et qui, s’il ne l’exprime pas ouvertement, ne partage pas non plus les conceptions de PĂ©tain. Or Foch, chef d’état-major gĂ©nĂ©ral de l’armĂ©e, et PĂ©tain sont alors rivaux au poste de commandant interalliĂ© qui se dessine. DuchĂŞne joue de ces oppositions et n’hĂ©site pas Ă  prendre parti pour son ancien chef ; il s’attire la colère du commandant en chef qui le rappelle Ă  l’ordre le 8 fĂ©vrier 1918, mais il rĂ©pond en exhibant une directive de Foch qui prescrit aux unitĂ©s engagĂ©es dans les combats de ne plus reculer. DuchĂŞne engage donc le gros de ses forces sur la première position face Ă  l’Ailette et l’Oise. Or c’est sur la VIe armĂ©e que porte le nouvel effort offensif allemand. Dans la nuit du 27 mai, plus de mille batteries pilonnent la première position française avant que vingt divisions d’assaut ne l’abordent. Dans la soirĂ©e du 28, les Allemands ont progressĂ© de vingt kilomètres et soixante mille Français ont Ă©tĂ© faits prisonniers. Et devant l’ampleur du succès, le haut commandement allemand dĂ©cide de foncer vers Paris.

La situation n’est rĂ©tablie en catastrophe que le 4 juin. Entretemps, l’armĂ©e française a subi un des plus grands revers de toute la guerre mais, comme le souligne le commandant Laure, « après le 27 mai, les yeux commencent Ă  se dessiller dans les Ă©tats-majors subalternes et mĂŞme dans les corps de troupe Â»3. En rĂ©sumĂ©, selon Guy Pedroncini, « il a Ă©tĂ© bien difficile au gĂ©nĂ©ral PĂ©tain d’imposer une doctrine nouvelle, complexe de surcroĂ®t, face Ă  une doctrine simple et, par-lĂ , aisĂ©ment comprĂ©hensible, ancrĂ©e par trois ans d’habitude dans les esprits et trois ans de pratique sur le terrain. Force est de reconnaĂ®tre que le gĂ©nĂ©ral PĂ©tain a dĂ» faire une croisade pour ses idĂ©es Â»4.

1 Commandant Laure, Au 3e bureau du troisième gqg, 1917-1919, Paris, Plon, 1921.

2 Guy Pedroncini, PĂ©tain gĂ©nĂ©ral en chef, Paris, puf, 1974, p. 40.

3 Lieutenant-colonel Laure, commandant Jacottet, Les Étapes de guerre d’une division d’infanterie (13e division), Paris, Berger-Levrault, 1932.

4 Guy Pedroncini, op. cit.

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