N°29 | Résister

Lawrence H. Keeley
Les Guerres préhistoriques
Paris, Perrin, 2009
Lawrence H. Keeley, Les Guerres préhistoriques, Perrin

Étudier l’origine de la guerre est une entreprise pĂ©rilleuse dont le chemin est semĂ© d’embĂ»ches Ă©pistĂ©mologiques, mĂ©thodologiques et idĂ©ologiques. Comment interprĂ©ter les dĂ©couvertes archĂ©ologiques lorsqu’elles renvoient Ă  une Ă©poque trĂšs ancienne ? Certains archĂ©ologues ou palĂ©oanthropologues s’interdisent toute interprĂ©tation des sites dĂ©couverts. D’autres tentent l’interprĂ©tation : une silhouette avec un arc peinte dans une grotte reprĂ©sente-t-il un guerrier ou un chasseur ? Enfin, on peut tordre les faits en fonction de ses propres conceptions philosophiques, morales ou politiques. Certains spĂ©cialistes ont refusĂ© l’idĂ©e mĂȘme d’une violence prĂ©historique alors que d’autres imaginaient les NĂ©andertals ou les Sapiens comme des brutes.

Le dĂ©bat sur l’origine de la guerre, comme le montre brillamment Lawrence Keeley se rĂ©sume souvent Ă  une opposition entre nature et culture, entre Hobbes et Rousseau. Le premier considĂšre que l’ĂȘtre humain est naturellement violent, le second que c’est la sociĂ©tĂ© qui le corrompt. Comme Keeley, il faut rapidement se dĂ©gager de ce dĂ©bat sans fin et revenir aux faits et aux preuves. Et ce retour aux faits est parfaitement illustrĂ© par Jared Diamond qui, Ă  partir de son expĂ©rience de terrain, illustre la place de la guerre dans les sociĂ©tĂ©s oĂč l’État est absent, en l’occurrence la Nouvelle-GuinĂ©e. Ses conclusions sont troublantes. David Linvingstone Smith va, lui, au-delĂ  en cherchant dans l’évolution et les comportements la source de la violence et de la guerre. Son travail illustre aussi les limites d’un tel exercice.

Les Guerres prĂ©historiques est dĂ©jĂ  considĂ©rĂ© comme un classique. Lawrence H. Keeley y poursuit deux buts : montrer que notre vision des guerres prĂ©historiques est fausse et qu’elle a Ă©tĂ© construite Ă  partir d’arguments moraux ou imaginaires, et bĂątir un modĂšle de celles-ci. Une vaste part de son ouvrage est consacrĂ©e aux conceptions que nous avons des conflits de ce temps et surtout Ă  l’idĂ©e qu’ils n’existaient pas ou que de façon trĂšs exceptionnelle. Pendant longtemps on a en effet cru que les guerres Ă©taient nĂ©es avec les sociĂ©tĂ©s organisĂ©es, complexes, parce qu’elles nĂ©cessitaient une organisation, des techniques et des coĂ»ts incompatibles avec les petits groupes humains du palĂ©olithique ou du dĂ©but du nĂ©olithique. L’agriculture, en permettant un accroissement de la population et une complexification des relations humaines, aurait donnĂ© naissance aux premiers conflits pour le contrĂŽle de territoires. Pour Keeley, cette thĂšse est une forme de « rousseauisme Â» dĂ©guisĂ© : l’homme dans l’état de nature est bon et la sociĂ©tĂ© le pervertit. On songe aux explorateurs du xviiie siĂšcle Ă  la recherche de nations sans guerre
 Pour autant, il ne dĂ©fend pas non plus le point de vue de Hobbes qui voyait la guerre partout et contre tous chez les primitifs. Cette position est aussi idĂ©ologique que celle de Rousseau. En fait, ce que Keeley rejette, c’est l’idĂ©e d’une nature pacifique ou violente de l’ĂȘtre humain. Il n’y a pas de pulsions de vie ou de mort qui pousseraient l’humanitĂ© Ă  la prĂ©servation ou Ă  la destruction. Le phĂ©nomĂšne doit ĂȘtre Ă©tudiĂ© Ă  partir des faits et de la science.

Que rĂ©vĂšlent les faits ? Les traces les plus anciennes de massacre apparaissent avec Homo Sapiens Sapiens, l’homme dit moderne, vers 30 000 av. J.-C. Les charniers retrouvĂ©s montrent une violence extrĂȘme concernant aussi bien les hommes que les femmes et les enfants. Les squelettes mis au jour prĂ©sentent des signes de blessures causĂ©es par des objets contondants ; on peut mĂȘme affirmer que certains de ces ĂȘtres ont Ă©tĂ© assassinĂ©s. Il existe donc des signes de violences Ă  une Ă©poque oĂč les humains Ă©taient des chasseurs-cueilleurs et vivaient en petits groupes relativement isolĂ©s. Avec le nĂ©olithique apparaissent les premiĂšres fortifications, aussi bien en Europe qu’en AmĂ©rique ou dans le Pacifique. La guerre est un phĂ©nomĂšne ancien qui ne naĂźt pas avec l’histoire ! Le second point dĂ©veloppĂ© par Keeley est le modĂšle des guerres prĂ©historiques. Selon lui, il n’existe pas, et cela Ă  partir des donnĂ©es de l’anthropologie sociale, de caste de guerriers. Il est probable que tous les hommes en Ăąge de se battre Ă©taient des combattants. Les combats Ă©taient courts, des coups de main, des raids. Il compare d’ailleurs cela aux tactiques des commandos. Le lien avec la chasse est pour lui Ă©vident. Enfin, et c’est le troisiĂšme point, ces guerres Ă©taient violentes et mĂȘme plus violentes que celles pratiquĂ©es Ă  la pĂ©riode moderne. Keeley montre qu’en reportant les taux de pertes mortels des guerres des sociĂ©tĂ©s prĂ©Ă©tatiques Ă  la Seconde Guerre mondiale, le chiffre devrait ĂȘtre proche d’un milliard pour cette derniĂšre, soit 25 % de la population gĂ©nĂ©rale ! Il explique ce fait Ă  partir d’une constatation au premier degrĂ©, contre-intuitive : les armes primitives seraient plus lĂ©tales. Il fallait trois flĂšches en moyenne pour tuer un homme lors des guerres indiennes, douze carreaux d’arbalĂštes pour tuer un chevalier Ă  Azincourt et son poids en plomb lors des guerres napolĂ©oniennes
 Car il ne faut pas confondre technicitĂ© et lĂ©talitĂ©. Il y a une coĂ©volution des armes et de leurs parades. Certes un fantassin moderne vaut peut-ĂȘtre Ă  lui seul une compagnie de fantassins des guerres napolĂ©oniennes Ă  condition que l’adversaire se batte comme sur un champ de bataille de cette pĂ©riode. Si la paix apparaĂźt comme plus souhaitable pourquoi n’est-elle pas plus courante ? Pour Keeley, la guerre dans les sociĂ©tĂ©s prĂ©historiques et prĂ©Ă©tatiques est plus intĂ©ressante que la paix parce qu’elle rapporte plus en termes de biens, de terres et de prestige.

Dans sa conclusion, il s’interroge sur l’étonnante cĂ©citĂ© des anthropologues ou des archĂ©ologues sur le phĂ©nomĂšne de la guerre dans les sociĂ©tĂ©s prĂ©Ă©tatiques. L’objet guerre est perçu comme dĂ©testable. Certains auteurs, et parmi eux d’éminents historiens militaires, se sentent obligĂ©s de s’excuser de traiter de tels sujets. La tonalitĂ© d’emblĂ©e morale et idĂ©ologique fait qu’on ne peut traiter de façon lucide du sujet de la guerre sans y plaquer des considĂ©rations qui n’ont rien Ă  voir avec la science. L’ouvrage de Keeley nous oblige Ă  reconsidĂ©rer l’origine de la guerre et la place qu’elle occupe avec la paix dans nos sociĂ©tĂ©s complexes.


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