N°25 | Commémorer

Jean-Pierre Rioux

Éditorial

CommĂ©morer, se souvenir ensemble. Se souvenir ? Nous savons faire, Ă´ combien, dans le vieil ordonnancement officiel du souvenir civil et militaire, guerrier ou pacifique, avec enfants des Ă©coles et corps constituĂ©s en grand uniforme. Nous prĂ©textons aussi du souvenir actif dans l’entrechoc des mĂ©moires si volontiers particularistes chez ce peuple assez schizophrène et compulsif, jusqu’à mettre le passĂ© en accusation parce que l’avenir reste un brouillard. Ensemble ? LĂ  est toute la question, puisque le culte du souvenir exige que ses cĂ©lĂ©brants sachent au nom de quels projets ils s’assemblent, et que cette visite pieuse et festive aux morts, connus ou inconnus, implique que les survivants et les vivants, d’une gĂ©nĂ©ration l’autre, aient le souci, et surtout l’envie, de marcher encore de concert en se ralliant Ă  des signes de reconnaissance, Ă  des drapeaux symboliques, moraux et spirituels. Ce qui pose une redoutable question : nous aimons-nous encore assez pour consentir Ă  prendre le pas de charge et Ă  batailler pour des objectifs de bien commun ? Et admettons-nous qu’être des patriotes assemblĂ©s aujourd’hui, c’est donner la prioritĂ© Ă  l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral, dĂ©clinĂ© dans un rĂ©cit des origines, sur les intĂ©rĂŞts particuliers toujours disparates en mĂ©moire ?

Ce numĂ©ro d’Inflexions, une fois de plus, touche au vif en faisant rĂ©flĂ©chir Ă  de nombreux attendus de cette interrogation. Droit Ă  l’oubli, droit au silence et refus des mĂ©moires en hypermarchĂ© culturel, Ă©vĂ©nements fondateurs (Camerone), lieux de mĂ©moires matriciels (les Invalides), cĂ©rĂ©monies et fĂŞtes, hommage aux vĂ©tĂ©rans et chants aux disparus : voilĂ  pour le plus immĂ©diatement prĂ©hensible sinon le plus marquant. Mais ce numĂ©ro pousse plus loin le questionnement sur les dimensions europĂ©ennes et mondiales des commĂ©morations, la mĂ©moire comparĂ©e des guerres ou l’indispensable recours Ă  Paul RicĹ“ur pour apprendre Ă  mieux lire.

Le centenaire de la Grande Guerre, il va de soi, est le fil rouge qui lie ce bel ensemble. Car, n’en doutons pas, le souvenir de celle-ci est avec celui de 1789 l’un de ces rendez-vous oĂą une nation et un peuple se reconnaissent ou non. Bref, 2014 est crucial aussi en termes de mĂ©moire et d’histoire, car la commĂ©moration de 14-18 nous pose sous une autre forme ce que le politique, l’économique, le social et le culturel hĂ©sitent si souvent Ă  promouvoir et mĂŞme Ă  formuler : que faisons-nous ensemble ?

Ă€ cette question, la Grande Guerre nous propose sa rĂ©ponse française d’il y a un siècle, qu’il nous faut mĂ©diter. Car ce fut la première fois dans notre histoire que les soldats-citoyens sont allĂ©s en si grande masse dĂ©fendre la patrie par devoir, au nom des Droits de l’homme hĂ©ritĂ©s de la RĂ©volution. L’immense majoritĂ© d’entre eux ont tout acceptĂ© pendant ces quatre annĂ©es atroces, jusqu’à payer l’impĂ´t du sang, dans une Ă©galitĂ© face Ă  la mort que symbolise le Soldat inconnu. Patrie, devoir, Droits de l’homme et sacrifice : ces mots qui peuvent passer pour grandiloquents aujourd’hui Ă©taient alors les mots-clĂ©s d’un catĂ©chisme intime pour rĂ©publicains convaincus. Et nombre d’entre eux pensaient que cette guerre sera la dernière parce qu’en « coupant les moustaches Ă  Guillaume Â» ils Ă©tabliront les conditions d’une paix dĂ©finitive dans un univers rĂ©conciliĂ©. C’est donc que pour eux sacrifice Ă©tait synonyme d’espĂ©rance. « Sacrifice Â» et « espĂ©rance Â», sous couvert de la « patrie Â» : ces braves-lĂ , si dĂ©cidĂ©s, mĂ©ritent qu’on s’intĂ©resse Ă  eux.

Le 4 aoĂ»t 1914, Charles PĂ©guy, poète en uniforme de lieutenant, lance : « Je pars soldat de la RĂ©publique, pour le dĂ©sarmement gĂ©nĂ©ral, pour la dernière des guerres. Â»