N°33 | L'Europe contre la guerre

Catherine Durandin

Moldavie-Transnistrie, le conflit gelé

Le 2 mars 2016, la Moldavie se souvient : vingt-quatre ans se sont Ă©coulĂ©s depuis le dĂ©clenchement sur les rives du Dniestr du conflit armĂ© qui opposait les forces moldaves aux indĂ©pendantistes de Transnistrie. Pour l’honorer, la presse promoldave Ă©voque la mĂ©moire de ceux qui ont combattu au pĂ©ril de leur vie et fustige « les criminels sĂ©paratistes soutenus par Moscou et les restes de la XIVe armĂ©e soviĂ©tique Â».

Ce mĂŞme 2 mars, le ministre moldave des Affaires Ă©trangères et de l’IntĂ©gration, Andrei Galbur, rencontre l’ambassadeur d’Ukraine Ă  Chisinau. La conversation porte sur la coopĂ©ration Ă©conomique, sur l’organisation de nouvelles nĂ©gociations dans le cadre d’une commission intergouvernementale et sur la nomination d’un reprĂ©sentant spĂ©cial pour rĂ©gler le cas de la Transnistrie, État de facto non reconnu. La Moldavie comme l’Ukraine partagent, Ă  des Ă©chelles diffĂ©rentes de puissance, le fardeau de leur Est sĂ©paratiste…

Ă€ cette mĂŞme date enfin, la Russie souffle le froid et le chaud : d’un cĂ´tĂ© elle renforce le contrĂ´le des importations de pommes et de lĂ©gumes de Moldavie, de l’autre Gazprom nĂ©gocie avec le Premier ministre moldave l’augmentation des livraisons de gaz Ă  la Moldavie. La partie russe fait savoir qu’elle souhaite le renforcement du partenariat et la restructuration de la dette de Moldovagaz Ă  l’adresse de Gazprom… Cependant, Moscou freine tout rapprochement de la Moldavie avec l’Union europĂ©enne, accusant Chisinau d’importer Ă  partir de celle-ci et de rĂ©exporter vers la Russie.

En mars 2016, la RĂ©publique de Moldavie, ancienne rĂ©publique soviĂ©tique de trois millions cinq cent mille habitants, indĂ©pendante depuis 1991, se porte mal. L’Union europĂ©enne envoie ses experts pour pousser la rĂ©alisation de l’accord d’association et travailler Ă  l’amĂ©lioration de la justice, les États-Unis et le Fonds monĂ©taire international (fmi), impliquĂ© dans le contrĂ´le du budget de l’État, apportent leurs conseils, l’unicef lance un projet de quatre cent vingt-cinq mille euros euros pour Ă©viter l’abandon d’enfants… En vain. Les Moldaves semblent avoir perdu l’espoir. Que faire ?

S’unir Ă  la Roumanie ? Le courant unioniste est minoritaire. Une fois retombĂ© l’élan pro roumain de 1990-1991, les Moldaves se sont retrouvĂ©s moldaves : « Le Bessarabien est Roumain, lit-on le 22 fĂ©vrier 1991 dans l’un des journaux de l’exil roumain en France, mais la fissure qui s’est perpĂ©tuĂ©e pendant des dĂ©cennies a fortement marquĂ© son destin et sa psychologie. Le Bessarabien ne peut pas ĂŞtre russifiĂ© ni dĂ©nationalisĂ© parce qu’il appartient Ă  une culture diffĂ©rente, ayant laissĂ© des vestiges considĂ©rables, et qui est ancrĂ©e sur bien des points dans la civilisation europĂ©enne. […] Mais en mĂŞme temps, le Bessarabien ne peut pas revenir Ă  cette palette de valeurs, exclusive, que lui propose la culture roumaine, parce qu’il a fait partie d’une communautĂ© soviĂ©tique qui, en raison de la diversitĂ© des formes, des idĂ©es et des sentiments qui la traversent, constitue Ă  elle seule un univers entier1. Â» Entre Roumanie et RĂ©publique de Moldavie existe un « oui mais Â» qui n’a pas Ă©tĂ© dĂ©passĂ© depuis 1991. De son cĂ´tĂ©, Bucarest conditionne aujourd’hui son aide – un prĂŞt de cent cinquante mille euros â€“ Ă  des engagements clairs de la part de Chisinau : travailler avec le fmi Ă  une feuille de route budgĂ©taire, rĂ©former le secteur de la justice, assurer la stabilisation du pays.

IntĂ©grer l’Union europĂ©enne ? La perspective semble très lointaine.

Se rapprocher de la Russie ? Cette dynamique est possible, mais alors comment traiter avec Kiev ? Et comment conjuguer ce rapprochement et une coopĂ©ration militaire Roumanie/otan dont se fĂ©licite le Premier ministre roumain, Dacian Ciolos, dans une dĂ©claration Ă  la presse du 9 mars 2016 oĂą il insiste sur le fait que les engagements otaniens de la Roumanie sont exclusivement dĂ©fensifs ?

Refonder les institutions et trouver un modus vivendi national contractuel, fĂ©dĂ©ral ou dĂ©centralisĂ© ? Dans la situation actuelle, cette perspective n’est pas loin de relever de l’utopie, en dĂ©pit de la lassitude, du rĂ©veil et des colères de la sociĂ©tĂ© civile qui souhaite sortir de l’impasse.

Depuis 2015, les gouvernements chutent en cascade ; le prĂ©sident, Nicolaea Timofti, a peu de crĂ©dit ; un ancien Premier ministre, le libĂ©ral Vlad Filat, est en prison pour corruption depuis octobre 2015 ; nulle alliance majoritaire ne se dĂ©gage entre des forces politiques dĂ©mocrates, libĂ©rales, dĂ©mocrates-libĂ©rales, socialistes, pro russes, communistes et pro europĂ©ennes (la nouvelle formation protestataire Dreptate si Adevar « droit et vĂ©ritĂ© Â»). Autant de partis ou mouvements qui masquent un système opaque de gestion des affaires par les « barons Â», ceux que l’on qualifie de « politiciens mafieux Â» (mafioti). Aujourd’hui, le plus cĂ©lèbre d’entre eux est Vladimir Plahotniuc, que l’opinion soupçonne de tirer les ficelles, de contrĂ´ler le parti dĂ©mocrate, de dĂ©baucher des libĂ©raux et de vouloir accĂ©der Ă  la fonction de Premier ministre. NĂ© en 1966, formĂ© en Moldavie, il possède l’une des plus grandes fortunes du pays et cumule nombre de fonctions : homme d’affaires, membre du conseil d’administration de Petrom Moldova, attachĂ© depuis 2010 au parti dĂ©mocrate, dĂ©putĂ© en novembre 2014 – il renonce Ă  son mandat en juillet 2015 â€“, pressenti en janvier 2016 pour le poste de Premier ministre mais bloquĂ© par le prĂ©sident Timofti. Il possède trois radios et quatre chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision, et a crĂ©Ă© l’Association des hommes d’affaires de Moldavie ainsi que celle, humanitaire, baptisĂ©e Edelweiss. Ă€ Chisinau, il est devenu « monsieur P Â» et on n’évoque son nom qu’à demi-voix.

Depuis le mois de septembre 2015, les manifestations se succèdent. Les pro europĂ©ens et les groupes socialistes ont chacun installĂ© des tentes le long de l’imposant boulevard principal de Chisinau et des pancartes – en alphabets latin et cyrillique â€“ qui rĂ©clament la chasse aux voleurs ainsi que la restitution du pouvoir au peuple. Fin octobre 2015, certaines banderoles appelaient Ă  l’arrestation de Plahotniuc. L’effervescence augmente Ă  chaque nouvelle nomination d’un Premier ministre : ce fut le cas le 21 fĂ©vrier 2016 Ă  l’annonce de la formation d’un gouvernement conduit par Pavel Filip, qui a obtenu l’accord du Parlement en sept minutes ! Les Moldaves ont vu passer cinq gouvernements en moins de deux ans ! Pour sortir de la crise, certains rĂ©clament un rĂ©fĂ©rendum afin de rĂ©former les institutions et de se donner un exĂ©cutif fort avec l’élection d’un prĂ©sident au suffrage universel.

Le voisinage de l’Ukraine, en guerre intestine non rĂ©glĂ©e en dĂ©pit des appels rĂ©pĂ©tĂ©s de l’Union europĂ©enne, de la France et de l’Allemagne en particulier, au respect des accords de Minsk, la prĂ©sence de mercenaires moldaves pro russes combattant dans l’Est ukrainien contre Kiev et les rapports tendus tant de l’Union europĂ©enne que de Washington avec la Russie, nourrissent en arrière-plan la dĂ©stabilisation moldave. La crise pourrait conduire au dĂ©membrement du pays entre Chisinau, une Transnistrie sĂ©parĂ©e (capitale Tiraspol) et un espace gagaouze pratiquement indĂ©pendant avec, autour de la capitale Comrat, une population turcophone chrĂ©tienne – dès 1991, les Gagaouzes penchaient vers le sĂ©paratisme.

Les pĂ´les qui se dĂ©gagent – attraction vers la Russie contre affinitĂ©s Ă©lectives avec la Roumanie ou aspirations Ă  une identitĂ© moldave souveraine â€“ ne dĂ©bouchent pas sur une dynamique centripète. Les entitĂ©s territoriales ne sont pas des entitĂ©s ethniques. La Moldavie compte près de 77 % de roumanophones, 10 % d’Ukrainiens, 8 % de Russes, 3 % de Gagaouzes, et des minoritĂ©s rom, bulgare, juive, tatare… La Transnistrie, elle, n’est pas un espace communautaire russe : Roumains, Russes et Ukrainiens ne forment pas une population homogène, mais ils partagent une longue histoire commune et sont majoritairement russophones.

Les trois axes – russe, europĂ©en et souverainiste â€“ renvoient Ă  des temps successifs et dĂ©chirĂ©s de l’histoire de la RĂ©publique de Moldavie. Il suffit de dĂ©cliner les passĂ©s des espaces territoriaux et de leurs dĂ©nominations qui varient au fil du xxe siècle pour mesurer l’ampleur de la question identitaire/idĂ©ologique en ses frontières fluctuantes, sous-jacente aux enjeux contemporains qui font intervenir, au-delĂ  des hĂ©ritages handicapants, des donnĂ©es nouvelles de rapports conflictuels de puissance.

Ainsi, la RĂ©publique de Moldavie demeure en 2016 encore entravĂ©e par ses mĂ©moires fracturĂ©es. Sans reprendre toute l’histoire de cet espace ballottĂ© entre l’Empire ottoman, l’Empire russe, la Roumanie de l’après-Première Guerre mondiale (1918-1944) et l’Union soviĂ©tique (1944-1991)2, et qui, après la dĂ©composition de cette dernière, se constitue en RĂ©publique indĂ©pendante de Moldavie, notons qu’aujourd’hui ce sont les legs de la confrontation entre blancs et rouges qui pèsent sur Chisinau, et ce depuis 1918-1920. Quelques lignes de rappel sont ici nĂ©cessaires afin d’éclairer la situation actuelle : la RĂ©publique de Moldavie traĂ®ne un appendice rĂ©fractaire au contrĂ´le de Chisinau Ă  l’est du Dniestr. Cette faille conduit Ă  une simplification des composantes identitaires comme s’il fallait poser un choix binaire entre Russie et Roumanie, Est et Ouest, jouer une post micro guerre froide avec des pics de combats rĂ©els sur le terrain.

En 1919, à Versailles, les grandes puissances ayant défait l’Allemagne et l’Empire austro-hongrois optent pour la réunification de la Moldavie à la Roumanie, entrée en guerre du côté de l’Entente en août 1916. Clemenceau, entouré par quelques experts français roumanophiles tel le géographe Emmanuel de Martonne, pousse à cette solution. La nouvelle Roumanie, agrandie par les traités de paix, est perçue et soutenue comme un bastion antibolchevique, un élément du cordon sanitaire destiné à interdire la propagation révolutionnaire vers l’Ouest. Mais cette réunification s’opère après des mois de combats entre bolcheviques et forces contre-révolutionnaires au service de la Roumanie. Du côté des bolcheviques, on trouve des socialistes roumains tel Christian Rakovsky, qui sera en 1924 ambassadeur des soviets à Paris avant d’être éliminé par Staline pour avoir été proche de Trotski. Le conflit se joue autour du Dniestr, près de la ville de Bender… On s’y bat en 1918 et en 1992 à nouveau. Dans un face à face rouges contre blancs, une fois encore.

En cette grande Roumanie alliĂ©e de la France, la nouvelle province de Moldavie est pauvre, les Ă©lites russifiĂ©es ont suivi les courants idĂ©ologiques de la Russie rĂ©volutionnaire entre 1905 et 1917, la population paysanne est analphabète, la composition dĂ©mographique complexe, mĂ©lange, dans les villes principalement, de Roumains, de Russes, d’Ukrainiens et de juifs. L’État roumain a mis en place une politique Ă©ducative contraignante, associant Ă©ducation nationale et armĂ©e. La « roumanisation Â» des Ă©lites se heurte au mĂ©pris des russophones qui se veulent appartenir Ă  une grande culture et ignorer les Balkans, les fonctionnaires roumains au service d’une mission centralisatrice sont vus comme des Ă©trangers non respectĂ©s et, dans les annĂ©es 1930, le rĂ©gionalisme domine en Moldavie roumaine. Deux historiens, l’AmĂ©ricaine Irina Livezeanu et le Moldave Petru Negura, formĂ©s en partie Ă  Paris, Ă  l’École des hautes Ă©tudes en sciences sociales (ehess), ont Ă©tudiĂ© et l’œuvre de « roumanisation Â» et les rĂ©sistances Ă  ces injonctions Ă  travers les archives de l’entre-deux-guerres du ministère de l’Éducation nationale roumain, en particulier les Ă©crits des intellectuels moldaves. La mĂ©moire de ces annĂ©es n’est pas lisse ; elle porte Ă  polĂ©miques et pèse sur la relation actuelle entre Bucarest et Chisinau. Les Moldaves et leurs « frères Â» roumains se sont mutuellement déçus. Ă€ Bucarest, l’élite intellectuelle de Chisinau est soupçonnĂ©e de porter des tendances de gauche ; pour cette Ă©lite, la Roumanie, membre de l’otan et de l’Union europĂ©enne, mènerait une politique Ă©goĂŻste, sans respect pour les spĂ©cificitĂ©s et expĂ©riences historiques moldaves. Ce qui ne l’empĂŞche pas d’envoyer ses enfants poursuivre leurs Ă©tudes supĂ©rieures Ă  Bucarest et Ă  Iassi...

Pour comprendre les tendances Ă  la schizophrĂ©nie de la RĂ©publique indĂ©pendante de Moldavie depuis 1991, il faut revenir Ă  la stratĂ©gie soviĂ©tique faite de grignotage et d’attraction : en octobre 1924, Moscou, opposĂ©e au royaume de Roumanie, crĂ©e la RĂ©publique autonome socialiste soviĂ©tique moldave (rassm) de l’autre cĂ´tĂ© du Dniestr, Ă  l’est ; une entitĂ© modèle destinĂ©e Ă  attirer les populations de Moldavie roumaine et des travailleurs venus de toute l’Union soviĂ©tique autour d’une nouvelle capitale, Tiraspol, et d’un projet de modernisation et d’industrialisation – Tiraspol demeure aujourd’hui une ville d’architecture stalinienne. Mais la population dite moldave de cette nouvelle entitĂ© ne se chiffre qu’à 30 % contre 50 % pour les Ukrainiens… Pour faire vivre leur projet, les SoviĂ©tiques et les communistes moldaves vont donc Ĺ“uvrer Ă  la fabrication d’une identitĂ© moldave non roumaine et Ă  la diffusion d’une langue moldave – en fait du roumain mĂŞlĂ© d’élĂ©ments russes et transcrit en alphabet cyrillique.

La fracture entre l’espace moldave roumain sous contrĂ´le de Bucarest et la rassm soviĂ©tisĂ©e a-t-elle Ă©tĂ© colmatĂ©e durant les plus de quarante ans d’histoire soviĂ©tique de la Moldavie (1944-1991) ? Il semble que les traumatismes ainsi que les divergences identitaires et idĂ©ologiques soient difficiles Ă  combler. Rappelons qu’en 1940-1941, la Moldavie aura Ă©tĂ© dirigĂ©e par l’Union soviĂ©tique, puis qu’entre 1941 et 1944, elle a Ă©tĂ© intĂ©grĂ©e Ă  la Roumanie dirigĂ©e par le marĂ©chal Antonescu, alliĂ© d’Hitler, avant de se retrouver soviĂ©tisĂ©e. Le poids des mĂ©moires pèse en souffrances silencieuses, libĂ©rĂ©es, ou de nouveau entravĂ©es avec l’accession Ă  l’indĂ©pendance de 1991. Les romantiques pro roumains et les indĂ©pendantistes croisent les nostalgiques de la grande Union soviĂ©tique. Ils existent. Ă€ l’entrĂ©e de Tiraspol trĂ´ne une gigantesque statue de LĂ©nine qui fait face Ă  un tank ; le bâtiment du ComitĂ© central d’architecture soviĂ©tique, quant Ă  lui, est flanquĂ© de deux palissades ornĂ©es des photographies de hĂ©ros de la grande guerre patriotique et de citoyens mĂ©ritants dĂ©corĂ©s.

Au tout dĂ©but de l’avenue centrale, une petite maison, un musĂ©e dont une salle est dĂ©diĂ©e Ă  la commĂ©moration des combattants hĂ©roĂŻques des mois de mars-juillet 1992 contre les forces de Chisinau. Photographies fanĂ©es de jeunes gens tombĂ©s au cours de ces journĂ©es de guerre civile entourĂ©es de fleurs en plastique. Au dernier Ă©tage d’un ancien hĂ´tel soviĂ©tique dĂ©sertĂ© siège le quartier gĂ©nĂ©ral du groupe pro russe Pro Ryv, dirigĂ© par Dimitri Soin, interdit de sĂ©jour Ă  Chisinau et recherchĂ© par Interpol pour avoir commanditĂ© plusieurs assassinats. Il serait impliquĂ© dans des affaires de trafic d’armes. Je l’ai rencontrĂ© le 15 mai 2009 dans son bureau situĂ© au dernier Ă©tage de l’hĂ´tel, vaste pièce sobre oĂą trĂ´ne un portrait de Che Guevara ; de jeunes gens musclĂ©s montent la garde en bavardant. Lunettes noires, attachĂ© Ă  la pratique des arts martiaux et du yoga, Soin dĂ©fend en bon anglais la reconnaissance de l’indĂ©pendance de la Transnistrie, arguant du prĂ©cĂ©dent que fut celle du Kosovo. Il explique Ă©tudier en gĂ©opolitique le thème des conflits gelĂ©s.

2 mars 2016, Chisinau se souvient de ce conflit ni ethnique – des populations mĂ©langĂ©es â€“, ni religieux – les populations impliquĂ©es sont orthodoxes â€“, ni linguistique – le bilinguisme russe et roumain est pratiquĂ©. Le dĂ©roulement des opĂ©rations a Ă©tĂ© peu suivi en France : Ă  cette Ă©poque, tous les regards se portaient sur la Bosnie-HerzĂ©govine. Seul Jean-Baptiste Naudet, envoyĂ© spĂ©cial pour Le Monde Ă  Bucarest, a couvert les Ă©vĂ©nements, n’hĂ©sitant pas Ă  se dĂ©placer sur le front. Aujourd’hui, les tĂ©moignages de certains des acteurs de l’époque, hommes politiques, journalistes et militaires, se sont multipliĂ©s et les librairies de Chisinau regorgent de littĂ©rature sur cette guerre. Les lecteurs ne sont pas prĂŞts pour l’oubli ou souhaitent revenir sur cet affrontement fratricide. En 2012, le gĂ©nĂ©ral Ion Costas publie chez un Ă©diteur de Bucarest, Rao, Transnistrie 1989-1992. Chronique d’une guerre non dĂ©clarĂ©e, sous-titrĂ© Ce livre-Ă©vĂ©nement est dĂ©diĂ© Ă  ceux qui sont tombĂ©s dans les luttes pour l’intĂ©gritĂ© de la Moldavie. Appartenant Ă  une famille d’origine roumaine – son père a connu la dĂ©portation en SibĂ©rie pour avoir coopĂ©rĂ© avec les Roumains durant la Seconde Guerre mondiale â€“, il souligne la continuitĂ© entre la RĂ©publique auto proclamĂ©e de Transnistrie et la crĂ©ation de la rassm en 1924. En 2012 toujours, sort Ă  Bucarest l’ouvrage du colonel Anatol Munteanu, L’ÉpopĂ©e de la libertĂ©. La guerre sur le Dniestr, 1990-1992. Avec plus de trente pages d’annexes, il offre photographies et biographies des Moldaves tombĂ©s en 1992, les plus nombreux autour de Bender. Pourrait ĂŞtre citĂ© Ă©galement La Rivière de sang, recueil de tĂ©moignages de guerre paru en 2009 Ă  Chisinau et Ă©laborĂ© sous la direction de Valentina Ursu, journaliste Ă  la tĂ©lĂ©vision moldave en 1992 et ayant vĂ©cu le terrain. Celle-ci soutient, en 2016 encore, les vĂ©tĂ©rans de la guerre du Dniestr. Les questions qui reviennent dans tous ces Ă©crits sont celle des responsabilitĂ©s du dĂ©clenchement des hostilitĂ©s en mars et des raisons de l’ordre d’arrĂŞt des combats en juillet 1992 alors qu’à Chisinau, les plus exaltĂ©s des patriotes moldaves voulaient la mobilisation gĂ©nĂ©rale. Tous glorifient le courage des jeunes volontaires qui ont rejoint le combat.

La plupart des tĂ©moins et des acteurs moldaves s’accordent sur un point : le dĂ©clenchement des hostilitĂ©s appartient aux forces sĂ©paratistes de Transnistrie qui, le 2 mars, ont pris d’assaut le siège de la police du district de Dubasari. La rĂ©plique ne s’est pas fait attendre : sur ordre du vice-ministre de l’IntĂ©rieur de Chisinau, des forces de police franchissent le Dniestr ; tirs de chaque cĂ´tĂ© ; des blindĂ©s russes de la XIVe armĂ©e en position près de Tiraspol et les premières victimes civiles tombent. Les chiffres des morts et des blessĂ©s n’ont jamais Ă©tĂ© confirmĂ©s, mais ils se monteraient Ă  plus d’un millier entre mars et juillet. Du cĂ´tĂ© moldave, les combattants sont des forces de police appuyĂ©es par des volontaires et des vĂ©tĂ©rans d’Afghanistan ; du cĂ´tĂ© de Tiraspol, ceux que l’on appelle les gardistes, des mercenaires russes et des cosaques. L’intensitĂ© du conflit augmente en juin : la garde russophone attaque Bender sur la rive ouest roumanophone du Dniestr. Le 22 juin, Ă  Chisinau, le Parlement est rĂ©uni en sĂ©ance exceptionnelle ; le prĂ©sident Mircea Snegur dĂ©nonce de manière solennelle l’ingĂ©rence de la Russie dans les affaires intĂ©rieures de la Moldavie. Mais le 21 juillet, les prĂ©sidents russe et moldave, Boris Eltsine et Mircea Snegur, signent Ă  Moscou un accord de cessez-le-feu qui met fin au conflit armĂ© et prĂ©voit le retrait des Ă©lĂ©ments de la XIVe armĂ©e dans un dĂ©lai de trois ans. Une commission de conciliation russe, ukrainienne, moldave et roumaine travaillait Ă  la poursuite d’un accord dès le mois de juin.

Plusieurs donnĂ©es du conflit de 1992 sont Ă©claircies : les russophones de Transnistrie redoutaient un mouvement d’union avec la Roumanie ; Chisinau, de son cĂ´tĂ©, s’inquiĂ©tait de la dĂ©sagrĂ©gation potentielle de la RĂ©publique de Moldavie ; la Roumanie, sous la prĂ©sidence de Ion Iliescu, un gorbatchĂ©vien ajustĂ© aux contraintes formelles de la dĂ©mocratie, n’a pas bougĂ© – la question de la solidaritĂ© avec les frères moldaves de Chisinau mobilisait peu l’opposition â€“ ; l’Ukraine Ă©tait en chantier, la GĂ©orgie secouĂ©e par les sĂ©paratismes ossète et abkhaze, l’ArmĂ©nie par la fracture avec les AzĂ©ris et les Occidentaux tĂ©tanisĂ©s par la phase Bosnie-HerzĂ©govine des guerres de Yougoslavie.

Dans ce contexte, deux tendances se sont dĂ©gagĂ©es : l’une pro russe radicale incarnĂ©e par le gĂ©nĂ©ral Lebed, ancien d’Afghanistan, Ă  la tĂŞte des forces de la XIVe armĂ©e, tenace en sa volontĂ© de tenir Bender et qui, accusĂ© d’avoir outrepassĂ© les ordres de Moscou, eut Ă  plaider sa cause face au prĂ©sident russe3, l’autre, moins encline Ă  utiliser l’outil militaire, celle des hommes politiques ex-apparatchiks de partis communistes, un Mircea Snegur, un Ion Iliescu, ainsi que d’autres membres des Ă©quipes de la dĂ©fense et de la sĂ©curitĂ©, conseillers du prĂ©sident Ă  Chisinau, qui, ayant tous partagĂ© la mĂŞme culture soviĂ©to-lĂ©niniste, pouvaient s’entendre. C’est bien ce qui s’est produit le 21 juillet 1992 : vingt-quatre ans plus tard, le statut de la Transnistrie n’est pas rĂ©glĂ©, le retrait des forces militaires russes traĂ®ne toujours, le conflit gelĂ© se vit comme un Ă©tat d’attente, sans perspective.

La question de l’avenir se pose sur deux plans. Tout d’abord, quel futur s’offre Ă  la gĂ©nĂ©ration des jeunes de Transnistrie qui n’a pas connu la guerre froide et qui est très informĂ©e via Internet ? Militer pour une recomposition de la puissance russe ? Se mettre au service des mafieux locaux ? Glisser vers l’ouest ? Travailler Ă  l’Ouest pour le crime organisĂ© de l’Est ? Ensuite, quel projet russe pour ces zones d’alliĂ©s russophones autonomes et tout Ă  fait dĂ©pendants ?

La prĂ©vision est difficile, l’évolution de la situation dĂ©pendant du redressement ou non de la RĂ©publique de Moldavie, de la dĂ©termination – dans quel sens ? â€“ de l’Union europĂ©enne, de la force de l’otan, du dĂ©clin ou non de la Russie de Poutine. Aujourd’hui, les voies sont bouchĂ©es et, au fond de l’impasse, se battent Ă  coups de dĂ©nonciations, de dĂ©lations, de règlements de compte des acteurs, des tĂ©moins, des historiens marquĂ©s par les affinitĂ©s et les passions identitaires.

1 Mihai Fusus, « L’option de la Bessarabie est le fĂ©dĂ©ralisme Â», in Matei Cazacu et Nicolas Trifon (dir.), Un État en quĂŞte de nation. La RĂ©publique de Moldavie, Paris, Éditions Non-Lieu, 2010, p. 429.

2 Sur ces étapes, voir Petru Negura, Ni héros ni traîtres. Les écrivains moldaves face au pouvoir soviétique sous Staline, Paris, L’Harmattan, 2009.

3 GĂ©nĂ©ral Lebed, Les MĂ©moires d’un soldat, Monaco, Éditions du Rocher, 1995, pp. 338-339. Lebed accuse la Roumanie, la Lituanie et la Lettonie d’envoyer armements et tireurs d’élite aux forces moldaves contre la Transnistrie.

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