N°3 | Agir et décider en situation d’exception

Laurent Bègue

Action collective et violences : le groupe comme facilitateur

La « psychologie des foules Â» de Gustave Le Bon, a très largement contribuĂ© Ă  stigmatiser en une image d’irrationalitĂ© fondamentale les groupes sociaux. Selon les propres termes du mĂ©decin et sociologue français, dont se rĂ©clamaient Goebbels et Mussolini, la foule, comme tout phĂ©nomène collectif, serait synonyme de rĂ©gression et d’hypnotisme Ă  grande Ă©chelle.

  • Introduction

L’argument présenté dans ce texte consiste à interroger la généralité de cette conception, en précisant dans quelle situation les groupes deviennent violents. Après avoir identifié les facteurs sociaux classiquement associés à la violence individuelle dans la criminologie contemporaine et leur pertinence dans l’analyse des violences collectives, cet article s’attache à démontrer que la violence des groupes n’est ni aléatoire ni irrationnelle, et découle de l’une des propriétés du groupe social, qui est d’extrémiser les dispositions et normes préexistantes des individus.

Bien qu’un phĂ©nomène collectif ne soit pas rĂ©ductible Ă  la somme de ses composantes individuelles, la connaissance des facteurs associĂ©s Ă  la violence des individus est très utile. Actuellement, la criminologie quantitative identifie trois grands types d’explication des comportements agressifs et dĂ©linquants. Le premier type regroupe trois formes de contrĂ´le qui, lorsqu’ils sont dĂ©ficitaires, rendent plus probable agression et dĂ©linquance : le contrĂ´le externe (opportunitĂ©s de dĂ©linquance offertes par l’environnement), le contrĂ´le interpersonnel (attachements sociaux Ă©loignant de la violence), et le contrĂ´le interne (normes morales opposĂ©es Ă  la violence et intĂ©riorisĂ©es par l’individu). Le deuxième type d’explications rassemble les facteurs liĂ©s Ă  l’apprentissage des normes dĂ©viantes (degrĂ© d’exposition et impact des modèles dĂ©viants). Enfin, le troisième type rĂ©unit les facteurs liĂ©s Ă  la frustration individuelle et sociale. Après avoir rapidement prĂ©sentĂ© chacun d’entre eux, je montrerai leur pertinence dans l’explication des violences collectives.

  • Les trois grandes explications du comportement agressif et dĂ©linquant

Les comportements d’agression rĂ©sultent de dĂ©ficits dans la rĂ©gulation sociale formelle ou informelle. Cette affirmation se perçoit actuellement dans de nombreux travaux en criminologie. Dans l’esprit d’un Hobbes, pour lequel toute vie sociale demeure vouĂ©e Ă  la violence et Ă  la brutalitĂ©, en l’absence des contraintes fixĂ©es par le contrat social, ou d’un Durkheim, qui analyse le caractère psychologiquement coercitif des reprĂ©sentations collectives sur le comportement humain, cette explication se prĂ©sente sous la forme d’une question paradoxale : pourquoi ne sommes-nous pas des ĂŞtres violents ? L’ancienne rĂ©ponse de Glaucon, mise en scène par Socrate dans La RĂ©publique, apparaissait sans appel : en l’absence de contrainte forte, n’importe quel humain transgresserait les règles de base de la vie collective s’il pouvait en tirer quelque bĂ©nĂ©fice, comme l’illustre l’exemple de la fable de Gygès.

Après qu’une forte pluie se fut abattue, causant un glissement de terrain, un endroit de terre se déchira et […] s’ouvrit une béance dans le lieu où Gygès faisait paître. […] S’y penchant, il aurait vu que s’y trouvait un cadavre […] qui ne portait rien si ce n’est, à la main, une bague en or. Il s’en serait emparé, et serait ressorti. Or, comme avait lieu le rassemblement habituel aux bergers, destiné à rapporter chaque mois au roi l’état des troupeaux, lui aussi y serait venu, portant la bague en question. S’étant assis parmi les autres, il aurait tourné par hasard le chaton de la bague vers lui-même, vers l’intérieur de sa main, et dès lors serait devenu invisible pour tous ceux qui siégeaient à coté de lui […]. Il s’en serait émerveillé, et manipulant la bague en sens inverse, aurait tourné le chaton vers l’extérieur, et […] serait redevenu visible […]. Dès qu’il s’en serait aperçu, il aurait fait en sorte d’être parmi les messagers qui allaient auprès du roi, et une fois là-bas, ayant commis l’adultère avec la femme du roi, il aurait comploté avec elle pour tuer le roi et ainsi s’emparer du pouvoir.

Platon, La RĂ©publique, Livre II.

La première forme de contrĂ´le est appelĂ©e le contrĂ´le direct. Elle correspond Ă  un jeu de surveillance, de contraintes physiques et de sanctions. On sait par exemple que la quantitĂ© de dĂ©gradations et de violences observĂ©es dans les lieux publics urbains est liĂ©e Ă  l’importance du contrĂ´le formel ou informel qui y est effectivement exercĂ©, qu’il s’agisse des dĂ©gradations dans les bus (vingt fois plus importante dans l’étage supĂ©rieur que dans l’étage infĂ©rieur, oĂą se trouve le chauffeur) ou les espaces scolaires (dont la superficie, indĂ©pendamment du nombre d’élèves, est corrĂ©lĂ©e aux violences et dĂ©gradations). Cette idĂ©e de contrĂ´le s’applique Ă©galement Ă  d’autres contextes, comme la famille, oĂą l’on constate que la surveillance parentale est inversement proportionnelle Ă  la dĂ©linquance des adolescents (ce rĂ©sultat rĂ©siste au contrĂ´le statistique d’autres facteurs comme le niveau Ă©conomique du mĂ©nage, par exemple) ; elle permet de comprendre en partie pourquoi les aĂ®nĂ©s, les personnes de sexe fĂ©minin, ou encore celles issues de fratries peu nombreuses, sont moins enclins Ă  la dĂ©linquance que les autres. Un autre exemple illustrant que l’absence de contrĂ´le permet la dĂ©linquance est donnĂ© par l’économiste Stanley Levitt (2005). Ce professeur Ă  l’universitĂ© de Chicago a constatĂ© que l’entrĂ©e en vigueur aux États-Unis d’une nouvelle procĂ©dure fiscale, consistant simplement Ă  mentionner le numĂ©ro de sĂ©curitĂ© sociale sur la dĂ©claration d’impĂ´ts (et non simplement le nom de l’enfant), a provoquĂ© la « disparition Â» brutale de 7 millions d’enfants amĂ©ricains, soit une Ă©vaporation du dixième de leur nombre ! On pourrait citer maints exemples historiques de pillages et violences diverses facilitĂ©s ici par telle catastrophe naturelle (l’exemple de la Nouvelle-OrlĂ©ans n’est pas loin), lĂ  par telle grève des services du maintien de l’ordre, pour alimenter cette idĂ©e simple : le relâchement du contrĂ´le direct crĂ©e des opportunitĂ©s dĂ©viantes que certains s’empressent de saisir. On se limitera ici Ă  ces quelques exemples. Bien qu’un contrĂ´le direct excessif puisse avoir des effets contre-productifs, en augmentant la frustration (voir ci-après), l’absence de contrĂ´le direct est frĂ©quemment liĂ©e Ă  des comportements indĂ©sirables.

Toutefois, les ĂŞtres humains sont plus durablement influencĂ©s par d’autres formes de contrĂ´le, que l’on peut appeler des contrĂ´les interpersonnels. Des Ă©tudes rĂ©alisĂ©es en France auprès de milliers d’adolescents scolarisĂ©s indiquent que l’attachement aux parents, aux enseignants ou aux autoritĂ©s, comme la police, sont inversement liĂ©s Ă  la dĂ©linquance. Les principaux rĂ©gulateurs du comportement social sont en effet d’autres ĂŞtres sociaux et des institutions sociales. Dans une ancienne recherche, on demandait Ă  de jeunes de 15 Ă  21 ans quelles seraient les consĂ©quences qui compteraient le plus pour eux s’ils Ă©taient arrĂŞtĂ©s pour un dĂ©lit. Tandis que seulement 10 % mentionnaient la sanction pĂ©nale et 12 % l’apparition publique au tribunal, 55 % Ă©voquaient la rĂ©action de leurs proches, famille ou petite amie. Une importante synthèse de Lawrence Sherman a montrĂ© que le taux de rĂ©cidive de conjoints ou maris violents lorsqu’ils Ă©taient arrĂŞtĂ©s immĂ©diatement après les faits Ă©tait plus faible que lorsqu’ils Ă©taient simplement admonestĂ©s par les forces de l’ordre, mais ce uniquement s’ils avaient un attachement social significatif (profession, lien conjugal). Dans le cas contraire, la sanction avait un effet d’augmentation de la rĂ©cidive. En tant qu’êtres sociaux, l’orientation de nos pensĂ©es et de nos comportements est fortement liĂ©e Ă  nos attachements, littĂ©ralement vitaux.

L’idĂ©e de contrĂ´le direct tout comme celle de contrĂ´le interpersonnel dĂ©crivent une moralitĂ© extrinsèque très conforme Ă  une idĂ©e que Bentham dĂ©veloppe dans le Panoptique : « ĂŞtre incessamment sous les yeux d’un inspecteur, c’est perdre en effet la puissance de faire le mal Â». Cette conception risque nĂ©anmoins de faire oublier que la plupart des conduites individuelles traduisant un respect des lois ne nĂ©cessitent pas de contraintes physiques ou sociales immĂ©diates. Une troisième forme de contrĂ´le, appelĂ©e contrĂ´le interne, complète donc les deux premières. Elle correspond aux normes morales intĂ©riorisĂ©es par l’individu et s’exprime par exemple Ă  travers le jugement de gravitĂ© portĂ© sur tel ou tel comportement. Des adolescents qui jugent bĂ©nigne telle conduite dĂ©linquante en ont plus frĂ©quemment Ă©tĂ© auteurs dans le passĂ©. Le contrĂ´le interne correspond en outre Ă  la capacitĂ© de mettre en Ĺ“uvre une dĂ©cision comportementale, qui rĂ©sulte elle-mĂŞme de deux influences : les caractĂ©ristiques neuropsychologiques de l’individu (la « force de la volontĂ© Â», par exemple) et le contexte dans lequel le comportement est rĂ©alisĂ© (fatigue, influence de substances psychoactives).

Le deuxième type explicatif tient pour responsable de la violence l’observation de conduites dĂ©linquantes et l’association Ă  des sources d’influence dĂ©linquante. L’une des observations les plus rĂ©currentes de la criminologie est la suivante : le meilleur prĂ©dicteur statistique de la dĂ©linquance d’un individu est la dĂ©linquance de ses amis. Ce constat n’est pas rĂ©ductible Ă  une simple tendance homophilique qui voudrait que l’on s’associe prĂ©fĂ©rentiellement aux personnes qui nous ressemblent. En rĂ©alitĂ©, la dĂ©linquance est vĂ©ritablement apprise au contact des pairs dĂ©linquants : c’est ce que dĂ©montrent les recherches longitudinales consistant Ă  rĂ©aliser un suivi des mĂŞmes personnes durant plusieurs annĂ©es. Le groupe dĂ©linquant initie et renforce la dĂ©linquance de ses membres Ă  plusieurs niveaux. Tout d’abord, il est dispensateur de normes dĂ©linquantes et de modes de conduite dĂ©linquants. Il fournit en outre des gratifications matĂ©rielles ou symboliques aux auteurs d’actes transgressifs. Il offre enfin un Ă©chantillon de modèles, de modes de conduite et de techniques spĂ©cifiques, qui seront susceptibles d’être imitĂ©s. Comme n’importe quel apprentissage, l’acquisition de comportements agressifs est stimulĂ©e par les encouragements dispensĂ©s par l’environnement. Par exemple, Ennis et Zanna (1991) ont montrĂ© que les adolescents joueurs de hockey, dont les pères applaudissent lorsque le jeu est plus agressif, sont plus violents sur la glace que les autres. Faire soi-mĂŞme l’expĂ©rience d’encouragements ou de dĂ©sapprobation n’est pas nĂ©cessaire pour acquĂ©rir des connaissances et des modes de conduite : l’observation d’autrui est Ă©galement très efficace. Divers exemples issus de la psychologie sociale expĂ©rimentale montrent que des enfants qui observent incidemment des modèles agressifs, par rapport Ă  des enfants exposĂ©s Ă  des modèles neutres, expriment davantage de conduites agressives par la suite, et ce d’autant plus que les modèles observĂ©s tirent profit de leurs actes, sont attractifs ou encore ressemblent aux observateurs. Des centaines de recherches rĂ©alisĂ©es sur le rĂ´le de l’exposition Ă  des scènes de violence mĂ©diatisĂ©e sur l’agression vont dans ce sens.

La violence apparaĂ®t Ă©galement Ă  la suite de frustrations et plus largement d’émotions nĂ©gatives. Le troisième type explicatif en rend particulièrement compte. Bien que l’expĂ©rience de frustrations ou d’émotions nĂ©gatives ne soit ni nĂ©cessaire ni suffisante pour dĂ©clencher un comportement agressif (l’interprĂ©tation de la situation est dĂ©terminante, de mĂŞme que la personnalitĂ© de l’individu), elle y est frĂ©quemment associĂ©e. Dans une ancienne expĂ©rience, Barker et ses collègues ont Ă©tudiĂ© le jeu spontanĂ© d’enfants auxquels des jouets Ă©taient mis Ă  disposition. Certains enfants devaient longuement attendre avant de jouer : ils voyaient les jouets mais ne pouvaient physiquement les atteindre. D’autres enfants, dans un groupe tĂ©moin, pouvaient manipuler immĂ©diatement les jouets. L’observation des enfants a montrĂ© que ceux qui avaient prĂ©alablement Ă©tĂ© frustrĂ©s avaient des comportements plus destructeurs, jetant plus frĂ©quemment les jouets au sol ou sur les murs de la pièce. Dans une Ă©tude plus rĂ©cente rĂ©alisĂ©e Ă  Lille par Francoise Van DĂĽuren et Jean-Pierre Di Giacomo, certains participants recevaient (alĂ©atoirement) une Ă©valuation nĂ©gative ou positive d’une tâche qu’ils venaient d’effectuer. Il est apparu que ceux qui avaient obtenu une Ă©valuation nĂ©gative Ă©taient plus enclins Ă  accepter ensuite d’être complices du vol d’un objet supposĂ© appartenir Ă  une autre personne. Les Ă©tudes consacrĂ©es Ă  la frustration permettent de distinguer les frustrations occasionnĂ©es par l’impossibilitĂ© d’atteindre un but (par exemple, dĂ©marrer la rĂ©alisation d’une tâche donnĂ©e et ĂŞtre empĂŞchĂ© de la poursuivre), qui donnent souvent lieu Ă  des rĂ©actions moins agressives que celles qui rĂ©sultent d’une menace pour la valeur de soi, comme c’est le cas lorsqu’un individu est insultĂ© par un autre. Ces deux types de frustration peuvent ĂŞtre liĂ©s, comme on l’observe dans ce que l’on appelle l’incohĂ©rence de statut. Les travaux consacrĂ©s aux violences conjugales montrent ainsi que lorsqu’un homme subit un Ă©cart entre sa qualification professionnelle et le mĂ©tier qu’il occupe effectivement (il est par exemple titulaire d’un diplĂ´me valorisant, mais n’a trouvĂ© qu’un emploi plus faiblement qualifiĂ© ou moins bien rĂ©munĂ©rĂ© qu’il pouvait l’espĂ©rer), il est six fois plus enclin que la moyenne Ă  agresser sa femme. Lorsque la valeur que l’on s’attribue Ă  soi-mĂŞme est menacĂ©e par autrui, l’agression verbale ou physique n’est gĂ©nĂ©ralement pas très loin. Une très grande proportion d’homicides rĂ©sultent d’un Ă©cart entre la haute opinion que les gens se font d’eux-mĂŞmes et la manière irrespectueuse dont ils s’estiment ĂŞtre traitĂ©s par quelqu’un. Cette idĂ©e, qui invalide la croyance de sens commun selon laquelle une faible estime de soi serait gĂ©nĂ©ratrice de violence, reflète une intuition très hobbesienne : pour le penseur anglais, l’une des principales sources de la violence est la fiertĂ©. Dans une Ă©tude consacrĂ©e Ă  cette question, des sujets Ă©taient insultĂ©s par un assistant de recherche passant lui-mĂŞme pour un participant, et avaient la possibilitĂ© de l’agresser en retour. Il est apparu que par rapport aux sujets qui n’avaient pas Ă©tĂ© insultĂ©s, ceux qui l’avaient Ă©tĂ© et qui avaient une haute image d’eux-mĂŞmes (cela Ă©tait Ă©valuĂ© au prĂ©alable au moyen d’un questionnaire psychomĂ©trique) avaient une rĂ©action significativement plus agressive. Ce rĂ©sultat est conforme aux observations de terrain de Martin Janowski (1991), sociologue ayant partagĂ© le quotidien d’une douzaine de gangs pendant plus de 10 ans : individuellement et collectivement, les membres du gang avaient une haute opinion d’eux-mĂŞmes. La fiertĂ© est exacerbĂ©e lorsque le manque de respect supposĂ© est public ; or, dans plus de la moitiĂ© des homicides examinĂ©s dans une Ă©tude de rĂ©fĂ©rence, une audience est prĂ©sente, encourageant Ă©ventuellement les protagonistes Ă  se battre.

La frustration, on l’a dit, ne mène toutefois pas inĂ©luctablement Ă  l’agression. Il existe en outre des agressions qui ne rĂ©sultent pas de frustrations. Trois stratĂ©gies cognitives majeures permettent de diminuer considĂ©rablement la frustration : la dĂ©valuation du but visĂ© (minimiser la valeur du but), la minimisation du besoin Ă©prouvĂ© Ă  l’atteindre (se convaincre qu’il n’est pas important d’y parvenir), ou l’autodĂ©prĂ©ciation (penser qu’on ne mĂ©rite pas d’atteindre le but visĂ©). La frustration Ă©prouvĂ©e peut Ă©galement ĂŞtre diminuĂ©e par le recours Ă  des stratĂ©gies non agressives (se relaxer, s’adonner Ă  un loisir). Divers modulateurs sont Ă  mentionner, concernant tant l’individu faisant l’expĂ©rience d’une frustration que le type de frustration elle-mĂŞme. Les personnes les plus susceptibles de rĂ©agir Ă  la frustration par la violence ne disposent gĂ©nĂ©ralement pas de ressources et de qualifications leur permettant de la gĂ©rer de manière lĂ©gitime (compĂ©tences verbales limitĂ©es, ressources intellectuelles, relationnelles et financières faisant dĂ©faut) et sont plus frĂ©quemment caractĂ©risĂ©es par des traits de personnalitĂ© comme l’impulsivitĂ© ou l’irritabilitĂ©. Les types de frustration les plus fortement associĂ©s Ă  la violence sont celles qui sont perçues comme intentionnelles, injustes, sont de forte intensitĂ© et associĂ©es Ă  des incitations Ă  la violence de la part d’autrui.

  • Expliquer la violence collective
  • La violence collective et la dĂ©sindividuation

Les grandes explications de la délinquance individuelle qui viennent d’être mentionnées éclairent certains aspects importants des violences collectives. Selon la théorie du contrôle, la violence résulte d’une absence de surveillance ou de contraintes physiques, sociales ou psychologiques. Le groupe apporte un anonymat et une désindividuation propices à une baisse du contrôle et à une suspension temporaire des normes opposées à la violence. L’intensité de la désindividuation étant théoriquement fonction de la taille du groupe lui-même, on doit s’attendre à une plus grande propension à la violence lorsque les groupes sont plus denses. De même, on peut supposer que plus la désindividuation est importante, plus la violence exprimée est intense. Cette dernière hypothèse a été traitée par Robert Watson, qui a étudié des documents archéologiques provenant de 24 cultures. Ce chercheur a montré que dans les sociétés où les guerriers cachaient leur identité avant d’aller à la guerre (par exemple en se peignant le visage ou le corps), ceux-ci étaient significativement plus enclins à tuer, torturer ou mutiler des prisonniers captifs que des combattants qui ne cachaient pas leur identité. Concernant le lien entre la taille du groupe et les actes agressifs, une étude de Mullen, (1986) fondée sur des archives de lynchages sur 50 ans, montrait que plus une foule était nombreuse, plus étaient fréquentes des atrocités comme brûler, lacérer et démembrer la victime. Dans une autre étude très illustrative, Mann (1981) s’est intéressé à 21 cas où une foule entourait une personne menaçant de se jeter d’un édifice ou d’un pont. Il a observé que si la foule était peu nombreuse et agissait en plein jour, les gens ne poussaient généralement pas le désespéré au suicide, contrairement à des situations où la foule était plus dense et lorsque l’événement se produisait la nuit. Dans ce cas, les incitations à sauter étaient plus fréquentes.

Pour tester de manière expĂ©rimentale l’hypothèse voulant que la dĂ©sindividuation soit gĂ©nĂ©ratrice d’agression, Phil Zimbardo, de l’univeritĂ© de Stanford, a fait Ă©couter Ă  des participants de recherche l’enregistrement d’une personne passant pour une victime et apparaissant comme altruiste et agrĂ©able, ou au contraire Ă©gocentrique et dĂ©sagrĂ©able. Certains participants Ă©taient individuĂ©s (portant un large badge marquĂ© de leur prĂ©nom), d’autres Ă©taient dĂ©sindividuĂ©s (portant des vestes de laboratoire et des masques). Les participants apprenaient ensuite que l’étude concernait le conditionnement, et qu’ils auraient Ă  administrer des chocs Ă©lectriques douloureux Ă  quelqu’un (en rĂ©alitĂ© un acteur). Les rĂ©sultats ont montrĂ© que les personnes dĂ©sindividuĂ©es administraient des chocs presque deux fois plus longs que les autres. Dans une autre Ă©tude, Diener (1979) a fait en sorte que 1 352 enfants dĂ©guisĂ©s Ă  l’occasion de la fĂŞte d’Halloween sonnent Ă  diverses maisons dispersĂ©es dans la ville de Seattle pour quĂ©mander des friandises. Dans la vingtaine de maisons que comptait l’étude se trouvaient des assistants de recherche qui demandaient leur prĂ©nom Ă  certains enfants et non Ă  d’autres. Une triple dĂ©sindividuation Ă©tait donc induite pour certains sujets : aux masques (portĂ©s par tous) s’ajoutaient le caractère collectif de la situation et l’anonymat. Reçus dans chaque maison, les enfants Ă©taient invitĂ©s Ă  prendre une seule friandise, puis laissĂ©s seuls. On observait alors Ă  leur insu s’ils chapardaient des friandises supplĂ©mentaires et s’ils volaient de l’argent, qui se trouvait dans une coupe sur une table disposĂ©e Ă  proximitĂ©. Les rĂ©sultats ont montrĂ© que 57 % des enfants en groupe et dont le prĂ©nom n’avaient pas Ă©tĂ© identifiĂ© (anonymes) Ă©taient auteurs de vol, tandis que tel Ă©tait seulement le cas de 7,5 % de ceux qui Ă©taient seuls et dont le nom Ă©tait connu. Dans les deux autres conditions expĂ©rimentales (en groupe et non anonyme, ou seuls et anonyme), 20 % des enfants volaient. Un dernier exemple d’étude rĂ©alisĂ©e quelques annĂ©es plus tard en Allemagne est particulièrement intĂ©ressant, car il s’agit d’une expĂ©rimentation de terrain. L’étude a consistĂ© Ă  regrouper alĂ©atoirement par cinq des Ă©lèves pour une compĂ©tition de handball. Certaines Ă©quipes portaient un tee-shirt orange, d’autres n’étaient pas dĂ©sindividuĂ©es de la sorte (chaque membre avait ses vĂŞtements ordinaires). Les rĂ©sultats du codage des comportements observĂ©s durant la compĂ©tition ont montrĂ© que les Ă©quipes orange jouaient plus agressivement que les autres.

Pourquoi la dĂ©sindividuation rend-elle plus violent ? Tout d’abord, elle contribue Ă  abaisser le sentiment de responsabilitĂ© individuelle. Ensuite, elle altère la conscience de soi en diminuant notamment la capacitĂ© de l’individu Ă  vĂ©rifier l’adĂ©quation entre ses normes personnelles et ses comportements en situation. Nous verrons toutefois plus loin que la dĂ©sindividuation n’a pas nĂ©cessairement d’effets destructeurs.

Nous avons notĂ© que le deuxième type d’explication individuelle des violences correspond aux apprentissages sociaux et Ă  l’imitation d’autrui. L’une des idĂ©es dĂ©veloppĂ©es par Gustave Le Bon est prĂ©cisĂ©ment que, dans la foule, « tout sentiment, tout acte est contagieux Â» (1963, p. 13). Cette contagion serait indiffĂ©renciĂ©e :

« Les dĂ©formations qu’une foule fait subir Ă  un Ă©vĂ©nement quelconque dont elle est le tĂ©moin devraient, semble-t-il, ĂŞtre innombrables et de sens divers, puisque les hommes qui la composent sont de tempĂ©rament fort variĂ©s. Mais il n’en est rien. Par suite de la contagion, les dĂ©formations sont de mĂŞme nature et de mĂŞme sens pour tous les individus de la collectivitĂ© ; […]. La qualitĂ© mentale des individus dont se compose la foule ne contredit pas ce principe. Cette qualitĂ© est sans importance. Du moment qu’ils sont en foule, l’ignorant et le savant deviennent Ă©galement incapables d’observation. Â» (P. 20.)

Contrairement Ă  ce qu’affirme Le Bon, les phĂ©nomènes collectifs affectent la population de manière inĂ©gale. La « contagion mentale Â» est sĂ©lective. Un premier exemple illustrera ce point : l’anthologique panique des auditeurs de la radiodiffusion du roman de H.G. Wells intitulĂ© La Guerre des mondes, le 30 octobre 1938. Un tiers des six millions d’auditeurs de cette Ă©mission a cru Ă  une vĂ©ritable Ă©mission d’information, et plus de la moitiĂ© d’entre eux a Ă©tĂ© en proie Ă  la panique, crĂ©ant embouteillages et accidents en fuyant Ă  la hâte leurs domiciles. Les rĂ©actions observĂ©es n’ont rien eu d’alĂ©atoire : la panique a essentiellement touchĂ© certains auditeurs, notamment ceux ayant un faible niveau d’instruction, des faiblesses psychologiques, un sentiment d’insĂ©curitĂ© Ă©levĂ©, et dont le lieu d’habitation Ă©tait situĂ© plus Ă  proximitĂ© de la localitĂ© du New Jersey, dans laquelle l’invasion de Martiens Ă©tait supposĂ©e se produire. Dans une analyse sociologique de 341 Ă©meutes urbaines, Mc Phail (1994) a montrĂ© par ailleurs que les troubles sont gĂ©nĂ©ralement orientĂ©s vers des buts politiques particuliers, ou l’opposition Ă  des groupes spĂ©cifiques, et ne constituent pas « des explosions Â» anomiques. Concernant le phĂ©nomène de lynchage, toutes les fois oĂą une enquĂŞte est faite, il s’avère que la sociologie des personnes les plus actives dans la foule montre qu’ils se composent d’individus en situation de prĂ©caritĂ© Ă©conomique et sociale.

En ce qui concerne le rôle de la frustration, des analyses économiques indiquent que la probabilité de violences collectives est liée à des facteurs identifiables. Une corrélation solide apparaît par exemple entre la réalisation de lynchages de minorités noires dans le sud des États-Unis et la diminution du prix du coton. D’autres travaux montrent que des stimulations environnementales aversives, comme une température élevée, augmentent la probabilité d’occurrence de violences collectives (Anderson, 1987).

  • Normes collectives et violence

Nous avons noté l’importance des normes dans l’explication des violences individuelles. Cette donnée est également importante pour expliquer le comportement collectif. Les recherches réalisées sur la prise de décision collective ont mis en évidence l’intéressant phénomène de la polarisation de groupe, qui correspond à la tendance à prendre en groupe des décisions plus extrêmes que les décisions individuelles. Cette tendance à un déplacement vers des conduites plus extrêmes (le risky shift) a été très documentée dans le domaine de la prise de risque. Cette polarisation s’exprime également au niveau des attitudes sociales. Ainsi, des personnes rassemblées selon un critère homophilique quelconque (par exemple leur opposition commune à telle mesure gouvernementale) et échangeant leurs opinions sur cet objet auront une position plus extrêmes après la discussion collective qu’avant. Ce phénomène est important, car il apporte un éclairage nouveau à la psychologie collective. Un groupe violent sera souvent un groupe adoptant, en les extrémisant, des orientations qui étaient déjà présentes à l’origine chez au moins une partie de ses membres. Mc Cauley et Segal (1987) ont analysé diverses organisations terroristes du monde entier et ont constaté que l’émergence du phénomène terroriste est très graduelle, et se développe chez des activistes rapprochés par certaines positions qui, à l’écart d’influences modératrices, finissent par extrémiser leurs positions initiales.

Le premier aspect à subir une extrémisation sera l’identité collective elle-même. La différenciation entre l’intérieur et l’extérieur du groupe, qui s’opère dans des conditions minimales (par exemple la simple affectation aléatoire d’individus dans un groupe A et un groupe B) va constituer en soi une source puissante de désinhibition comportementale. Contribuant simultanément à l’autovalorisation du groupe (on a vu plus haut qu’elle est potentiellement source de violence) et à la dépréciation des exogroupes (ce qui rend plus acceptable un traitement déshumanisant envers eux), la constitution de frontières psychologiques de ce type est un puissant ferment de violences collectives. Par exemple, la différentiation intergroupe et la dépréciation d’un exogroupe ont précédé l’holocauste nazi, le génocide arménien en Turquie, l’autogénocide cambodgien et les disparitions en Argentine.

L’idĂ©e du groupe comme facilitateur d’agression (et non comme intrinsèquement gĂ©nĂ©rateur d’agression) par extrĂ©misation normative nous conduit Ă  Ă©voquer Ă  nouveau les travaux sur la dĂ©sindividuation. Bien que l’anonymat confĂ©rĂ© par la participation collective soit associĂ© Ă  des actes de violence, certains travaux suggèrent que la dĂ©sindividuation pourrait Ă©galement gĂ©nĂ©rer des comportements non violents. Par exemple, des personnes Ă  qui l’on fait porter des uniformes d’infirmières adoptent des conduites moins agressives que des personnes non dĂ©sindividuĂ©es. Ce rĂ©sultat interroge les conclusions tirĂ©es des recherches sur la dĂ©sindividuation. Il se pourrait que la signification sociale des moyens utilisĂ©s pour dĂ©sindividuer les participants aux recherches ait implicitement instillĂ© des normes agressives. Dans certaines Ă©tudes par exemple, les vĂŞtements et masques portĂ©s par les sujets ressemblaient Ă  ceux du Ku Klux Klan. Est-il Ă©tonnant, dans ces conditions, que les comportements adoptĂ©s aient Ă©tĂ© nĂ©gatifs ? De tous ces travaux, ce qui peut ĂŞtre conclu avec certitude, c’est que la participation collective a pour effet d’extrĂ©miser les attitudes et les dĂ©cisions comportementales, et non de plonger l’individu dans une irrationalitĂ© fusionnelle. Cela Ă©tant posĂ©, on peut ensuite noter que la situation collective n’est pas obligatoirement synonyme de violence. « Criminelles, les foules le sont souvent, certes, mais souvent aussi hĂ©roĂŻques Â» (p. 15), Ă©crira Gustave Le Bon, Ă  qui il faut donner raison sur ce point. Il pensait toutefois que l’altruisme de la foule n’était que l’expression de son impuissance Ă  se raisonner (p. 129). Il eĂ»t Ă©tĂ© moins inexact de voir dans la foule hĂ©roĂŻque l’action des personnes et des idĂ©es qui la composent.

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