N°33 | L'Europe contre la guerre

André Brigot

Paix ou sécurité ?

L’idĂ©e d’atteindre une paix entre États en rĂ©alisant une union peut trouver un paradigme originel chez Isocrate. En 380 av. J.-C., celui-ci Ă©crit dans son PanĂ©gyrique : « Il est impossible d’avoir une paix assurĂ©e si nous ne faisons pas en commun la paix aux Barbares. Â» Il s’agissait alors pour les citĂ©s grecques de faire face Ă  l’Empire perse. Philippe de MacĂ©doine prit la tĂŞte de cette union et son fils Alexandre en fit un empire, un modèle politique fondĂ© sur la contrainte et la force qui aujourd’hui n’a pas disparu.

La recherche d’une union pour la paix et par la paix a elle aussi perdurĂ©, et s’est concrĂ©tisĂ©e, au sens d’une institutionnalisation politique, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les pages qui suivent voudraient prĂ©senter les thèses suivantes :

  • la rĂ©flexion sur les mĂ©canismes possibles pour atteindre cette union en Europe ne date ni de 1945 ni du traitĂ© de Rome (1957), mais de propositions nĂ©es au tournant du xive siècle ;
  • ces propositions permettent de dĂ©gager quelques invariants susceptibles d’éclairer les difficultĂ©s actuelles ;
  • la recherche de l’union « contre la guerre Â», la plus longue, n’a Ă©tĂ© que l’une des deux tendances repĂ©rables dans les projets. L’autre a pensĂ© trouver dans une union moins une limitation des guerres qu’un mĂ©canisme de pacification par les Ă©changes, notamment commerciaux ; elle semble dominer les reprĂ©sentations contemporaines de l’Union europĂ©enne, au risque d’occulter l’impĂ©ratif de paix, devenu recherche d’une sĂ©curitĂ© globale.
  • Des projets de paix sĂ©culaires

Au tournant du xive siècle s’est dĂ©veloppĂ©e en Europe une forme nouvelle d’existence politique : l’État. Sa principale caractĂ©ristique est la diffĂ©renciation du domaine du souverain d’un territoire « commun Â» circonscrit par des frontières, souvent des fronts militaires, Ă  l’intĂ©rieur desquelles s’exerce un pouvoir politique acceptĂ© par des populations payant un impĂ´t et justifiĂ© par une protection.

Dans ce nouveau modèle politique, l’important pour la question de la relation entre la construction europĂ©enne et la guerre est double. D’abord, chaque État est l’égal d’un autre ; les relations imaginĂ©es ou possibles entre les États sortent d’une relation de domination prĂ©alable, de droit ou de fait. Ensuite, ces projets ont toujours cherchĂ© Ă  parvenir Ă  une paix pour et Ă  l’intĂ©rieur de cette union, sans que soit explicitĂ©e la question d’une guerre Ă©ventuelle entre elle et d’autres entitĂ©s politiques.

Quels projets retenir ? Comme nous sortons du cadre des projets d’empire pour partir de la formation des États modernes, considĂ©rons, avec la quasi-totalitĂ© des historiens, qu’il faut commencer par les Ă©crits qui voient le jour Ă  partir du xive siècle en Angleterre et en France. Écartons aussi les projets qui se placent dans une perspective universalisante, qu’elle soit spirituelle ou temporelle (ChrĂ©tientĂ©, empire temporel, rĂ©publique universelle...), ainsi que les nombreux textes utopiques.

  • La paix sur trois axes : l’intĂ©rieur, les frontières, l’extĂ©rieur

Si on ne retient que les projets d’Europe comme projet de paix, on peut identifier, sans chercher l’exhaustivitĂ©, une sĂ©rie de textes proposant des mĂ©canismes de construction d’union entre États. Tout d’abord ceux d’un lĂ©giste de Philippe le Bel, Pierre Dubois, qui Ă©crit en 1306 De Recuperatione Terrae Sanctae, un projet pour le Recouvrement de la Terre sainte1. Les croisades ont Ă©chouĂ© depuis plus d’un siècle quand l’auteur pose comme prĂ©alable Ă  toute nouvelle opĂ©ration extĂ©rieure la rĂ©solution des conflits entre princes chrĂ©tiens grâce Ă  un concile laĂŻc. Il prĂ©conise ensuite la crĂ©ation d’une coalition militaire composĂ©e d’effectifs issus des forces des princes europĂ©ens, unifiĂ©e sous un commandement militaire unique, distinct des princes, lesquels ne seraient plus, comme en rĂ©gime fĂ©odal, Ă  la tĂŞte des troupes. Et surtout celle d’une fondation, abondĂ©e par des contributions nationales et surtout les dĂ®mes destinĂ©es Ă  la papautĂ©, formant aux langues orientales et Ă  la mĂ©decine des jeunes gens et jeunes filles, jusqu’alors orientĂ©s vers les monastères et couvents, afin de constituer un corps « colonial Â» qui permettrait, après les succès militaires, de se maintenir dans les territoires conquis. Deux objectifs : la paix intĂ©rieure et des capacitĂ©s de projection.

Un siècle et demi plus tard, la situation s’est inversĂ©e : l’Europe orientale doit se dĂ©fendre contre les avancĂ©es de l’Empire ottoman. Des rĂ©gions les plus exposĂ©es vient un nouveau projet, portĂ© en 1464 par Georges PodiĂ©brad, le roi de BohĂŞme, alors puissance majeure en Europe centrale. Tandis que le grand humaniste Piccolomini, devenu pape sous le nom de Pie II, s’efforce de constituer une nouvelle coalition antiturque, PodiĂ©brad fait rĂ©diger un Projet d’organisation gĂ©nĂ©rale des princes chrĂ©tiens2 qui prĂ´ne une paix entre ceux-ci grâce Ă  une diète, distincte de Rome, permettant une sĂ©curitĂ© intĂ©rieure Ă  l’ensemble et dès lors une alliance durable, politique et militaire, grâce Ă  des forces rĂ©tribuĂ©es par une fiscalitĂ© commune et spĂ©cifique, armĂ©es par une production unifiĂ©e. Aucun des souverains contactĂ©s ne donnera suite.

En fait, l’Europe chrĂ©tienne est divisĂ©e par la RĂ©forme et au xive siècle les multiples conflits entre puissances ne donnent lieu qu’à des coalitions et alliances temporaires et rĂ©versibles, ainsi qu’à des soutiens extĂ©rieurs aux soulèvements internes. Loin de la recherche d’une union d’États, les reprĂ©sentations impĂ©riales dominent dans l’Angleterre d’Elizabeth, en France, oĂą le souverain est hĂ©ritier de Charlemagne au mĂŞme titre que le Saint-Empereur, et, bien sĂ»r, dans l’Espagne de Charles Quint, qui poursuit l’un des plus grands projets d’Europe chrĂ©tienne. En 1565, les janissaires sont dĂ©faits Ă  Malte ; en 1571, la Sainte-Ligue, laborieusement rĂ©unie par Pie V, dĂ©truit la marine ottomane Ă  LĂ©pante. Mais ces coups d’arrĂŞt Ă  la puissance ottomane aux frontières sud de l’Europe n’excluent ni les guerres intĂ©rieures ni ne suscitent une vision commune des grandes conquĂŞtes coloniales. En revanche, les armĂ©es, dont la taille a considĂ©rablement augmentĂ© depuis la fin du Moyen Ă‚ge, dont les armements se sont modernisĂ©s Ă  la Renaissance (artillerie) et les capacitĂ©s diversifiĂ©es (marines ocĂ©aniques), ont entamĂ© en Europe une « rĂ©volution des affaires militaires Â» dont le coĂ»t dĂ©passe les deux tiers des budgets des États et ruine les empires, notamment l’Espagne.

  • Ou l’Europe pour et par les Ă©changes et le commerce ?

Or une autre reprĂ©sentation de l’Europe pour la paix s’annonce Ă  la fin du xive siècle, celle d’une union par et pour les Ă©changes et le commerce. Ainsi, un moine, Émeric CrucĂ©, publie en 1623 Le Nouveau CynĂ©3, un traitĂ© repris par bien des auteurs postĂ©rieurs, dans lequel il fait l’apologie du commerçant et des Ă©changes. Dès lors que le prince aura « bornĂ© son territoire, sa possession, [la protection des marchands permettra] que le peuple ait les biens Ă  meilleur prix, soit content au lieu de murmurer [...] en telle sorte que le Prince n’aura besoin de soldats, estant assurĂ© au dedans de son royaume Â». L’ordre et la sĂ©curitĂ© internes Ă©tant prioritaires, les puissances chrĂ©tiennes, mais aussi les autres, nĂ©gocieraient leurs diffĂ©rends dans une assemblĂ©e arbitrale composĂ©e de leurs ambassadeurs. Les guerres ainsi que le nombre des procès diminueraient grâce Ă  des normes juridiques communes, d’oĂą une baisse des impĂ´ts, des taxes et du nombre de fonctionnaires.

Alors que la philosophie politique renaissante fait de la force militaire le moyen d’une politique rationnelle de l’État – Machiavel veut des soldats-citoyens â€“, les grandes lignes du libĂ©ralisme se dĂ©tachent et suscitent le dĂ©veloppement d’un second courant de « l’Europe contre la guerre Â». Face Ă  la guerre de Trente Ans, Grotius pose les fondements d’un droit international, de fait « europĂ©en Â», et d’un droit de la mer (1609 et 1625). En Angleterre, Francis Bacon, dans un Avertissement relatif Ă  une guerre sainte (1626), aborde la question de la lĂ©gitimitĂ© de la guerre : il cherche Ă  limiter les conflits interĂ©tatiques en Europe, les ingĂ©rences internes, mais les guerres extra-europĂ©ennes, elles, sont possibles, telles celles menĂ©es contre les Turcs, assimilĂ©s Ă  des pirates, Ă  des dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s contre lesquels le droit des gens et le droit naturel justifient une coalition tacite. Si les prĂ©occupations vont d’abord vers l’Europe divisĂ©e, des perspectives mondiales, universelles, se dessinent.

Mais le courant politique europĂ©iste demeure. Sully, dans ses MĂ©moires publiĂ©s entre 1630 et 1649, dĂ©voile les Ă©lĂ©ments d’un « grand dessein Â» qu’il attribue habilement Ă  Henri IV. Le projet dĂ©finit un territoire europĂ©en prĂ©cisĂ©ment limitĂ©, dont le noyau dur serait formĂ© de six puissances principales en charge de constituer des ensembles les plus Ă©quilibrĂ©s possibles grâce aux regroupements des États plus petits. Une force militaire commune serait alors organisĂ©e en tenant compte des prioritĂ©s stratĂ©giques. Ă€ l’intĂ©rieur de cette union, la rĂ©partition des forces, en nombre et en armes (infanterie, cavalerie, artillerie, marine), viserait Ă  compliquer toute action de l’un des États contre un autre, tandis que le regroupement des forces permettrait aux autres États de s’opposer Ă  l’agresseur. Par ailleurs, des regroupements seraient prĂ©positionnĂ©s aux fronts potentiels – face Ă  l’Empire ottoman, en Hongrie et en Pologne, « boulevards et remparts Ă  l’Allemagne contre le Turc, le Moscovite et le Tartare Â». La Russie constitue une limite orientale car « la domination du tsar s’étend en Asie ; elle est composĂ©e de nations encore sauvages ; plusieurs de ses peuples sont endurcis dans le paganisme ; elle a des frontières instables avec le Turc, le Perse et le Tartare ; les diffĂ©rences religieuses incitent Ă  attendre Â».

La dĂ©finition territoriale de l’union envisagĂ©e est centrale chez les politiques, beaucoup plus souple chez les auteurs soucieux d’économie, notamment les Anglo-Saxons. William Penn, par exemple, Ă©crit en 1690, dans le contexte des guerres de succession en Europe, un Essay towards the present and future Peace of Europe4. Une diète constituerait une souverainetĂ© europĂ©enne qui, grâce Ă  la justice, Ă  la morale et Ă  des procĂ©dures contractuelles, assurerait arbitrage et Ă©quilibre, et disposerait d’une capacitĂ© d’ingĂ©rence supranationale : « Tout refus de se soumettre aux dĂ©cisions de l’assemblĂ©e entraĂ®nerait automatiquement l’intervention armĂ©e de tous les autres États membres de la diète et l’application de sanctions, avec paiements des frais et rĂ©parations par l’État insurgĂ©. Â» D’abord europĂ©enne, cette assemblĂ©e pourrait accueillir des reprĂ©sentants de la Perse, de la Chine, de l’Éthiopie et des Indes orientales et occidentales. ApprĂ©ciĂ© par les Lumières, qui le citent volontiers, Penn s’insère dans le courant libĂ©ral et sera repris par les juristes anglo-saxons des congrès de paix au tournant du xixe siècle.

Il a sans doute Ă©tĂ© lu par l’abbĂ© de Saint-Pierre, auteur du cĂ©lèbre Projet pour rendre la paix perpĂ©tuelle en Europe (1717)5 qui dĂ©taille la constitution d’une « SociĂ©tĂ© europĂ©enne Â» qui, au-delĂ  d’un Ă©quilibre des forces militaires, Ă©tablirait un Ă©quilibre politique grâce Ă  une union comportant une instance d’arbitrage dotĂ©e d’un droit de recourir Ă  la force collective, y compris, Ă©lĂ©ment nouveau, lors de conflits internes aux État membres : « La SociĂ©tĂ© europĂ©enne ne se mĂŞlera point du gouvernement de chaque État, si ce n’est pour en conserver la forme fondamentale, et pour donner un prompt et suffisant secours aux princes dans les monarchies et aux magistrats dans les rĂ©publiques contre les sĂ©ditieux et les rebelles. Â» Au-delĂ  de cette quasi-police fĂ©dĂ©rale, annonciatrice de la Sainte-Alliance, vers l’extĂ©rieur, « le souverain qui prendra les armes avant la dĂ©claration de guerre de l’union, ou qui refusera d’exĂ©cuter un règlement de la SociĂ©tĂ© [europĂ©enne] ou un jugement du sĂ©nat, sera dĂ©clarĂ© ennemi de la sociĂ©tĂ©, et elle lui fera la guerre jusqu’à ce qu’il soit dĂ©sarmĂ©, et jusqu’à l’exĂ©cution des jugements et règlements Â». L’Empire ottoman est exclu, mais la Moscovie de Pierre Ier intĂ©grĂ©e.

Les rĂ©actions furent nombreuses. Leibniz, prudent, rejeta le système d’arbitrage supĂ©rieur aux États et prĂ©fĂ©ra, dans une tradition allemande qui va perdurer, une communautĂ© europĂ©enne idĂ©ale, guidĂ©e par la Raison et visant un universel oĂą chaque nation aurait un rĂ´le. En particulier l’Allemagne, dont l’unitĂ© doit ĂŞtre faite pour que s’établisse non pas tant un système rĂ©gional qu’un universel rationnel. Rousseau, lui, republia un extrait du Projet de Saint-Pierre augmentĂ© d’un Jugement très critique. Pourquoi les princes adhĂ©reraient-ils Ă  cette sociĂ©tĂ© ? Ils y perdraient leur autonomie et ne gagneraient qu’une gloire dont ils n’ont pas la vertu. Le vĂ©ritable intĂ©rĂŞt des dominants est de soumettre les peuples et de les ruiner : « Ne comptez pas les alliances et traitĂ©s pour quelque chose […] les puissances ne connaissent que leurs intĂ©rĂŞts ; quand elles trouveront Ă  les rompre, elles les rompront. Â» La formation d’une vĂ©ritable union europĂ©enne requerrait au prĂ©alable le passage de la souverainetĂ© absolue des princes Ă  la volontĂ© gĂ©nĂ©rale et Ă  la transformation de la sociĂ©tĂ© civile. Mais peut-il exister une volontĂ© gĂ©nĂ©rale europĂ©enne ou mĂŞme un « peuple europĂ©en Â» ?

  • Vers la fin de la guerre grâce aux Ă©changes et au progrès ?

On l’a vu Ă  travers l’œuvre de CrucĂ©, pour certains, ce n’est pas tant par des constructions politiques que l’Europe Ă©loignera la guerre, que par ce que Montesquieu avait dĂ©signĂ© dès 1748 comme « le doux commerce […] qui polit et adoucit les mĹ“urs barbares Â». L’activitĂ© lucrative, menĂ©e avec mĂ©thode et calcul, met de façon raisonnable un frein Ă  l’expression dĂ©bridĂ©e des passions. La crĂ©ation de richesse induite par le dĂ©veloppement du commerce renchĂ©rit le coĂ»t des conflits et invite Ă  la modĂ©ration.

Ainsi Jeremy Bentham s’inspire de Saint-Pierre pour élaborer en 1789 un Plan d’une paix universelle et perpétuelle. Chaque peuple devra substituer l’intérêt général à la recherche de l’utilité de son intérêt particulier. Les gouvernements masquant à leurs peuples cet intérêt général, la connaissance et la publicité des faits et situations les obligeront à laisser une cour commune de justice se prononcer. Elle dénoncera les colonisations, sources de guerres entre puissances européennes, le surarmement ruineux… Le commerce international obtiendra ainsi à moindre frais ce que la guerre convoite les armes à la main. L’harmonie naturelle des intérêts matériels et la pression des opinions publiques constituent les vraies forces de paix.

Un optimisme que l’on retrouve chez Benjamin Constant et sa critique De l’esprit de conquĂŞte (1813). « Nous sommes arrivĂ©s Ă  l’époque du commerce, Ă©poque qui doit nĂ©cessairement remplacer celle de la guerre, comme celle de la guerre a dĂ» nĂ©cessairement la prĂ©cĂ©der. La guerre et le commerce ne sont que deux moyens diffĂ©rents d’arriver au mĂŞme but, celui de possĂ©der ce que l’on dĂ©sire. Le commerce n’est autre chose qu’un hommage rendu Ă  la force du possesseur par l’aspirant Ă  la possession ; c’est une tentative pour obtenir de grĂ© Ă  grĂ© ce que l’on n’espère plus conquĂ©rir par la violence. Un homme qui serait toujours le plus fort n’aurait jamais l’idĂ©e du commerce. C’est l’expĂ©rience qui, en lui prouvant que la guerre, c’est-Ă -dire l’emploi de sa force contre la force d’autrui, est exposĂ©e Ă  diverses rĂ©sistances et Ă  divers Ă©checs, le porte Ă  recourir au commerce, c’est-Ă -dire Ă  un moyen plus doux et plus sĂ»r d’engager l’intĂ©rĂŞt des autres Ă  consentir Ă  ce qui convient Ă  son intĂ©rĂŞt. La guerre est donc antĂ©rieure au commerce. L’une est l’impulsion sauvage, l’autre le calcul civilisĂ©. Il est clair que plus la tendance commerciale domine, plus la tendance guerrière doit s’affaiblir. Le but unique des nations modernes, c’est le repos, avec le repos, l’aisance, et comme source de l’aisance, l’industrie. Â» VoilĂ  jugĂ©es les guerres de la RĂ©volution et de l’Empire !

Comment dès lors Ă©tablir la paix ? Alors que les gouvernements conservateurs Ă©laborent avec la Sainte-Alliance puis le concert des nations un système de pacification intergouvernemental et antirĂ©volutionnaire, d’autres auteurs, tel Saint-Simon, recherchent des mĂ©canismes supranationaux, comme le bilatĂ©ralisme dĂ©crit dans De la rĂ©organisation de la sociĂ©tĂ© europĂ©enne, Ă©crit en collaboration avec Augustin Thierry et publiĂ© en 18156, pendant le Congrès de Vienne, ce qui explique l’urgence et la brièvetĂ© du propos. Ses propositions ne sont en effet pas, proclame-t-il, des amĂ©nagements de circonstances, destinĂ©s Ă  procurer une place politique acceptable Ă  la France dĂ©faite. Il s’agit d’un moment historique, oĂą il est possible d’intĂ©grer le triptyque de puissances, France/Europe continentale/Angleterre, dans le processus scientifique de progrès « de l’esprit humain Â» : « Aujourd’hui que la France peut se joindre Ă  l’Angleterre pour ĂŞtre l’appui des principes libĂ©raux, il ne reste plus qu’à unir leurs forces et Ă  les faire agir pour que l’Europe se rĂ©organise. Â»

Distinguant intĂ©rĂŞts gĂ©nĂ©raux et intĂ©rĂŞts particuliers, il appelle de ses vĹ“ux un parlement gĂ©nĂ©ral, commun aux deux pays, et deux parlements nationaux. Et pour qu’il n’y ait pas de blocage entre eux, « il faut un troisième pouvoir, que l’on peut appeler pouvoir rĂ©glant ou modĂ©rant, Ă©tabli pour maintenir l’équilibre des deux autres. […] L’Europe aurait la meilleure organisation possible si toutes les nations qu’elle renferme, Ă©tant gouvernĂ©es chacune par un parlement, reconnaissaient la suprĂ©matie d’un parlement gĂ©nĂ©ral placĂ© au-dessus de tous les gouvernements nationaux et investi du pouvoir de juger leurs diffĂ©rends Â».

Qui seraient les membres de ce parlement europĂ©en ? « C’est une nĂ©cessitĂ© de n’admettre dans la chambre des dĂ©putĂ©s du parlement europĂ©en [...] que des hommes qui, par des relations plus Ă©tendues, des habitudes moins circonscrites dans le cercle des habitudes natales, des travaux dont l’utilitĂ© n’est point bornĂ©e aux usages nationaux et se rĂ©pand sur tous les peuples, sont capables d’arriver bientĂ´t Ă  cette gĂ©nĂ©ralitĂ© de vues qui doit ĂŞtre l’esprit de corps, Ă  cet intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral qui doit ĂŞtre l’intĂ©rĂŞt de corps du parlement europĂ©en. Des nĂ©gociants, des savants, des magistrats et des administrateurs doivent ĂŞtre appelĂ©s seuls Ă  composer la chambre des dĂ©putĂ©s du grand parlement. Â»

Cette nouvelle classe porteuse de progrès devra travailler vite face aux risques rĂ©volutionnaires qui couvent en France, mais aussi en Angleterre. Pour cela, un accord pourra ĂŞtre fait entre celle-lĂ , surendettĂ©e par les guerres continentales, et celle-ci, qui dispose de nombreux capitaux. Un traitement commun des colonies permettra de rĂ©pandre les idĂ©aux et les capacitĂ©s europĂ©ennes. Mais, surtout, « le premier ouvrage du parlement anglo-français sera de hâter la rĂ©organisation de l’Allemagne en rendant sa rĂ©volution moins longue et moins terrible. La nation allemande, par sa population qui comprend la moitiĂ© de l’Europe, par sa position centrale, et plus encore par son caractère noble et gĂ©nĂ©reux, est destinĂ©e Ă  jouer le premier rĂ´le en Europe, aussitĂ´t qu’elle sera rĂ©unie sous un gouvernement libre. […] Il viendra un temps oĂą tous les peuples de l’Europe sentiront qu’il faut rĂ©gler les points d’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral avant de descendre aux intĂ©rĂŞts nationaux ; alors les maux commenceront Ă  devenir moindres, les troubles Ă  s’apaiser, les guerres Ă  s’éteindre ; c’est lĂ  que nous tendons sans cesse, que le cours de l’esprit humain nous emporte. Mais lequel est le plus digne de la prudence de l’homme : de s’y traĂ®ner ou d’y courir ? Â»

Ces conceptions sont partagĂ©es, de Tocqueville Ă  Auguste Comte et Ă  nombre d’auteurs, saint-simoniens ou socialistes de diverses tendances. Mais au dernier tiers du xixe siècle, la question de la violence revient au premier plan, en Europe mĂŞme en raison des rĂ©volutions et des soulèvements sociaux, aux frontières dans les territoires encore sous domination ottomane et, enfin, Ă  travers le passage de l’exploitation coloniale Ă  un impĂ©rialisme financier. Les optimismes libĂ©raux ou progressistes redonnent une place Ă  la guerre.

Par ailleurs, un nouveau courant de reprĂ©sentations de l’Europe avait grandi en Allemagne, accompagnant le mouvement vers son unitĂ©. Kant, en 1795, dans son Projet de paix perpĂ©tuelle, a replacĂ© les relations internationales moins sur un plan juridique qu’éthique. Il dĂ©fend l’idĂ©e qu’un État rĂ©publicain est plus pacifique parce que la volontĂ© collective y est mieux respectĂ©e. Reste la question du respect de l’autonomie des peuples dans un cadre supranational. Or il rejette Ă  la fois le système de l’équilibre des forces et l’idĂ©e d’État universel (monarchie ou rĂ©publique mondiale) au profit d’une « fĂ©dĂ©ration pacifique Â», dans le cadre d’un processus, Ă  partir d’un noyau qui ne peut ĂŞtre constituĂ© que par un État rĂ©publicain. « La possibilitĂ© de rĂ©aliser [...] cette idĂ©e de fĂ©dĂ©ration, qui doit s’étendre progressivement Ă  tous les États et les conduire Ă  la paix perpĂ©tuelle peut se concevoir. Car s’il arrivait par bonheur qu’un peuple puissant et Ă©clairĂ© se constituât en rĂ©publique (qui par nature doit incliner Ă  la paix perpĂ©tuelle), il y aurait un centre d’alliance fĂ©dĂ©rative Ă  laquelle les autres États pourraient adhĂ©rer afin d’assurer leur libertĂ© conformĂ©ment Ă  l’idĂ©e du droit des gens et d’étendre cette alliance peu Ă  peu par d’autres associations de ce genre. Â»

Comme chez Rousseau, on passe de l’Europe des princes Ă  celle des peuples et des citoyens. Mais un État pourrait devenir le lieu initial de cette fĂ©dĂ©ration progressive, Europe du droit ou des Lumières, gouvernĂ©e par la raison, plus qu’Europe politique dĂ©finie. Kant identifie continent europĂ©en et rationalitĂ© : « J’appelle europĂ©enne une nation pourvu qu’elle admette une contrainte conforme Ă  la loi, par consĂ©quent une restriction de sa libertĂ© au moyen de règles universellement valables. Â» L’Europe est « le continent qui de manière vraisemblable donnera un jour des lois Ă  tous les autres Â»7. La raison, nĂ©gation de tout particularisme, ne doit rien Ă  son contenu ; l’europĂ©anitĂ© se constitue par le cosmopolitisme et non l’inverse. Kant refuse un État des États. La fin de tout État, la protection de ses membres, ne saurait y ĂŞtre rĂ©alisĂ©e et laisserait rĂ©apparaĂ®tre l’insĂ©curitĂ© de l’état de nature, Ă©tat de guerre universel. Son extension engendrerait pour son gouvernement un pouvoir despotique, qui conduirait au pire, l’anarchie.

Dans une sorte de nationalisation de la perspective kantienne, l’Allemagne devient l’inĂ©vitable ferment d’une Europe portant l’universel. Pour Fichte, « la nation allemande est la seule parmi les nations nĂ©o-europĂ©ennes Ă  avoir montrĂ© depuis dĂ©jĂ  des siècles, Ă  travers sa bourgeoisie, qu’elle pourrait tolĂ©rer la constitution rĂ©publicaine. […] Dès que l’Allemagne dĂ©cline, on voit dĂ©cliner l’Europe Â». Inversement, l’Europe ne peut se rĂ©gĂ©nĂ©rer qu’à partir de l’Allemagne, car « les Allemands n’ont eu en tant que tels aucune histoire durant les derniers siècles ; l’histoire de l’Europe a Ă©tĂ© celle de l’oubli de l’Europe par elle-mĂŞme, Ă  travers un rĂŞve de puissance qui s’est traduit Ă  l’intĂ©rieur par des conflits issus du système de l’équilibre europĂ©en et Ă  l’extĂ©rieur par la politique de l’expansion maritime Â». En dĂ©nonçant le système mĂ©caniste de l’équilibre europĂ©en, Fichte plaide dans son Discours Ă  la nation allemande pour une liaison organique, une vĂ©ritable unitĂ© politique de l’Europe. Il ne critique dans ce système que le moyen provisoire auquel ont recours toutes les nations pour geler une impuissance momentanĂ©e. La tendance Ă  la monarchie universelle peut passer par le lien national, d’oĂą l’éloge de l’autarcie invitant chaque nation Ă  affirmer ses potentialitĂ©s. L’unitĂ© de l’Europe ne peut ĂŞtre politique, mais de nature culturelle, voire philosophico-politique dans son expression achevĂ©e.

Schelling reprend dans le mĂŞme sens l’universalisme de l’Europe en son noyau allemand. Si le dĂ©veloppement plus avancĂ© et plus libre des nations europĂ©ennes est mortel Ă  tous les autres peuples, c’est que l’EuropĂ©en affirme l’homme en toute universalitĂ©. Il ne constitue pas une race, ce serait le particulariser. La guerre entre nations europĂ©ennes est une guerre civile, mais l’unitĂ© se rĂ©alise dans le passage d’une union d’origine religieuse Ă  une communautĂ© de travail scientifique et philosophique8. L’Europe n’est pleinement elle-mĂŞme qu’à travers l’Allemagne : « Toutes les autres nations d’Europe sont par leur caractère beaucoup plus dĂ©terminĂ©es que la nation allemande [qui] doit ĂŞtre considĂ©rĂ©e en raison de la force qu’elle possède en elle de rĂ©unir ce qui se contredit, comme la puissance disposant des autres nations9. Â»

MĂŞme orientation chez Hegel : l’Europe n’est pas politique, ni mĂŞme historique, mais culturelle et en dernière instance philosophique. L’Allemagne en est le microcosme en tant qu’elle est une « nullitĂ© politique Â». « L’Europe ne s’accomplit pas dans une unitĂ© politique, elle n’est elle-mĂŞme qu’en mĂ©diatisant en elle, Ă  travers sa division spĂ©cifique, la rĂ©union spirituelle des esprits, en cela universellement humaine. Â» Il faut donc dissocier l’aspiration Ă  l’unitĂ© de l’Allemagne des visions de l’Europe comme projet d’union et plus encore de « l’Europe contre la guerre Â». L’idĂ©alisme allemand est Ă  l’arrière-plan du Sonderweg, de la voie nationale autonome. Non seulement la tentation impĂ©riale reste prĂ©sente en Europe centrale, mais l’unitĂ© allemande (de la « petite Allemagne Â» de Bismarck) et les victoires sur le Danemark, l’Autriche et la France en 1870 ramènent au nationalisme et Ă  la guerre, et au traditionnel mode impĂ©rial.

Victor Hugo va tenter d’y opposer le thème des États-Unis d’Europe. L’Europe a toujours dĂ» se dĂ©fendre, explique-t-il. Pendant deux siècles, ce fut contre l’Espagne et la Turquie : « Ces deux États sont tombĂ©s. Aujourd’hui, […] deux autres États, assis sur les mĂŞmes bases que les prĂ©cĂ©dents, forts des mĂŞmes forces et mus du mĂŞme mobile, menacent l’Europe : la Russie et l’Angleterre. L’Europe doit se dĂ©fendre. L’ancienne Europe, construction compliquĂ©e, est dĂ©molie ; l’Europe actuelle est une forme plus simple. Elle se compose essentiellement de la France et de l’Allemagne, double centre auquel doit s’appuyer au Nord comme au Midi le groupe des nations. […] L’alliance de la France et de l’Allemagne, c’est la constitution de l’Europe. L’Allemagne adossĂ©e Ă  la France arrĂŞte la Russie ; la France amicalement adossĂ©e Ă  l’Allemagne arrĂŞte l’Angleterre. La dĂ©sunion de la France et de l’Allemagne, c’est la dislocation de l’Europe. L’Allemagne hostilement tournĂ©e vers la France laisse entrer la Russie ; la France hostilement tournĂ©e vers l’Allemagne laisse pĂ©nĂ©trer l’Angleterre. Donc, ce qu’il faut aux deux envahisseurs, c’est la dĂ©sunion de l’Allemagne et de la France. Cette dĂ©sunion a Ă©tĂ© prĂ©parĂ©e et combinĂ©e habilement en 1815 par la politique russo-anglaise. […] Or qui pourrait dire ce que deviendrait l’Europe dans cet embrasement. […] La civilisation pĂ©rirait. Elle ne peut pĂ©rir. Il faut donc que les deux nations centrales s’entendent. […] Après les États-Unis d’AmĂ©rique, les États-Unis d’Europe. Â»

Mais ce bilatĂ©ralisme franco-allemand se heurte Ă  la dĂ©faite de 1870. Hugo, comme Jaurès, en rejette la faute sur la politique impĂ©riale de NapolĂ©on III. Il avertit dans un discours aux Allemands : « Votre victoire est sur l’empire, non sur la France, ni sur la rĂ©publique. Le danger est que l’Allemagne choisisse elle aussi l’empire. Â» En mars 1871, nouveau discours Ă  l’AssemblĂ©e nationale rĂ©unie Ă  Bordeaux, aux Français cette fois : « Pour la guerre dans le prĂ©sent, pour la paix dans l’avenir. Â» « L’Allemagne a acceptĂ© de vivre sous un rĂ©gime militaire. Or ce qu’il faut faire pour la France, c’est ce qu’il faut faire pour l’Europe. La France est vaincue, mais l’Europe ne peut l’être. Donc, la France un jour se redressera, reprendra l’Alsace et la Lorraine, et toute la rive gauche du Rhin, mais pour la rendre, dans le cadre des États-Unis d’Europe. […] Du mĂŞme coup, l’Empire allemand devra disparaĂ®tre, comme il a fait disparaĂ®tre l’Empire français. Â» En 1872 : « Nous aurons une Europe RĂ©publique. Â» En 1874 : « Le dĂ©nouement : les États-Unis d’Europe. Â» En 1875 : « Ce que l’Allemagne veut faire, c’est l’Allemagne. Ce que la France veut faire, c’est l’Europe. Â»

En cette fin de xixe siècle, la guerre fait son retour en Europe : guerres interĂ©tatiques franco-allemandes, soulèvements aux frontières avec l’Empire ottoman (Balkans), rivalitĂ©s coloniales, et mĂŞme opĂ©rations communes rĂ©ellement « europĂ©anisĂ©es Â», en CrimĂ©e (1853-1856), au Mexique (1861) et, surtout, en Chine (1899-1900). Elles divisent les opinions et les partis, conservateurs et progressistes, interventionnistes et protectionnistes – en Angleterre, les libĂ©raux se scindent entre partisans et adversaires de l’utilisation de la force vers l’extĂ©rieur, condamnĂ©e par certains, tolĂ©rĂ©e ou lĂ©gitimĂ©e sous sa forme humanitaire par les modĂ©rĂ©s, tandis que la majoritĂ© « impĂ©rialiste Â» dĂ©fend les empires « europĂ©ens Â», y compris face Ă  l’impĂ©rialisme naissant des États-Unis.

  • Une rationalisation gĂ©opolitique ?

Face Ă  ces nouvelles divisions entre EuropĂ©ens va apparaĂ®tre au tournant du xxe siècle, Ă  partir des rĂ©flexions de gĂ©ographes, un ensemble de propositions concernant l’organisation mondiale des territoires politiques, une « gĂ©opolitique Â». Plusieurs auront des consĂ©quences politiques. Un premier courant naĂ®t de la pensĂ©e de Ratzel, un gĂ©ographe organiciste allemand, qui dĂ©veloppe l’idĂ©e que les peuples ont une aptitude diffĂ©rente Ă  utiliser les espaces sur lesquels ils vivent : certains peinent Ă  survivre sur de gigantesques surfaces, d’autres connaissent un dĂ©veloppement dĂ©mographique et de richesse considĂ©rable sur des surfaces restreintes. Dès lors, il faut que ces derniers (EuropĂ©ens, Japonais, AmĂ©ricains du Nord) puissent exercer leurs compĂ©tences partout sur le globe, et qu’au lieu de s’opposer dans des guerres coloniales meurtrières et ruineuses, ils se mettent rationnellement d’accord pour se rĂ©partir l’espace mondial en zones d’influence continentales et atteindre une paix de progrès : l’AmĂ©rique du Nord vers l’AmĂ©rique du Sud ; le Japon vers la Chine ; la Russie vers l’Inde ; les États europĂ©ens vers l’Europe centrale, l’Afrique et le Moyen-Orient. Une vision qui va donner lieu Ă  des dĂ©clinaisons multiples, dont la notion d’espace vital, Ă©laborĂ©e par Haushofer.

Un second courant, britannique (Mackinder) puis nord-amĂ©ricain (Mahan, Spykman), reprend la vieille opposition entre puissances de la mer (l’Angleterre et les États-Unis) et puissances de la terre (en premier lieu l’Eurasie). Les premières ont dominĂ© le monde depuis le xviiie siècle grâce Ă  leurs marines. Mais les progrès du chemin de fer puis de l’aviation rebattent les cartes : les liaisons Ă©conomiques terrestres redonnent des atouts aux puissances continentales, en particulier aux puissances centrales, la Russie et l’Allemagne, qui, si elles s’alliaient, pourraient dominer les puissances maritimes. Pour ces dernières, il faut donc contrer cette menace, maintenir la rupture historique entre l’Europe de l’Ouest et la Russie, et des capacitĂ©s d’encerclement. Les applications de cette stratĂ©gie « occidentale Â», ou « atlantiste Â», passeront par l’otan et sont toujours d’actualitĂ©, y compris dans d’autres zones (entourage de la Chine) et Ă  travers d’autres techniques (spatiales, satellitaires).

Après 1918, d’autres projets europĂ©ens sont apparus. L’un d’eux, qui eut une rĂ©elle audience, propose une « rĂ©gionalisation du monde Â». En 1925, Coudenhove-Kalergi10 part d’un constat : l’hĂ©gĂ©monie mondiale de l’Europe est ruinĂ©e ; il existe dĂ©sormais des puissances mondiales et non plus des grandes puissances nationales. Il estime alors que les frontières de l’Europe, gĂ©ographiques et historiques, doivent laisser place Ă  une Pan Europe, non pas une petite Europe sur le modèle de la petite entente, mais un grand ensemble. L’Europe a deux adversaires principaux : l’Angleterre, qui forme avec ses colonies un vĂ©ritable empire et s’oppose Ă  la constitution de l’Europe continentale, et l’Union soviĂ©tique, qui, une fois reconstruite, constitue un danger pour l’ensemble des États europĂ©ens, Ă  la fois en termes militaire et de civilisation. Avec la première, un accord est possible ; avec la seconde, il faut construire une frontière dĂ©fensive, retourner si possible les forces soviĂ©tiques vers l’est, et avancer sur la voie du dĂ©sarmement et des accords rĂ©gionaux. Il identifie dĂ©jĂ  un autre risque pour l’Europe : la constitution d’une Pan AmĂ©rique, qui unirait l’AmĂ©rique du Nord et celle du Sud dans un accord Ă©conomique et la volontĂ© d’exclure les EuropĂ©ens de la zone en matière de règlement des affaires internationales ou des diffĂ©rends.

Ne pouvant s’en remettre à la Société des Nations, qui donne aux États extra-européens trop d’importance dans le règlement des conflits intra-européens, une structure politique pan européenne doit être mise en place pour s’occuper elle-même de ses problèmes au sein d’une sdn reconstituée en grands groupes régionaux. À défaut, on s’expose à une guerre plus redoutable encore que la première, du fait des progrès de l’armement, une guerre de destruction totale, n’épargnant plus les civils et visant à la destruction complète des adversaires. Il faut donc avancer dans le règlement des différends issus de la Grande Guerre. L’accent est mis sur la coopération et l’économie, l’abaissement des barrières douanières, qui freinent les possibilités de production et d’échange, et sont soutenus par de mauvais industriels abrités derrière le protectionnisme au détriment du consommateur et constituent la classe d’opposants la plus redoutable pour la Pan Europe.

Contrairement aux visions Ă©conomistes qui ont surtout besoin de normes, les politiques recherchent des institutions. On peut en voir les esquisses diplomatiques Ă  travers le plan Briand, malgrĂ© son Ă©chec, et dans diffĂ©rentes propositions faites durant les annĂ©es 1930 et pendant la Seconde Guerre mondiale. Monnet parviendra Ă  les faire naĂ®tre avec le plan Schuman. Son rĂ´le est exemplaire parce qu’à l’articulation entre les forces Ă©conomiques et les problèmes militaires. Or si Monnet s’appuie sur des considĂ©rations Ă©conomiques, bien des industriels, notamment les charbonniers et les sidĂ©rurgistes, ont tout fait pour s’opposer Ă  la CommunautĂ© europĂ©enne du charbon et de l’acier (ceca), relayĂ©s d’ailleurs par la majoritĂ© des syndicats, communistes, socialistes ou travaillistes en Grande-Bretagne. Dans les affaires militaires, Monnet a aussi jouĂ© un rĂ´le majeur, dès 14-18, bien qu’il n’ait jamais privilĂ©giĂ© la dĂ©fense comme voie d’élaboration de l’Europe : « Je n’avais jamais pensĂ© Ă  aborder le problème de l’Europe par le biais de la dĂ©fense, qui serait sans doute un des attributs de la fĂ©dĂ©ration future, mais Ă  mes yeux pas le plus puissant ni le plus dĂ©terminant des mobiles de l’Union. […] C’est la nĂ©cessitĂ© qui m’a conduit plusieurs fois dans ma vie Ă  m’occuper d’affaires militaires pour lesquelles je n’avais ni goĂ»t ni compĂ©tence. Â»

Ainsi, quand, Ă  la fin des annĂ©es 1940, il fallut faire face Ă  l’aggravation des tensions avec l’Union soviĂ©tique et Ă  la volontĂ© des États-Unis de retirer des troupes d’Europe pour les envoyer en CorĂ©e, on dut abandonner les rĂ©ticences face au rĂ©armement allemand. Le gouvernement français, qui voulait une armĂ©e allemande capable d’arrĂŞter l’armĂ©e soviĂ©tique mais plus faible que l’armĂ©e française, envoya Monnet Ă  Washington, lequel dĂ©calqua le système de la ceca sur un projet de ced. « Les institutions, sauf l’exĂ©cutif, Ă©taient les mĂŞmes et cette fuite en avant ne tenait pas compte qu’on ne conduit pas la dĂ©fense comme on gère le marchĂ© de l’acier. […] Le plan se fit sans concertation avec les militaires, qui durent donner une traduction militaire au projet en l’espace d’une nuit. Â» Monnet est conscient que l’on demande Ă  l’armĂ©e l’impossible : rĂ©aliser en mĂŞme temps une guerre coloniale et un rĂ©armement en Europe. Pleven prĂ©sente, plus qu’il ne les dĂ©fend, les propositions d’armĂ©e europĂ©enne Ă  l’AssemblĂ©e, qui les accepte (octobre 1950), tout comme les autres parlements europĂ©ens concernĂ©s. Mais en 1954, le projet est finalement rejetĂ©.

L’Alliance atlantique et son organisation militaire constituent désormais la principale structure politique et de défense de l’Europe de l’Ouest, et les problèmes de défense sont exclus des négociations lors des traités fondateurs de la Communauté européenne. Tout en évitant de définir une stratégie prenant en compte les intérêts européens spécifiques, les États-Unis, maîtres des informations et du commandement suprême, demanderont sans cesse d’augmenter ou de transformer les capacités, en effectifs et surtout en matériels. Le projet politique s’efface derrière la dénonciation de menaces changeantes, la standardisation des matériels, et des modes d’action, largement venus d’outre-Atlantique, mais permettant de constituer des coalitions ad hoc.

  • De l’Europe contre la guerre Ă  l’Union sans dĂ©fense.
    Une modernitĂ© politique ?

Que retenir de ce parcours trop simplifiĂ© des projets sĂ©culaires d’« Europe contre la guerre Â» ? D’abord, la double impulsion de la construction de l’Union : celle d’une politique d’Europe pour la paix (en Europe), devenue Union sans dĂ©fense europĂ©enne, et celle d’une union dominĂ©e par l’économie marchande, les normes juridiques et la monnaie, dont les gouvernants nationaux et une majoritĂ© de populations refusent qu’elle passe Ă  une souverainetĂ© politique.

Première remarque : donner comme origine Ă  l’institution d’une Union europĂ©enne après 1945 la volontĂ© de dĂ©passer l’opposition franco-allemande est une simplification grossière. Le projet d’Europe comme projet de paix est sĂ©culaire. Il ne peut ĂŞtre rĂ©duit au dĂ©passement du bilatĂ©ralisme franco-allemand sous sa (brève) forme destructrice. L’examen des projets antĂ©rieurs montre que l’Europe est d’abord une longue tentative de sortie de l’antique forme politique impĂ©riale d’agrandissement par la conquĂŞte. Le passage par la forme Ă©tatique semble un prĂ©alable, parce qu’elle perçoit l’autre comme un mĂŞme, un Ă©gal, plutĂ´t qu’elle ne se le reprĂ©sente comme partie (vassal, barbare, conquĂŞte potentielle ou terre politique vierge). Seule cette perception permet ensuite de se commuer en union libre de souverainetĂ©s dans un espace gĂ©ographiquement limitĂ©. Cette perception est concurrente des projets universalistes, mĂŞme si elle peut en ĂŞtre une mĂ©diation Ă©ventuelle. Mais placer ces projets d’Europe dans une perspective cumulative, quasi eschatologique, serait hasardeux.

Incontestablement, les diffĂ©rentes peurs et menaces du temps auront contribuĂ© Ă  l’institutionnalisation d’après 1945 et, indirectement, Ă  un certain rejet de la guerre comme instrument de la politique d’un État, fondement de la modernitĂ© machiavĂ©lienne ou de la dĂ©signation d’un ennemi dans une perspective schmittienne. L’essor d’une communautĂ© puis d’une union s’est fait face Ă  des peurs diverses : peur quotidienne et gĂ©nĂ©rale dans un contexte de destructions et de pĂ©nurie, peur de l’Allemagne, peur de l’Union soviĂ©tique, au moins pour certains. Avec, en arrière-plan, les interrogations sur un conflit nuclĂ©aire. La crainte d’un rĂ©armement allemand pousse les uns vers des structures europĂ©anisĂ©es pour encadrer une Allemagne qui elle-mĂŞme instrumentalise l’Europe afin de rĂ©intĂ©grer la communautĂ© internationale. Les pays europĂ©ens, qui ont tous Ă©tĂ© des empires et n’en sortent que dans la douleur des dĂ©colonisations, trouvent dans l’Europe une reprĂ©sentation et des mĂ©canismes de dĂ©passement de ces contradictions plus qu’une aspiration Ă  une structure postnationale.

Nées d’un projet de paix, les structures et institutions qui se mettent en place bénéficient d’un soutien des populations, au pire d’une acceptation. Mais le flou institutionnel et l’appropriation qui va suivre des mécanismes contraignants par des forces économiques beaucoup plus rapides que les avancées sociales suscitent, malgré l’adoption de l’euro, déceptions et rejets. Si l’Europe n’était qu’un projet pour la paix, celle-ci venue, le besoin ou le désir d’Europe s’effrite. Les populations n’ont plus peur, du moins de leurs proches voisins. Restent les inquiétudes des États frontaliers de la Russie dont il est facile d’agiter la menace, surtout pour réclamer un effort budgétaire de défense aux pays qui ressentent peu ces risques et à ceux qui avaient dès le départ transféré l’organisation de la sécurité à l’Alliance atlantique. Devenue isolationniste ou adepte du soft power, la majorité des États membres, refusant tout engagement de l’Europe au-delà de ses marges, confie à l’empire militaire étasunien le soin, perçu comme improbable, de la défendre et la garantie de l’ordre mondial. Mais les États-Unis, puissance dominante du système, présentent de plus en plus impatiemment la note.

Or, dans le cadre d’un projet marquĂ© par l’optimisme libĂ©ral, commercial ou progressiste, et se contentant, au-delĂ  d’un objectif d’absence de guerre interne, de la constitution d’un grand marchĂ© dotĂ© de lois occidentales plus qu’europĂ©ennes, dont les obscures nĂ©gociations tafta sont le modèle actuel, une union gendarme dotĂ©e de forces minimales suffirait. Les partisans d’une progression politique, eux, dĂ©sespèrent d’institutions essentiellement appropriĂ©es par les forces Ă©conomiques. D’oĂą une vision d’épuisement ou d’étiolement du projet, et des opinions qui s’en dĂ©tournent puisque son objet principal initial, l’union contre la guerre, serait atteint. Les uns se contentent de contrĂ´ler les institutions existantes qu’ils se sont appropriĂ©es, les autres, dĂ©sabusĂ©s ou rejetant le tout, ne distinguent plus de projet politique crĂ©dible. L’union aura-t-elle Ă©tĂ© le ferment d’une modernitĂ© politique aux mĂ©canismes Ă©puisĂ©s ?

Deuxième remarque : le plus neuf dans ce parcours, après la sortie des modèles impĂ©riaux, est l’extension d’une communautĂ© politique sans violence ni conquĂŞte, qui suscite des candidatures libres d’États et de populations dans un mouvement inattendu qu’elle s’efforce mĂŞme de contenir. NouveautĂ© paradoxale pour des États membres qui, pour la plupart, ont Ă©tĂ© ou se sont rĂŞvĂ©s empire. Mais une communautĂ© confrontĂ©e aujourd’hui Ă  des demandes de sortie d’une partie de ses membres. Si le rĂ©sultat du rĂ©fĂ©rendum britannique est inconnu Ă  l’heure oĂą ces lignes sont Ă©crites, et plus encore ses consĂ©quences Ă©ventuelles, la question demeurera : quel est le territoire de cette communautĂ© ?

Selon leurs auteurs, les projets variaient sur la question de l’espace concernĂ© ou optimum. Les « politiques Â» le restreignaient au profit d’une cohĂ©rence territoriale, prĂ©alable Ă  une circonscription Ă©lectorale ; certains dĂ©finissaient des marges Ă  risque ou considĂ©rĂ©es comme menaçantes, Ă  l’Est et au Sud, qui ont peu changĂ© ; les partisans d’une approche Ă©conomique, et parfois Ă©thique, minimisant les difficultĂ©s liĂ©es aux diffĂ©rences culturelles, attendaient des Ă©changes commerciaux et techniques la disparition progressive des conflits. Mais sans aller au-delĂ , car beaucoup d’économistes nient qu’un espace sans redistribution massive, ou mouvements de populations, notamment une zone monĂ©taire, puisse fonctionner.

Ces divergences anciennes et permanentes se lisent dans les questions de dĂ©fense. Gigantesque Conseil de l’Europe ou communautĂ© restreinte et renforcĂ©e ? Alliance euro-atlantique, au risque des effets de domination d’une alliance inĂ©gale, voire d’un empire occidental, ou dĂ©fense europĂ©enne, pourtant aujourd’hui dotĂ©e d’un Ă©tat-major et d’un dispositif de dĂ©cision politique que les responsables politiques se refusent d’activer ?

Comment construire un territoire politique dont les frontières changent sans cesse ? Durant les dix-huit dernières annĂ©es, seize Ă©largissements ; demain peut-ĂŞtre de nouveaux et considĂ©rables comme l’Ukraine ou la Turquie, et mĂŞme des sorties. Ces mouvements compliquent la formation d’une homogĂ©nĂ©itĂ© politique minimale. Les victoires successives des partisans d’élargissements rapides et incessants, soutenus par les États-Unis, sur ceux d’un approfondissement, ne rĂ©sultent-elles pas Ă  la fois d’une « grande Â» stratĂ©gie pour Ă©viter la constitution d’une identitĂ© politique et des craintes d’un personnel politique dans les États membres qui refuse le dĂ©passement des systèmes nationaux, notamment Ă©lectoraux ? Car les adversaires d’une union politique sont d’abord Ă  l’intĂ©rieur, dans les appareils politiques et les partis mus par le protectionnisme politique qui domine le système intergouvernemental. Et si des consultations Ă©lectorales populaires expriment le refus de dĂ©cisions acceptĂ©es par les reprĂ©sentants nationaux, elles sont contournĂ©es ou transformĂ©es en mĂ©canismes d’exception. L’arrivĂ©e des hypothèses de sorties de l’Union, scĂ©nario peu prĂ©vu, complique encore le fonctionnement, notamment avec la superposition de sortie de l’euro en restant dans l’Union et surtout de l’inverse, thĂ©oriquement impossible.

D’oĂą, Ă  l’abri d’une dĂ©nonciation imprĂ©cise et sans consĂ©quence de « Bruxelles Â», l’incohĂ©rence des critiques. L’Union tente-t-elle de renforcer ses frontières ? C’est l’abominable Europe-forteresse. Mais si elle ne rĂ©gule pas les flux, de personnes et de biens, c’est l’Europe-passoire qui ne protège pas ses « citoyens Â». En matière d’opĂ©rations militaires, toute intervention extĂ©rieure est a priori suspecte de nĂ©ocolonialisme ; il ne faut mĂŞme pas en prĂ©parer les capacitĂ©s et y consacrer des ressources budgĂ©taires. Mais l’absence d’intervention, notamment en cas de conflits aux graves consĂ©quences humanitaires, est dĂ©noncĂ©e comme signe de lâchetĂ©, d’oubli de l’histoire, des valeurs et des responsabilitĂ©s.

Au bilan, peut-on imaginer une communautĂ© sans souverainetĂ© ? Rousseau s’était heurtĂ© Ă  la difficultĂ© d’instituer une souverainetĂ© gĂ©nĂ©rale ; Saint-Simon Ă©tait restĂ© muet quant au souverain de son bilatĂ©ralisme franco-britannique. Les critiques de l’union affectent finalement peu les gouvernements nationaux, Ă©tablis dans une intergouvernementalitĂ© protectrice de leurs lambeaux de souverainetĂ© nationale.

Troisième enseignement, qui court tout au long des projets d’Europe en tant que projets de paix : la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure prime sur les capacitĂ©s extĂ©rieures. Tous en faisaient un prĂ©alable, soit en raison de situations concrètes, soit en rĂ©fĂ©rence Ă  la constitution des États. Pour obtenir le soutien des populations et devenir lĂ©gitime, l’État doit d’abord garantir l’ordre interne. La sĂ©curitĂ© intĂ©rieure serait alors la prioritĂ© d’un projet de paix et la condition pour une action commune extĂ©rieure. S’il est vrai qu’un gouvernement peut chercher Ă  consolider l’ordre interne par une opĂ©ration extĂ©rieure, il est toujours plus sĂ»r de l’entreprendre soutenu par un consensus interne, plus facile encore si la population ressent une menace. La question devient alors non l’Europe pour la paix ou contre la guerre, mais l’Europe pour la sĂ©curitĂ©, en un sens bien plus large que la paix comme absence de guerre. Certes, la notion de sĂ©curitĂ© est lourde d’ambiguĂŻtĂ©s, y compris dans les tentatives onusiennes de dĂ©finir une « sĂ©curitĂ© humaine Â» – droit au logement, au travail, Ă  l’enseignement, Ă  la santĂ©... Toutefois, s’il y a bien eu des nouveautĂ©s politiques dans la construction de l’union, rien n’assure que les voies et les moyens pour poursuivre cette construction doivent reproduire ceux qui ont permis celle de l’État. Il n’en reste pas moins que l’Union europĂ©enne, autrefois source de paix, n’est plus perçue comme apport de sĂ©curitĂ© collective.

La dĂ©fense, au sens de dĂ©fense contre l’extĂ©rieur, a Ă©tĂ© dĂ©lĂ©guĂ©e Ă  l’otan. Mais qu’en est-il en matière de sĂ©curitĂ© ? Depuis quelques dĂ©cennies, des accords entre institutions nationales de sĂ©curitĂ© (polices) d’abord, puis des directives et mĂŞme des règlements communautaires touchant la sĂ©curitĂ© se sont multipliĂ©s. Quels que soient les insuffisances et les Ă©checs, les multiples rĂ©ticences nationales, notamment en ce qui concerne une police commune ou des gardes-frontières, ne faut-il pas dĂ©placer l’attention vers la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure, dont les appareils se mettent malgrĂ© tout en place, et la nĂ©cessitĂ© d’un encadrement juridique commun, plutĂ´t que se focaliser ou ironiser sur le caractère embryonnaire de la dĂ©fense europĂ©enne ? Or, face Ă  une situation de paix au sein de l’Union, aucun gouvernement ne souhaite qu’une force europĂ©anisĂ©e assure ou participe Ă  la sĂ©curitĂ© et Ă  l’ordre sur son territoire – ce qui Ă©tait vrai pour l’Irlande du Nord le devient pour les Balkans. Plusieurs projets de paix suggĂ©raient un droit d’ingĂ©rence commun. L’onu le rejette ou le limite et les États dans leur totalitĂ© y voient une atteinte inacceptable Ă  leur souverainetĂ©. Peut-ĂŞtre les gouvernants, de plus en plus dessaisis face aux mĂ©canismes d’internationalisation, notamment Ă©conomiques, financiers et techniques, tentent-ils de prĂ©server cet ultime outil de pouvoir et de lĂ©gitimation, par une protection qui justifie in fine l’impĂ´t. Mais on assiste Ă  des coopĂ©rations entre organisations policières, plus faibles dans le renseignement, indispensables mais vite limitĂ©es par le refus farouche des diffĂ©rents États d’avancer en matière juridique ou pĂ©nale dans la mesure oĂą cela entraĂ®nerait automatiquement la mise en place d’un pouvoir lĂ©gislatif supranational, donc d’un parlement dotĂ© d’un pouvoir accru.

Plusieurs projets de paix ont proposĂ© ce passage parallèlement Ă  la naissance du droit international. Mais son effet d’entraĂ®nement politique est bien perçu par ceux qui le rejettent. Avancer vers une sĂ©curitĂ© intĂ©rieure, mĂŞme limitĂ©e aux forces de police, nĂ©cessite des ressources budgĂ©taires, donc une fiscalitĂ© europĂ©enne, et par consĂ©quent un parlement apte Ă  en discuter les choix et l’emploi. Car prĂ©parer des forces de sĂ©curitĂ© intĂ©rieure ou frontalière n’est pas assimilable Ă  viser une capacitĂ© de projection de forces militaires, et inversement. Ă€ dĂ©faut d’envisager collectivement la sĂ©curitĂ© dans l’Union, et dans un cadre juridique commun, on assiste soit Ă  l’impuissance, comme pour la question des rĂ©fugiĂ©s, soit Ă  une multiplication de mesures policières nationales ou en coopĂ©ration sans encadrement lĂ©gal ni protection des libertĂ©s d’un « citoyen europĂ©en Â» fictif. DĂ©plorer, plus ou moins sincèrement, l’incapacitĂ© de l’Union europĂ©enne Ă  se penser comme puissance, celle-ci ramenĂ©e Ă  la puissance militaire ou mĂŞme Ă  une capacitĂ© de projection humanitaire ou sĂ©curitaire au sens onusien, n’est-ce pas masquer volontairement la tâche de sĂ©curitĂ© interne et l’engrenage qu’elle mettrait en place ? La sĂ©curitĂ© intĂ©rieure ne peut se limiter Ă  la fin des guerres intra-europĂ©ennes.

Au-delà, le refus majoritaire dans les États membres d’assumer un rôle mondial, et éventuellement d’assurer des opérations extérieures, se heurte déjà aux effets d’une mondialisation incontournable. L’amoindrissement des distinctions intérieur/extérieur, des capacités à maintenir des frontières efficaces, la multiplication d’opérations extérieures indispensables (piraterie, criminalité, terrorisme, menaces globales et mondialisées, dont les risques environnementaux et sanitaires) imposeront des régulations trop faibles voire inexistantes au plan mondial et dérisoires si elles sont seulement nationales. Si la guerre interétatique intérieure à l’espace européen est devenue très improbable, les violences liées à ce que l’on pourrait nommer une guerre civile sociale le sont moins.

Mais l’amoindrissement progressif des forces militaires Ă©tatiques, prĂ©sentĂ© comme un gain de la paix, ne serait-il en fait que l’occultation d’un transfert vers la marchandisation de la sĂ©curitĂ© ? Ă€ ne pas ĂŞtre prise en charge par les institutions collectives au seul niveau et espace qui convienne – l’Union europĂ©enne comme rĂ©gion â€“, la sĂ©curitĂ© connaĂ®trait la mĂŞme Ă©volution que les fonctions de protection sociale Ă©tatiques nĂ©o-keynĂ©siennes ou post Seconde Guerre mondiale – sĂ©curitĂ© sociale, assurance chĂ´mage, retraites, voire Ă©ducation â€“, qui s’effritent et ne sont pas reprises dans des projets d’Europe sociale. Si l’Europe a bien Ă©tĂ© un mĂ©canisme contre la guerre, d’autres formes d’insĂ©curisation y augmentent, une violence individualisĂ©e, psychologisĂ©e. La guerre comme affrontement d’armĂ©es, organisations collectives de la violence rĂ©glĂ©e, s’estompe et laisse place Ă  des guerres sociales internationales, d’autant moins perçues comme telles que les ennemis, terroristes ou prĂ©dateurs financiers, sont sans visage.

Enfin, dès les premiers projets de paix, la production de normes apparaĂ®t. Soit rĂ©glant le fonctionnement des institutions politiques communes proposĂ©es, soit touchant les règles juridiques civiles, notamment les procĂ©dures et les mĂ©canismes liĂ©s aux opĂ©rations militaires, soit, enfin, traitant des aspects Ă©conomiques et monĂ©taires. Or dans l’Union contemporaine, seules ces dernières ont rĂ©ellement Ă©voluĂ©, et bien plus vite et profondĂ©ment que les normes sociales et politiques. Ces normes de sĂ©curitĂ© s’appliquent plus aux biens de consommation qu’aux individus. De fait, les perspectives mondialistes peuvent se contenter de la dimension Ă©conomique, et encore, en s’alignant souvent sur le moins-disant ou en obtenant des dĂ©rogations nationales. Au-delĂ  d’une vision commerçante, la reprĂ©sentation d’une Europe-grand-marchĂ© l’a progressivement emportĂ© et s’allie sans peine aux critiques multiples des pesanteurs « bruxelloises Â» ou des instances rĂ©gulatrices. Les partisans d’une Union rĂ©duite au grand marchĂ© souhaitent des normes minimales, pas leur absence. Les prĂ©dateurs ne veulent pas la disparition des instances normatives, mais leur faiblesse.

Quels seraient alors aujourd’hui les groupes sociaux porteurs de nouveaux projets « europĂ©ens Â» en matière de sĂ©curitĂ© ? Au moins jusqu’au xixe siècle, ce furent surtout des Ă©lites moralistes, des intellectuels, portĂ©s par des responsables politiques ; Ă  partir du xixe, une bourgeoisie commerçante, libĂ©rale et/ou progressiste, optimiste quant Ă  la fin de la guerre. Puis les intĂ©rĂŞts Ă©conomiques se sont diversifiĂ©s, notamment entre industriels adeptes d’un grand marchĂ©, europĂ©en si possible, soutenu par une dose de protectionnisme, et des cartels et financiers transnationaux, plus universalistes, qui ont toujours visĂ© un espace plus large, du moment que le libre-Ă©change, notamment le rapatriement des capitaux investis, Ă©tait garanti. Leur universalisme sĂ©duit certains intellectuels, jusqu’aux libertariens, dans la critique d’une structure postĂ©tatique. L’espace europĂ©en, mĂŞme peu dĂ©fini, leur est aujourd’hui devenu inutile, voire trop Ă©troit. Une paix minimale y semble acquise ; les mouvements internes de populations, faibles, n’y ont engendrĂ© ni peuple ni patriotisme revendicatifs ; l’opposition contrĂ´lĂ©e des intĂ©rĂŞts y fonctionne comme un mĂ©canisme productif, sans susciter la recherche d’une souverainetĂ© politique rĂ©ellement rĂ©gulatrice et productive d’une sĂ©curitĂ© collective.

Au terme d’un parcours de plusieurs siècles de projets et d’une institutionnalisation politiquement en panne, l’effacement d’un rĂ©cit politique europĂ©en frappe. Au besoin de paix interĂ©tatique, qui semble satisfait, n’a succĂ©dĂ© aucun projet d’une sĂ©curitĂ© intĂ©rieure globale ni au sens d’une justice et d’une police communes ou en voie d’unification ni au sens de normes sociales protectrices. On cherche aujourd’hui vainement des reprĂ©sentations semblables aux projets anciens. Elles seraient pourtant une condition au passage d’une « Europe contre la guerre Â» Ă  une Europe de la sĂ©curitĂ© pour tous, non impĂ©riale, collective et globale. Sans rĂ©cit fondateur de cette modernitĂ© politique, l’Europe perd son avenir et sa principale puissance : la sĂ©duction d’un espace de paix juste.

1 En latin, rĂ©Ă©ditĂ© par Charles Langlois, Paris 1891. Disponible en français sur demande Ă  brigot@ehess.fr

2 Voir Culture Pacis, Symposium Pragence 1461-1964, Prague, AcadĂ©mie tchĂ©coslovaque des sciences, 1966.

3 Réédité par les Presses universitaires de Rennes en 2004.

4 William Penn et les précurseurs du mouvement européen, édité par A. Langson, Paris, La Pensée universelle, 1973.

5 Édité dans le Corpus des œuvres de philosophie en langue française, Paris, Fayard, 1986.

6 « Bibliothèque romantique Â», Paris, Les Presses françaises, 1925.

7 Idée d’une histoire naturelle d’un point de vue cosmopolitique, IXe proposition.

8 Discours d’ouverture de la session de l’académie, 1860.

9 Sur l’essence de la science allemande, 1811.

10 Pan Europe, première édition en allemand, Vienne, 1923, en français, 1928, rééd. puf, 1990.

Jean Monnet, « l’inspirateur »... | B. HazoumĂ©
J.-A. De SĂ©douy | Le concert europĂ©en