N°33 | L'Europe contre la guerre

François Scheer

Éditorial

L’Europe et la guerre : une fois l’idĂ©e lancĂ©e, le comitĂ© de rĂ©daction d’Inflexions s’est longuement interrogĂ© sur son intĂ©rĂŞt. N’était-ce pas le passĂ©, un passĂ© pesant que les EuropĂ©ens avaient voulu rejeter dans les oubliettes de l’histoire en dĂ©clarant la guerre Ă  la guerre ? Donc l’Europe contre la guerre ? Mais n’était-on pas lĂ  dans la fiction, avec des moissons de projets jamais levĂ©es depuis soixante-dix ans ? Restait une soudaine actualitĂ©, une Europe tout contre la guerre, une menace Ă  ses frontières, un dĂ©fi aux certitudes irĂ©niques d’une Union dĂ©jĂ  en proie aux doutes sur son avenir. VoilĂ  qui mĂ©ritait malgrĂ© tout un retour aux sources de l’aventure europĂ©enne et une interrogation sur la capacitĂ© de cette Europe (dĂ©s) unie Ă  affronter les nouveaux pĂ©rils qui la guettent.

« La paix mondiale ne saurait ĂŞtre sauvegardĂ©e sans des efforts crĂ©ateurs Ă  la mesure des dangers qui la menacent. La contribution qu’une Europe organisĂ©e et vivante peut apporter Ă  la civilisation est indispensable au maintien des relations pacifiques. En se faisant depuis plus de vingt ans le champion d’une Europe unie, la France a toujours eu pour objet essentiel de servir la paix. L’Europe n’a pas Ă©tĂ© faite, nous avons eu la guerre. Â» Ces phrases, qui ouvrent la dĂ©claration de Robert Schuman du 9 mai 1950, appartiennent Ă  l’histoire. Une histoire d’un demi-siècle traversĂ© par deux conflits mondiaux que l’Europe a engagĂ©s, et qui la laissent dĂ©vastĂ©e et contrainte, devant la montĂ©e de pĂ©rils dont elle n’a pas cette fois-ci la maĂ®trise, de faire le choix de la paix. Une paix si contraire Ă  un millĂ©naire d’histoire europĂ©enne qu’elle passe nĂ©cessairement par la voie Ă©troite de l’unitĂ©.

Que la perspective d’une nouvelle tragĂ©die planĂ©taire ait contraint une Europe Ă  bout de forces Ă  faire de la paix un impĂ©ratif catĂ©gorique et, pour lui donner corps, Ă  s’engager sur la voie de l’unitĂ© ne peut ĂŞtre niĂ©e. Que quarante annĂ©es de guerre froide et de paix imposĂ©e aient contribuĂ© Ă  accĂ©lĂ©rer cette marche Ă  l’unitĂ© et Ă  consolider l’édifice communautaire est tout aussi Ă©vident. Mais que l’Europe puisse un jour aspirer Ă  la paix dans l’unitĂ© n’était pas une idĂ©e neuve. Dans sa dĂ©claration, Robert Schuman Ă©voque Ă  juste titre les efforts d’Aristide Briand dans l’entre-deux-guerres. Et voilĂ  des siècles que de bons esprits plaidaient pour « la recherche d’une union pour la paix et par la paix Â», ainsi que le rappelle AndrĂ© Brigot dans ce numĂ©ro. Il y eut mĂŞme un siècle oĂą « après les terribles guerres de la RĂ©volution et de l’Empire, les dirigeants europĂ©ens [...] eurent le souci de reconstruire un nouvel ordre europĂ©en qui permettrait d’éviter le retour d’une telle catastrophe Â». Ainsi que le dĂ©crit Jacques-Alain de SĂ©douy, les cinq grandes puissances europĂ©ennes parvinrent Ă  s’entendre pour rĂ©gler tout au long du xixe siècle par la voie diplomatique toutes sortes de conflits qui menaçaient les intĂ©rĂŞts des grands et la paix du continent : tel fut ce « concert europĂ©en Â» qui assura Ă  l’Europe, jusqu’à l’explosion de 1914, et malgrĂ© quelques accrocs mineurs, un siècle de paix. Mais une paix qui tenait Ă  la recherche constante d’un Ă©quilibre, toujours fragile, entre les grandes puissances et ne s’appuyait nullement sur un dĂ©sir d’unitĂ©. Cette diplomatie de confĂ©rence ne put rien contre la montĂ©e des nationalismes, qui emporta comme un fĂ©tu de paille le système en 1914. L’abstinence n’avait que trop durĂ©.

C’est donc bien une « Europe contre la guerre Â» qui tente, Ă  partir de 1945, pour la première fois de son histoire, contrainte par des Ă©vĂ©nements qui lui Ă©chappent, de conjuguer unitĂ© et paix. Et comme le temps presse, ainsi que l’alliĂ© amĂ©ricain, on va jusqu’à concevoir, dans l’unitĂ©, une paix armĂ©e. C’était toutefois compter sans le poids de l’histoire. Quand bien mĂŞme le concept unitaire s’appuyait-il sur l’assurance d’une rĂ©conciliation entre les deux principaux fauteurs de guerre du demi-siècle passĂ©, rĂ©armer sans plus attendre l’Allemagne pĂ©trifiait la France. C’est ainsi que l’Europe en vint Ă  confier sa survie au protecteur amĂ©ricain. Et que la France, revenue Ă  la raison, mais trop tard, ne parvint jamais Ă  convaincre ses partenaires que dans un monde oĂą, passĂ© le temps de la guerre froide, reprennent les jeux de puissance, une Europe qui bannit la violence Ă  l’intĂ©rieur de ses frontières au point de tenir pour superflue une dĂ©fense europĂ©enne autonome refuse de fait la puissance et prend le risque de se trouver hors-jeu. L’entretien avec Christian Malis, autant que l’article de Daniel Hermant et François Lagrange ne permettent guère d’en douter.

Or voilĂ  que cette Europe irĂ©nique voit soudain la guerre Ă  sa porte, et qui plus est, comme le souligne Pierre Manent, « des formes de guerre qui ont cette particularitĂ© de rendre largement caduque la distinction politique primordiale et fondatrice entre l’intĂ©rieur et l’extĂ©rieur tout en obscurcissant la distinction entre la guerre et la paix Â». Sans doute l’otan, qui assure de fait depuis soixante-cinq ans la dĂ©fense de l’Europe, a-t-elle survĂ©cu Ă  la fin de la guerre froide et s’est-elle efforcĂ©e, comme le dĂ©taillent FrĂ©dĂ©ric Gout et Olivier Kempf, de s’adapter aux nouvelles formes et Ă  la nouvelle carte des conflits dans le monde. Mais les deux auteurs ne peuvent dissimuler que « l’Alliance atlantique semble aujourd’hui plongĂ©e dans un embarras conceptuel. Si elle est revenue naturellement Ă  sa mission première de dĂ©fense collective du territoire europĂ©en, [elle] peine Ă  imaginer ce que pourrait ĂŞtre une stratĂ©gie militaire [permettant] d’assurer une dĂ©fense de l’avant du territoire europĂ©en Â».

On voit bien par-lĂ  dans quelle impasse se sont fourvoyĂ©s les gouvernements europĂ©ens en remettant entièrement Ă  la puissance amĂ©ricaine le soin de garantir la mise hors la loi de la guerre sur le continent. Car face au terrorisme international qui se joue des frontières nationales, les mesures Ă  prendre pour assurer la sĂ©curitĂ© des territoires ne sont pas d’abord d’ordre militaire et ne relèvent pas d’abord de l’Alliance atlantique. Ce ne sont ni le retournement diplomatique de la France ni son Ă©trange retour dans l’organisation intĂ©grĂ©e qui l’ont prĂ©servĂ©e des attentats de l’annĂ©e 2015.

Que les États europĂ©ens se soient trouvĂ©s incapables, Ă  quelques très rares exceptions, d’accueillir dans la dignitĂ© les vagues de rĂ©fugiĂ©s fuyant les zones de combats est symbolique de l’affaissement du grand projet europĂ©en conçu il y a soixante-cinq ans pour conjurer le cycle des guerres toujours recommencĂ©es. Edgar Morin note avec raison que « l’Europe a failli Ă  sa mission : ĂŞtre un asile de paix et de culture dans un monde qui replongeait dans les dangers multiples ; non pas une oasis fermĂ©e, comme la Suisse, mais un espace qui porte un message de paix et d’entente au monde. Et cette Europe-lĂ  n’a pas pu exister car elle n’est pas parvenue Ă  avoir de vision politique unifiĂ©e Â».

L’Europe contre la guerre, pourquoi pas ? Ă€ condition d’en payer le prix. Or celui-ci est Ă©levĂ© : il suffit de lire Armel Huet pour s’en convaincre. L’Europe des vingt-huit en est-elle capable ? On peut en douter. Mais pour sortir d’affaire une Europe embourbĂ©e dans la montĂ©e des populismes et le retour des fièvres nationalistes, et Ă©viter que dans le tumulte prĂ©sent elle ne disparaisse dĂ©finitivement de la carte du monde, aucun traitĂ© n’interdit Ă  quelques-uns de reprendre l’initiative. Mais le temps presse...