N°28 | L'ennemi

Jacques Sapir, Franck Stora et Loïc Mahé (dir.)
1941‑1942
Et si la France avait continué la guerre
Paris, Tallandier, 2014
Jacques Sapir, Franck Stora et LoĂŻc MahĂ© (dir.), 1941‑1942, Tallandier

Toujours aussi dense et documentĂ©, le deuxiĂšme opus de cette uchronie nous livre les supputations scientifiques de ce qu’aurait pu ĂȘtre le dĂ©roulement de la Seconde Guerre mondiale avec le maintien de la France dans les combats de dĂ©but 1941 Ă  mai 1942. Bien que s’intĂ©ressant toujours aux sujets Ă©conomiques, industriels, commerciaux, politiques et institutionnels, l’essentiel de ce livre reste les opĂ©rations militaires, mais dans des lieux ou Ă  des Ă©poques oĂč elles n’ont pas eu lieu. Si le style est accessible, il faut nĂ©anmoins ĂȘtre un « accro Â» du genre pour ne pas se laisser parfois dĂ©border (ou saturer) par l’enchaĂźnement des Ă©pisodes de cette guerre qui n’a pas existĂ©. MalgrĂ© un humour toujours prĂ©sent, l’aspect scientifique tourne parfois au « scientisme Â» oĂč l’on fait valoir sa grande culture. Il n’est dĂ©jĂ  pas Ă©vident de savoir ce qu’est un P40 Tomahawk ou Warhawk voire un P51 Mustang, alors utiliser Ă  tour de bras Hawk 87, NA 73 et quelques autres ne facilite pas la lecture et finit par agacer un peu. Le paysage gĂ©opolitique change Ă©normĂ©ment par rapport Ă  la rĂ©alitĂ© avec une armĂ©e française trĂšs prĂ©sente en MĂ©diterranĂ©e et en Indochine. Le poids de sa flotte, entre autres, et la parfaite coopĂ©ration militaire avec nos alliĂ©s britanniques changent la donne stratĂ©gique (basculement de forces possible, sud de la MĂ©diterranĂ©e entre les mains des AlliĂ©s) et occasionnent des pertes sensibles Ă  la Luftwaffe ainsi qu’aux flottes italienne et, dans une moindre mesure, japonaise. De mĂȘme, l’opĂ©ration Barbarossa est retardĂ©e de onze mois. Les auteurs sont-ils subventionnĂ©s par la Marine nationale ? On peut se le demander lorsqu’en une semaine et dix pages celle-ci envoie par le fond l’orgueil de la flotte italienne, le cuirassĂ© moderne Vittorio Veneto, puis, une semaine plus tard, lorsque le Richelieu, notre cuirassĂ© moderne, avec l’aide de son escorte, coule le Bismarck et le croiseur lourd qui l’accompagnait. Excusez du peu On reste cependant dans le plausible mĂȘme si les options choisies paraissent optimistes. La parfaite coopĂ©ration franco-anglaise laisse davantage pensif. Certains dĂ©tails de connaisseurs sont parfois trĂšs discutables (mais ce sont des dĂ©tails). Cet exercice scientifique reste donc complet et la connaissance des matĂ©riels de l’époque et leur extrapolation, les Ă©volutions des marines ou des aviations impliquĂ©es lui permettent de rester intĂ©ressant.

Bien Ă©videmment, aprĂšs avoir lu le premier, puis le deuxiĂšme tome, on ne peut laisser l’aventure en route, mais un petit effort stylistique serait apprĂ©ciĂ©. On s’arrĂȘte en mai 1941, juste avant la bataille de Midway (si elle a bien lieu dans le troisiĂšme tome) ; nos superbes croiseurs de bataille Strasbourg et Dunkerque partent pour les États-Unis afin de subir une modernisation avant de rejoindre l’Australie. Gageons, au rythme auquel nous sommes partis, qu’ils vont bien couler un ou deux cuirassĂ©s rapides japonais L’Italie a perdu prĂšs des deux tiers de sa flotte, son armĂ©e de l’air est malmenĂ©e ainsi que son armĂ©e de terre, mĂȘme si elles semblent prĂ©senter une combativitĂ© peu conforme Ă  l’image laissĂ©e dans l’histoire (le courage n’était pas en cause, mais l’organisation et la prĂ©paration Ă  la guerre laissaient Ă  dĂ©sirer). Enfin, les Japonais ont dĂ©jĂ  connu des revers et des pertes sensibles, ce qui n’était pas le cas Ă  cette date. MĂȘme critique pour ce deuxiĂšme tome que pour le prĂ©cĂ©dent : il manque des tableaux comparatifs entre la situation rĂ©elle et celle du livre. Il est ainsi difficile de comprendre que la marine italienne a perdu presque les deux tiers de son potentiel Ă  la mi-1942 Il faut en effet se livrer au jeu de la bĂ»chette au cours de la lecture pour apprendre que la Regia Marina a perdu trois cuirassĂ©s, douze croiseurs, quarante-cinq contre-torpilleurs et une vingtaine de torpilleurs, puis dĂ©duire que ce volume fastidieux Ă  obtenir reprĂ©sente une grosse partie de cette derniĂšre Avec ce que cela peut entraĂźner comme consĂ©quences militaires et politiques !

Enfin, un apartĂ© sur un sujet trĂšs prĂ©cis pour dĂ©montrer les limites d’une dĂ©marche scientifique. Dans la postface, les auteurs expliquent que la bataille entre le Bismarck et le Richelieu, cuirassĂ©s de mĂȘme catĂ©gorie et de puissance comparable, a fait l’objet de quatre simulations qui ont toutes donnĂ© notre gloire nationale victorieuse ! Nous sommes donc convaincus. Cependant, personne ne parle des problĂšmes rencontrĂ©s par les tourelles quadruples de nos cuirassĂ©s (et de ceux des Britanniques d’ailleurs) victimes d’un souci de dispersion des coups assez important, ce qui pourrait entamer l’optimisme des nombreux coups mis au but sur le Bismarck, sachant que ce problĂšme n’a Ă©tĂ© rĂ©glĂ© qu’en 1948 par la Marine nationale. C’est un dĂ©tail, certes, mais la question est de savoir combien de petits dĂ©tails auraient pu ĂȘtre ainsi oubliĂ©s, les sujets abordĂ©s touchant Ă  de vastes domaines.

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