N°33 | L'Europe contre la guerre

Edgar Morin

L’Europe contre la guerre

Inflexions : Dans Penser l’Europe1, vous affirmez que « l’Europe se dissout dès que l’on veut la penser de façon claire et distincte, elle se morcelle dès que l’on veut reconnaĂ®tre son unitĂ© Â». Peut-on seulement la dĂ©finir ?

Edgar Morin : La dĂ©finition de l’Europe ne peut pas ĂŞtre gĂ©ographique car cet espace n’a pas de vraies frontières avec le continent eurasiatique dont il fait partie. La MĂ©diterranĂ©e a Ă©tĂ© pendant des siècles le centre d’une civilisation europĂ©enne ; elle reste une mer de communication et de conflits, très liĂ©e Ă  l’Europe. La gĂ©ographie ne nous aide donc pas et je crois que l’Europe moderne est d’abord un complexus2. Si le mot lui-mĂŞme a mis du temps Ă  s’imposer, la rĂ©alitĂ© qu’il recouvre est le fruit d’un complexe d’évĂ©nements en interrelation, en interaction permanentes dans lesquelles comptent les invasions, le dĂ©veloppement Ă©conomique, la formation des États nationaux, l’essor culturel de la Renaissance, l’ouverture au monde extĂ©rieur, Ă  la pensĂ©e ancienne des Grecs… Lorsque j’ai Ă©tĂ© sollicitĂ© par l’ambassadeur Pierre Morel3, un homme que j’estime infiniment, pour signer un manifeste visant Ă  inscrire dans la Constitution europĂ©enne que l’Europe est chrĂ©tienne, j’ai rĂ©pondu que c’était Ă©videmment une source, mais que la dĂ©mocratie, la science ou la technique n’ont rien de chrĂ©tien ; certes les idĂ©es de fraternitĂ© laĂŻcisĂ©es et introduites dans notre conscience avec notamment le triptyque « libertĂ©-Ă©galitĂ©-fraternitĂ© Â» tĂ©moignent d’une rĂ©fĂ©rence chrĂ©tienne indĂ©niable, au demeurant toujours vivante, mais l’Europe ne peut pas y ĂŞtre rĂ©duite car elle est mĂ©ta chrĂ©tienne. Donc, oui, la dĂ©finition fait problème car l’Europe moderne est une entitĂ© en transformation permanente, au grĂ© du dynamisme de la technique, de la science, de la politique, des conflits ou des collaborations entre les États. Dans le fond, ma gĂ©nĂ©ration a vĂ©cu cette transformation formidable.

Inflexions : Diriez-vous que, d’une certaine façon, « l’Europe contre la guerre Â» c’est d’abord et essentiellement l’expression d’une Europe qui s’est construite en opposition Ă  la guerre ?

Edgar Morin : Historiquement, les guerres ont contribuĂ© Ă  la formation de l’unitĂ© des nations. Beaucoup de Bretons ont ainsi dĂ©couvert qu’ils n’étaient pas d’un « plou Â» particulier, mais qu’ils Ă©taient bretons et, plus encore, qu’ils Ă©taient français. Pour autant, comment expliquer en effet que des États qui ont tellement de choses en commun aient passĂ© leur temps Ă  s’entre-dĂ©truire ? Certes l’idĂ©e d’Europe couvait depuis des siècles – que l’on pense simplement Ă  Victor Hugo â€“, mais il a fallu les dĂ©sastres et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale pour que quelques hommes politiques ou parapolitiques rĂ©ussissent enfin Ă  faire de ce projet quelque chose de concret. L’Europe est nĂ©e de cette volontĂ© de paix traduite de façon concrète en tissages de collaborations. Face Ă  la rĂ©sistance des États-nations, le cours de l’Europe a contournĂ© l’obstacle politique pour se prĂ©cipiter dans l’économie parce que l’essor des annĂ©es 1950-1955 rendait possible la communautĂ© charbon acier et permettait d’envisager de puissants dĂ©veloppements Ă©conomiques. Ces dĂ©veloppements ont fait d’elle une rĂ©alitĂ© Ă©conomique sans frontières, mais, dans le mĂŞme temps, ils en ont aussi fait un nain politique incapable d’adopter une politique commune. De mon point de vue, l’Europe a failli Ă  sa mission : ĂŞtre un asile de paix et de culture dans un monde qui replongeait dans les dangers multiples ; non pas une oasis fermĂ©e, comme la Suisse, mais un espace qui porte un message de paix et d’entente au monde. Et cette Europe-lĂ  n’a pas pu exister car elle n’est pas parvenue Ă  avoir de vision politique unifiĂ©e.

Inflexions : Pour quelles raisons estimez-vous que l’Europe a failli Ă  cette mission, celle d’être un espace de paix ouvert sur le monde ?

Edgar Morin : Si la relation Ă  l’Union soviĂ©tique a d’abord affaibli l’idĂ©e europĂ©enne – le projet s’est construit contre un danger qui Ă©tait, en rĂ©alitĂ©, aussi partie de sa propre culture â€“, la chute du rideau de fer est arrivĂ©e trop tard pour permettre une « rĂ©intĂ©gration Â». La mondialisation techno-Ă©conomique qui s’est opĂ©rĂ©e Ă  partir des annĂ©es 1990 – invasion par l’économie libĂ©rale capitaliste et dĂ©veloppement exponentiel des tĂ©lĂ©communications â€“ a au contraire produit une vĂ©ritable balkanisation politico-culturelle. Les gens se sont sentis menacĂ©s dans leur identitĂ© et la guerre a Ă©clatĂ© entre des peuples qui vivaient jusqu’alors en bonne intelligence : guerre entre l’AzerbaĂŻdjan et l’ArmĂ©nie, guerre en Yougoslavie, qui Ă©tait une nation presque constituĂ©e, scission de la TchĂ©coslovaquie…

En outre, après l’explosion de la bombe puis la guerre froide, le monde a perdu cette croyance inculquée par l’Occident d’une Histoire en progrès constant, une croyance pour laquelle les récessions n’étaient que de simples embardées. Cette perte de foi dans le futur, véritable angoisse existentielle, a poussé à se tourner vers le passé. Or le passé, c’est l’identité, c’est la culture, c’est la religion… Paradoxalement d’ailleurs, la chute de la croyance dans le communisme a conduit à un renouveau religieux presque généralisé. La foi communiste, et donc la foi dans le futur, s’est brusquement effondrée, avec pour tentation le retour aux vieilles religions ayant fait leurs preuves.

Or cette angoisse gĂ©nĂ©ralisĂ©e a coĂŻncidĂ© avec une crise larvĂ©e de civilisation dont j’avais pu Ă©prouver les symptĂ´mes lorsque j’étais en Californie dans les annĂ©es 1970 : des jeunes, parmi les plus aisĂ©s, fuyaient la sociĂ©tĂ© pour vivre en communautĂ© ; refusant l’abondance, ils recherchaient ainsi l’amour et l’amitiĂ©. Quand la civilisation se dĂ©veloppe jusqu’à faire du luxe une nĂ©cessitĂ©, chacun en devient prisonnier et la vie se vide peu Ă  peu de sa substance Ă  mesure que les besoins affectifs sont nĂ©gligĂ©s. L’intĂ©rĂŞt, le profit, le calcul froid et la compĂ©tition deviennent prĂ©dominants avec, pour corollaires, les contrecoups bien connus tels que le burn-out. En rĂ©action, chacun aspire, plus ou moins confusĂ©ment, Ă  un monde plus solidaire, plus Ă©panouissant. Dans les premières semaines de Mai-68, j’avais remarquĂ© qu’il y avait une sorte d’exubĂ©rance dans les rues : dans le contexte de paralysie du pouvoir de l’État, tout le monde parlait Ă  tout le monde, les cabinets mĂ©dicaux s’étaient vidĂ©s. Dès qu’au bout de deux semaines le conflit a repris, les gens sont retournĂ©s voir le mĂ©decin. Notre sociĂ©tĂ© souffre de maux psychosomatiques qui sont des composantes de notre civilisation.

Enfin, Ă  partir de 2008 s’est greffĂ©e sur cette crise de civilisation la crise Ă©conomique que nous connaissons et qui se poursuit de façon sinusoĂŻdale. Souvenons-nous que la grande crise Ă©conomique de 1929 a Ă©tĂ© capitale dans le triomphe du nazisme en Allemagne et qu’elle a ensuite eu des effets très profonds dans les autres pays europĂ©ens. Cette crise s’est rĂ©glĂ©e en millions de morts, Ă  considĂ©rer que la Seconde Guerre mondiale en est la consĂ©quence directe. Donc aujourd’hui, alors que la crise Ă©conomique gĂ©nère les problèmes lancinants du chĂ´mage et suscite l’angoisse de la prĂ©caritĂ©, nos concitoyens sont dans une situation oĂą s’aggrave la peur, donc la re fermeture sur soi. Se rĂ©pand alors la croyance que le mal vient de l’étranger : les juifs, les Arabes, les immigrĂ©s, l’Europe… Avec le retour en force des particularismes, cette dernière est condamnĂ©e parce qu’elle fait perdre au pays son identitĂ©.

Inflexions : Il se serait produit une sorte de retournement progressif, « l’Europe contre la guerre Â» Ă©tant dĂ©sormais Ă  entendre moins dans son Ă©loignement volontaire du danger – mission qui selon vous a partiellement sinon totalement Ă©chouĂ© â€“ que dans une proximitĂ© subie. « L’Europe contre la guerre Â», ce serait aujourd’hui l’Europe au plus près du danger ?

Edgar Morin : Ă€ mon avis, nous sommes effectivement arrivĂ©s Ă  un point très dĂ©cadent. L’Europe s’est complètement recroquevillĂ©e sur elle-mĂŞme, en attestent les rĂ©actions face Ă  la crise grecque comme l’attitude Ă  l’égard des rĂ©fugiĂ©s en provenance du Moyen-Orient. Aujourd’hui atteinte des mĂ©tastases du cancer qui ronge le Moyen-Orient, elle n’a pas Ă©laborĂ© de ligne politique alors mĂŞme qu’il Ă©tait possible d’en dĂ©finir une il y a encore quelques mois. Il est vrai que le prĂ©sident Hollande a rĂ©cemment annoncĂ©, lors d’un discours historique, qu’il fallait construire une grande coalition, mais cette dĂ©claration arrive bien tard. Car cette guerre est bien plus qu’une guerre civile : elle est un brasier dans lequel brĂ»lent autant les rivalitĂ©s internationales – en tĂ©moignent les interventions plus ou moins directes des Français, des AmĂ©ricains, des Russes ou des Turcs â€“ que les luttes interconfessionnelles entre sunnites et chiites locaux, et, au-delĂ , entre sphères d’influence saoudienne et iranienne. Bref, dans ce brasier, lutte obscure de tous contre tous dans laquelle personne ne sait qui sont les modĂ©rĂ©s et qui sont les ultras, s’est dĂ©veloppĂ© Daesh, une entitĂ© territoriale fruit du fanatisme extrĂŞme et dont les origines sont Ă  rechercher dans la guerre d’Afghanistan. Les puissances auraient dĂ» intervenir pour arrĂŞter les combats au stade embryonnaire du califat plutĂ´t que de tergiverser pour savoir s’il fallait ou pas « liquider Â» Bachar el-Assad, qui, du reste, se porte de mieux en mieux. Alors comment faire ? Nos frappes aĂ©riennes, en Syrie ou en Afrique, ont une valeur symbolico-punitive sans aucune efficacitĂ© rĂ©elle. Tout le monde sait – et surtout les Ă©tats-majors â€“ que c’est seulement par une action de troupes Ă  terre que l’on peut aboutir Ă  un changement. Les frappes aveugles entretiennent au contraire la haine. Au bilan, non seulement les timides tentatives de rĂ©solution du conflit se heurtent Ă  de nouveaux Ă©vĂ©nements aggravants, mais, Ă  supposer que Daesh soit territorialement Ă©liminĂ© de Syrie et d’Irak, le cancer s’est dĂ©jĂ  rĂ©pandu. Certes, arrĂŞter le conflit au plus tĂ´t demeure un impĂ©ratif, qui conditionne en particulier le retour des rĂ©fugiĂ©s, mais le problème est dĂ©sormais beaucoup plus large.

Cette guerre est d’un type nouveau car les actions viennent Ă  la fois de l’intĂ©rieur et de l’extĂ©rieur. Or la peur des attentats provoque une fermeture hypernationaliste, donc une forme de rĂ©gression anti-europĂ©aniste. Une secte de fanatiques tĂ©lĂ©guide de l’étranger des agents recrutĂ©s dans une jeunesse convertie par des imams illuminĂ©s pour avoir Ă©tĂ©, au prĂ©alable, rejetĂ©e donc humiliĂ©e. Si, de nos jours, le christianisme est devenu une religion privĂ©e, « adoucie Â», l’islam est restĂ© très conquĂ©rant. N’ayant pas connu la Renaissance, il est nĂ© et s’est dĂ©veloppĂ© dans un espace colonisĂ© par l’Empire ottoman puis par les EuropĂ©ens. Les solutions possibles, la dĂ©mocratie et le socialisme arabe, sont des Ă©checs qui laissent le champ libre Ă  l’idĂ©e, initialement portĂ©e en Égypte par les Frères musulmans, de retrouver la dignitĂ© et la force originelles de l’islam en recrĂ©ant les conditions qui avaient fait sa grandeur.

Malheureusement, j’ai le sentiment de revivre une pĂ©riode de cĂ©citĂ© comparable Ă  celle des annĂ©es 1930-1940, dans des conditions diffĂ©rentes mais avec un danger tout aussi rĂ©el. La Grande Guerre, Ă©pouvantable guerre fratricide, a crĂ©Ă© en Europe un fort courant pacifiste qui, de façon tragique, s’est rĂ©solu Ă  s’entendre avec Hitler au motif du « plus jamais cela Â». Parce que les conditions nouvelles de l’action, son Ă©cologie spĂ©cifique, n’ont alors pas Ă©tĂ© prises en compte, le pacifisme, qui Ă©tait la vocation de l’Europe, a, par aveuglement, dĂ©viĂ© vers la collaboration. De fait, Munich est Ă  interprĂ©ter comme une double tragĂ©die : non seulement c’est une capitulation devant l’Allemagne, mais c’est Ă©galement la cause du pacte germano-soviĂ©tique, Staline concluant qu’il devait s’entendre avec Hitler face Ă  des Occidentaux qui feraient tout pour diriger les ambitions allemandes contre l’Union soviĂ©tique. Autre paradoxe du pacifisme, on a dĂ©clarĂ© la guerre Ă  l’Allemagne pour ne pas la lui faire : lorsque celle-ci envahit la Pologne, la France et la Grande-Bretagne lui dĂ©clarent la guerre mais ne font rien pour soulager les Polonais ; elles restent dans l’immobilisme le plus total jusqu’à l’invasion du territoire français, Ă  part l’expĂ©dition Ă  Narvik. Si ce ne sont pas les mĂŞmes aveuglements qui nous menacent aujourd’hui, ils n’en sont pas moins tout aussi dangereux.

Inflexions : Dans Penser l’Europe, vous Ă©voquiez l’annĂ©e zĂ©ro comme point de dĂ©part d’un projet Ă  construire. Ne sommes-nous pas revenus, par rĂ©gression, Ă  une autre forme d’annĂ©e zĂ©ro, au sens oĂą il faut dĂ©sormais vite rĂ©agir pour sauver le projet ?

Edgar Morin : Certes, le passĂ© nous enseigne qu’il a fallu des millions de morts pour susciter un sursaut de conscience collective, mais nous n’en sommes peut-ĂŞtre pas encore au point d’une guerre de tous contre tous. Personnellement, je pense mĂŞme qu’il peut y avoir un brusque changement de cours. L’imprĂ©vu, que j’ai bien expĂ©rimentĂ© dans ma vie, est aussi un enseignement Ă  tirer de l’Histoire : les plus grands dĂ©sastres sont arrivĂ©s quand on est persuadĂ© de pouvoir gagner, Ă  l’instar de NapolĂ©on 1er ou de NapolĂ©on III. Si la certitude conduit donc aux dĂ©sastres, misons sur l’incertain, sur le « toujours Ă  advenir Â». La pensĂ©e complexe tient compte de cette Ă©cologie de l’action qui intègre les conditions extĂ©rieures en modifiant « en route Â» le sens des dĂ©cisions que l’on prend. « Ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin Â», Ă©crivait très justement Kierkegaard. VoilĂ  qui rĂ©sume bien notre situation : il y a une voie, un chemin Ă©troit, mais qui ne s’emprunte qu’en acceptant d’affronter la difficultĂ©.

Il n’y a pas de solution immĂ©diate. Les mesures sĂ©curitaires, extĂ©rieures, sont peu efficaces car vous aurez beau multiplier les forces de sĂ©curitĂ©, il restera toujours des lieux vulnĂ©rables. En revanche, c’est de l’intĂ©rieur qu’il faut frapper ces mouvements ; ayant vĂ©cu la RĂ©sistance sous l’Occupation, je sais combien Ă©taient particulièrement dangereux les traĂ®tres et les agents infiltrĂ©s. Certes, il ne s’agit pas de dire que les mesures de prĂ©caution policière n’ont pas de sens, mais il y a essentiellement une double action Ă  mener : l’une sur le territoire national et l’autre au plan planĂ©taire.

Au plan national, il faut promouvoir les dispositifs, encore embryonnaires, de « dĂ© radicalisation Â», en agissant dans le domaine de l’enseignement, dès le collège et le lycĂ©e. Pourquoi ? Parce que, et je l’ai dit au ministre de l’Éducation nationale et Ă©crit, en particulier dans Les Sept Savoirs nĂ©cessaires Ă  l’éducation du futur4, il faut enseigner les risques d’illusion et d’erreur qui viennent du processus de connaissance. Quels sont ces risques ? On le voit chez tous ceux qui deviennent des fanatiques et dont il faut chercher Ă  dĂ©crypter le fonctionnement. Personne ne naĂ®t « terroriste Â». L’individu mis sous influence passe Ă  une vision manichĂ©enne de l’histoire oĂą le monde est divisĂ© entre le Bien et le Mal, puis Ă  une vision rĂ©ductrice de la rĂ©alitĂ© d’oĂą n’émergent plus que les vices de l’Autre. Avec la rĂ©ification de l’imaginaire, l’idĂ©ologie prend peu Ă  peu la place du rĂ©el et devient… le rĂ©el. Il y a donc une psychologie contre laquelle il faut lutter prĂ©ventivement et, Ă  mon avis, c’est d’abord en enseignant la connaissance complexe que l’on peut Ă©viter le fanatisme parce qu’au prisme de la complexitĂ©, la diversitĂ© des arguments peut ĂŞtre saisie. J’appelle cela la « dialogie Â», mais Pascal n’affirmait pas autre chose en Ă©crivant que « le contraire d’une grande vĂ©ritĂ©, ce n’est pas une erreur, c’est une vĂ©ritĂ© contraire Â», ce que reprendra d’ailleurs Niels Bohr quelques siècles plus tard pour la physique quantique. Malheureusement, les esprits sont le plus souvent formĂ©s dans la connaissance binaire et, une fois « blindĂ©s Â», il est bien difficile de les faire sortir de l’ornière, mĂŞme si cela est toujours possible. Il faut alors s’attaquer Ă  ce blindage mental, ce qui est le sens mĂŞme du processus de « dĂ© radicalisation Â». Pour avoir connu des cas prĂ©cis dans le passĂ©, je note que tout commence par le doute, puis, peu Ă  peu, l’écheveau se dĂ©mĂŞle, lentement le voile se dĂ©chire. Des anciens des brigades rouges italiennes sont ainsi devenus des « petits pères tranquilles Â» ! Enfin, la lutte contre la ghettoĂŻsation est une autre piste d’efforts. En Colombie et au BrĂ©sil, des expĂ©riences rĂ©ussies en maisons d’éducation et de culture permettent Ă  des gamins, promis Ă  un avenir de dĂ©linquants, d’être rĂ©insĂ©rĂ©s car reconnus comme des ĂŞtres humains Ă  part entière.

Au plan planĂ©taire, il faut lutter contre la rĂ©duction manichĂ©enne qui fait de cette guerre un choc de civilisations. La secte – al-QaĂŻda ou Daesh â€“ a pour ennemis principaux les autres pays arabes, et plus gĂ©nĂ©ralement la grande majoritĂ© des peuples qui ont une interprĂ©tation pacifique de l’islam. De ce point de vue, le Maroc est un pays d’autant plus intĂ©ressant que la rĂ©sistance au fanatisme est portĂ©e par un roi qui est en mĂŞme temps commandeur des croyants ! Pour avoir dialoguĂ© par Ă©crit avec Tariq Ramadan, diabolisĂ© pour ĂŞtre le petit-fils du fondateur des Frères musulmans, je constate que son discours a Ă©voluĂ© jusqu’à admettre la possibilitĂ© d’un islam occidental incluant la dĂ©mocratie, l’égalitĂ© de la femme et le droit de quitter sa religion. Les textes fondamentaux des religions monothĂ©istes, la Bible comme le Coran, ont des formulations très ambiguĂ«s, parfois contradictoires selon les lectures. De notre cĂ´tĂ©, cessons donc d’avoir nous aussi une vision rĂ©ductrice et unilatĂ©rale du monde islamique Ă  considĂ©rer tout musulman comme une menace. Ce travail d’ouverture ne peut d’ailleurs s’affranchir, selon moi, d’un regard distanciĂ© sur notre propre histoire chrĂ©tienne, laquelle reste marquĂ©e par ses propres horreurs, telles l’Inquisition ou les croisades. Donc il faut lutter contre le manichĂ©isme, l’aveuglement et la fermeture Ă  l’Autre.

Les donnĂ©es du problème sont lĂ . Il faut dĂ©sormais ne pas hĂ©siter Ă  emprunter des voies difficiles sans pour autant ĂŞtre certain d’avoir le temps de rĂ©ussir ou de ne pas ĂŞtre mis en Ă©chec. La voie est Ă©troite ; difficile est la voie.

Propos recueillis par Hervé Pierre

1 Edgar Morin, Penser l’Europe, Paris, Gallimard, 1990.

2 « Ce qui est tissĂ© ensemble Â».

3 Pierre Morel a notamment été ambassadeur en Union soviétique, en Chine et au Saint-Siège.

4 Edgar Morin, Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Paris, Le Seuil, 2000.

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