Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°25 | Commémorer

Patrick Clervoy
L’Effet Lucifer
Des bourreaux ordinaires
Paris, CNRS Éditions, 2013
Patrick Clervoy, L’Effet Lucifer, CNRS Éditions

Il est particulièrement intéressant que ce soit un médecin général qui s’interroge sur les violences extrêmes observées dans les comportements humains lors des révolutions, des guerres civiles ou autres. À chaque fois, le recensement de l’horreur des situations suscite l’effroi, comme s’il s’agissait d’exceptions renouvelées, de massacres aussi terrifiants pour le commun des mortels qu’oubliés ou plutôt rejetés dans la poubelle de l’histoire de l’humanité. Or l’enseignement de ce livre, qui ne peut se lire sans être étreint par l’émotion à chaque page, révèle justement, dans la lignée d’Anna Harendt, qu’un groupe humain, lorsque l’occasion lui en est offerte, peut se comporter avec une extrême violence aussi inattendue que redondante. Celle-ci peut atteindre un paroxysme en quelques jours puis soudain disparaître sans qu’un sentiment de culpabilité n’émeuve les participants. En quelques heures, voire quelques minutes, tout bascule. Il n’y a plus le moindre repère d’humanité. Une barbarie se développe avec une acuité, une cruauté qui deviendra incompréhensible pour le commun des mortels ultérieurement, lorsque la situation se calmera.Tout commence généralement par le ressenti d’une menace, des mots vengeurs, un terrain de haine entretenue et surtout un sentiment d’impunité accompagné de la certitude d’être dans une situation légitime. Cette grande facilité de la bascule dans l’horreur se propage à l’ensemble du groupe. Celui ou ceux qui tenteraient de protester contre les tortures ou les massacres sont rarement persécutés pour leur attitude, mais leur sentiment d’appartenance au groupe les met au ban de leur entourage. Leur révolte les fait parfois juger comme des lâches, alors même qu’ils sont les seuls à avoir conscience de leur humanité commune avec les victimes. La pire des prothèses apportées à ceux qui massacrent ou torturent réside dans l’indifférence. Aucun peuple, aucun groupe humain n’y échappe.Avec courage, car il en faut pour rappeler à la France sa participation à l’infamie, l’auteur revient sur la torture en Algérie, le silence participatif d’un grand nombre de soldats, convaincus du bien-fondé de ces pratiques. Le génocide du Rwanda sous le regard de militaires français peu tentés d’intervenir pourrait paraître inexplicable si de façon réitérée le psychiatre ne trouvait une explication à cet enchaînement tragique dans une nature humaine toujours prompte à déclencher sa fureur encouragée par un sentiment d’être dans son bon droit. L’époque contemporaine n’en a pas le monopole. La Saint-Barthélemy, les massacres de l’épuration où de bons pères de famille, des religieux ont été pris soudain d’une frénésie de cruauté dont la jouissance n’était pas si éloignée témoignent de cet instinct meurtrier qui est présent dans toute société lorsqu’aucun repère n’est plus présent. Ce livre, absolument bouleversant, devrait être mis entre toutes les mains pour que l’humanité se rende compte de ses capacités meurtrières dès que l’environnement s’y prête et rappelle l’importance du commandement pour rappeler sans cesse la fragilité des interdits.


Stéphane Tison, Herv... | Du front à l’asile, 1914‑1918