N°34 | Étrange étranger

Jean-Luc Cotard

Lettres Lan samaises

La revue Inflexions a sollicitĂ© le commandant Van Nam Me, officier fictif des forces armĂ©es du Lan Sam, pays fictif qui se situe quelque part en Asie du Sud-Est, lĂ  oĂą les forĂŞts abritent des tigres et la mousson arrose les terres fertiles. Le commandant Van Nam est arrivĂ© en France pour suivre la formation de l’École de guerre. Il est destinĂ©, Ă  son retour, Ă  prendre le commandement du bataillon des forces spĂ©ciales de son pays. Il est le neveu de sa majestĂ© Van DaĂŻ Me, roi de Lan Sam, et petit-cousin du gĂ©nĂ©ral-prince Van Nam Tim, ministre de la Guerre. Il est le premier officier du Lan Sam Ă  recevoir une formation au sein de l’armĂ©e française – avant l’avènement, en 2000, du roi Van DaĂŻ Me, le Lan Sam avait dĂ©cidĂ© de s’isoler Ă©conomiquement et politiquement.

La francophilie affichĂ©e de la famille rĂ©gnante et sa volontĂ© de dĂ©couvrir la France ont conduit le commandant Van Nam Me Ă  offrir Ă  nos lecteurs, avec l’accord de son oncle, quelques extraits de leur correspondance Ă©changĂ©e depuis le printemps 2016. Une correspondance strictement personnelle, mais qui ne porte atteinte ni aux obligations de confidentialitĂ© ni aux obligations diplomatiques d’un officier hĂ´te de notre pays. Un jeune homme promis Ă  un brillant avenir dĂ©couvre l’armĂ©e française. La revue remercie sincèrement son excellence le gĂ©nĂ©ral-prince pour l’autorisation qu’il a bien voulu donner et le commandant pour la sĂ©lection de passages d’une correspondance visiblement nourrie et rĂ©gulière. Les lettres ont Ă©tĂ© rĂ©digĂ©es en français. Celles dont nous publions des extraits se sont arrĂŞtĂ©es au mois de juillet 2016. Les observations faites par le commandant Van Nam ne lui permettent pas d’aborder dĂ©jĂ  l’influence de théâtres d’opĂ©rations comme le Mali, plus largement la bande sahĂ©lo-sahĂ©lienne, la CĂ´te d’Ivoire, l’ex-Yougoslavie ou, peut-ĂŞtre et surtout, l’Afghanistan. Nous assistons en fait Ă  la dĂ©couverte d’une armĂ©e par un officier Ă©tranger.

  • 25 mars 2016. Lettre du commandant Van Nam Me
    à son oncle le général Van Nam Tim

« Mon gĂ©nĂ©ral et cher oncle,

Je suis bien arrivĂ© Ă  Paris ainsi qu’a dĂ» vous en rendre compte le colonel Bao Nam Tao, notre attachĂ© de dĂ©fense en France. […] J’ai Ă©tĂ© Ă©tonnĂ© de voir que peu de Français portent un couvre-chef. Sans m’attendre Ă  dĂ©couvrir dans les rues la caricature du Français avec son bĂ©ret et sa baguette, j’aurais Ă©tĂ© rassurĂ© de voir que la coiffure que nous envisageons d’acheter pour nos soldats, et en particulier pour mon cher bataillon des forces spĂ©ciales, Ă©tait d’utilisation quotidienne. Â»

  • 30 mars 2016. Lettre du commandant Van Nam Me
    à son oncle le général Van Nam Tim

« Vous m’aviez dit avant mon dĂ©part que j’allais prendre part pendant mon sĂ©jour Ă  la signature d’un contrat important. Le colonel Bao Nam Tao m’a expliquĂ© hier soir en quoi il consistait. Je reconnais bien lĂ  votre sens de l’humour : le marchĂ© des bĂ©rets. Moi qui pensais Ă  un contrat d’armement !

Nous sommes donc partis, Bao Nam et moi, ce matin très tôt, en avion, pour Pau, afin de rejoindre la petite ville d’Oloron-Sainte-Marie où sont fabriqués les derniers bérets français. J’ai été enthousiasmé par la visite menée par la jeune directrice de l’entreprise Laulhère. La qualité des produits est extraordinaire. Il faudra cependant poursuivre sérieusement la négociation sur les tarifs.

Ă€ ma grande dĂ©ception, j’ai appris que cette coiffure ne s’était vĂ©ritablement rĂ©pandue en France qu’à partir du milieu du xixe siècle. Je pensais qu’elle Ă©tait d’une tradition beaucoup plus ancienne. Je ne savais pas non plus que l’armĂ©e française ne l’avait vĂ©ritablement adoptĂ©e qu’à la fin des annĂ©es 1950 sous l’influence des unitĂ©s parachutistes. […]

En quittant Pau, nous passerons par Bordeaux, ou plutĂ´t par Martignas-sur-Jalle. Rassurez-vous, Bao Nam ne veut pas me transformer en touriste : nous allons visiter le 13e rĂ©giment de dragons parachutistes. Â»

  • 1er avril 2016. Lettre du gĂ©nĂ©ral Van Nam Tim au commandant Van Nam Me

« Oui, mon cher neveu, je trouve très amusant de t’envoyer parcourir la France. Je suis très heureux que cet excellent Bao Nam ait organisĂ© une visite Ă  Oloron-Sainte-Marie puis une autre chez les dragons du 13. J’ai toujours apprĂ©ciĂ© cette appellation qui fleure bon nos contrĂ©es asiatiques, mais n’a pourtant aucune relation avec elles. […]

L’utilisation du bĂ©ret dans l’armĂ©e française ne date pas me semble-t-il de la mode parachutiste dans les annĂ©es 1950. Bien que cela ne soit pas important, peux-tu te renseigner un peu plus sur l’histoire de ce bĂ©ret ? J’en avais testĂ© un autrefois. Un assez grand qui me permettait de me protĂ©ger du vent et de la pluie lorsque j’étais Ă  la tĂŞte de ma namla1. La laine Ă©tait d’une très bonne impermĂ©abilitĂ© et protĂ©geait aussi bien de la chaleur que du soleil. Je ne voudrais pas, sous prĂ©texte d’élĂ©gance, d’aspect pratique de la coiffure, que l’on croie que nous sommes inspirĂ©s par la France jusque dans les contrats que nous signons dans le domaine de l’habillement. Si le bĂ©ret venait d’ailleurs, ce serait bien. Â»

  • 3 avril 2016. Lettre du commandant Van Nam Me
    à son oncle le général Van Nam Tim

« La visite du 13, comme l’appellent les Français, a Ă©tĂ© des plus instructives pour moi. Une seule journĂ©e bien courte. J’ai particulièrement apprĂ©ciĂ© la dĂ©monstration des “caches”. Des parachutistes sont formĂ©s Ă  creuser et Ă  vivre Ă  deux ou trois dans des trous pendant deux ou trois semaines pour effectuer du renseignement. L’équipe est autonome, gagnant ainsi en discrĂ©tion. Elle peut observer en toute quiĂ©tude des objectifs militaires ou des axes logistiques. J’ai portĂ© le sac d’un “équipier”. Il approche des cinquante kilos ! On dit que les Occidentaux sont hĂ©donistes, mais je me dis, face Ă  cette dĂ©monstration, que la volontĂ© du soldat français et son entraĂ®nement peuvent dĂ©boucher sur des savoir-faire surprenants de rusticitĂ©. Ce seul exemple justifie de prendre du recul par rapport aux clichĂ©s. Certains de nos hommes, pas tous heureusement, feraient bien de s’en inspirer. Je connaissais ce procĂ©dĂ© tactique de surveillance. Le voir de ses yeux est particulièrement marquant, voire stimulant. Le colonel Le Pincty du Pinsel, qui nous a guidĂ©s lors d’une prĂ©sentation dynamique et nous a invitĂ©s Ă  son excellente table (il faudra que je vous fasse un jour la description du cĂ©rĂ©monial, qui est Ă  l’opposĂ© de la rusticitĂ© de la dĂ©monstration dont je viens de vous parler), m’a appris que cette technique des caches Ă©tait copiĂ©e sur ce que les forces françaises avaient dĂ©couvert des astuces de combat du Vietminh pendant la guerre de l’Indochine française. Que soixante ans après cette technique soit toujours utilisĂ©e, après l’avoir Ă©tĂ© pendant la guerre froide, me laisse pantois. Je croyais Ă  une sorte de lĂ©gende, une forme de rite initiatique pour tester les capacitĂ©s des recrues, officiers ou simples dragons. Il y a des terrains particulièrement peu propices Ă  l’utilisation de cette technique. Comment font-ils alors ? Du Pinsel n’a pas rĂ©pondu vĂ©ritablement Ă  cette question. Reste pour moi une interrogation : l’armĂ©e française que tout le monde admire pour sa modernitĂ© et sa rĂ©activitĂ© n’est-elle pas autant une Ă©ponge qu’un conservatoire ? Â»

  • 10 avril 2016. Lettre du commandant Van Nam Me
    à son oncle le général Van Nam Tim

« Pour le bĂ©ret, je me suis renseignĂ©. En fait, tout cela est Ă  la fois simple et complexe. J’ai cru comprendre que les premiers Ă  avoir utilisĂ© le bĂ©ret dans l’armĂ©e française Ă©taient les chasseurs en garnison dans les Alpes qui, dès 1891, ont adoptĂ© une coiffe très large pour se protĂ©ger des intempĂ©ries. Ils se seraient inspirĂ©s de leurs homologues pyrĂ©nĂ©ens. Les Ă©quipages des premiers chars, puis ceux des forteresses de la ligne Maginot, portaient eux aussi un bĂ©ret plutĂ´t noir. C’est semble-t-il un tel bĂ©ret que portait le gĂ©nĂ©ral Juin pendant la campagne d’Italie en 1943-1944. Vous avez d’ailleurs dans votre bibliothèque une photo de lui si je me souviens bien. Ă€ l’époque, les autres unitĂ©s portaient plutĂ´t le calot dit “de police”. En revanche, le port du bĂ©ret chez les parachutistes serait de tradition britannique. Les premières unitĂ©s parachutistes, sauf ce que les Français appellent les chasseurs parachutistes, ont Ă©tĂ© formĂ©es en Angleterre et ont empruntĂ© la coiffure des SpĂ©cial Air Service (sas). En bons Français, ils se sont distinguĂ©s en changeant l’inclinaison de la coiffure. Seuls les commandos Marine portent encore le bĂ©ret vert façon britannique. Le liserĂ© noir des bĂ©rets rouges parachutistes serait lui un signe de commĂ©moration du sacrifice des sas lors de la campagne de Hollande en 1944. Cette explication vous satisfait-elle ? Donc, l’usage du bĂ©ret dans l’armĂ©e française semble provenir de plusieurs sources. Il faudrait voir avec les Britanniques d’oĂą viennent cet usage et cette tradition chez eux.

Prochainement j’irai en Lorraine avec Bao Nam, mon cher chaperon, Ă  la rencontre d’un rĂ©giment d’infanterie moderne Ă©quipĂ© des nouveaux vĂ©hicules blindĂ©s de combat d’infanterie qui a connu sa vĂ©ritable heure de gloire au Mali en 2013. Â»

  • 11 avril 2016. Lettre du gĂ©nĂ©ral Van Nam Tim au commandant Van Nam Me

« Mon cher Nam Me, mon neveu chĂ©ri,

Je n’ai pas encore de nouvelles pour le bĂ©ret. Ta remarque sur l’armĂ©e française, “conservatoire et Ă©ponge” ne cesse de m’interpeller. Le prĂ©texte du bĂ©ret n’y est pour rien. Quand on dirige un ministère tel que le mien, il faut s’inspirer des autres, digĂ©rer les techniques de l’ennemi pour mieux les contrebattre voire les adapter Ă  son propre profit. Souviens-toi comment nos Glorieux AncĂŞtres ont su vaincre les hordes sauvages descendues des plateaux du Nord-Est derrière leurs bannières de soie peinte. Devons-nous, nous aussi, ĂŞtre une Ă©ponge et un conservatoire ? Ă€ quoi cela nous servirait-il ? En adoptant des usages Ă©trangers, ne succombons-nous pas Ă  une forme de mode, peut-ĂŞtre Ă  un suivisme qui nous fait perdre notre regard critique sur l’autre, sur nous-mĂŞmes ? Ne devons-nous pas conserver notre propre personnalitĂ© guerrière ? Â»

  • 20 avril 2016. Lettre du gĂ©nĂ©ral Van Nam Tim au commandant Van Nam Me

« Je viens de recevoir ton rapide historique du bĂ©ret dans l’armĂ©e française. Oui. Retenons adaptation, personnalisation et mĂ©moire. Mais jusqu’à quelle limite peut-on conserver des techniques de combat anciennes, des uniformes ou des parties d’uniformes des temps lointains ? Pour quoi faire ? Â»

  • 21 avril 2016. Lettre du commandant Van Nam Me
    à son oncle le général Van Nam Tim

« Le temps en France passe très vite, de plus en plus vite. Ici, tout va vite. Nous sommes loin de nos expĂ©ditions dans les rĂ©gions contiguĂ«s Ă  la route DaĂŻ Me 4 qui remonte vers les hauts plateaux. Pour parcourir en train Ă  grande vitesse quatre cents kilomètres afin de se rendre au 1er rĂ©giment de tirailleurs, basĂ© dans une petite ville de l’Est de la France, il faut Ă  peine trois heures. Bao Nam m’avait expliquĂ© que ce rĂ©giment Ă©tait un rĂ©giment moderne. J’ai Ă©tĂ© surpris en arrivant dans la cour de la caserne de voir une musique s’entraĂ®ner aux dĂ©placements prĂ©cĂ©dĂ©e d’un bouc aux cornes incroyables. Les musiciens Ă©taient vĂŞtus d’une petite veste courte ouverte qui ressemble Ă  celle des femmes de la forĂŞt de Bam. Les broderies de cette veste sont jaunes. Leur pantalon bouffant rappelle notre culotte traditionnelle de soie noire, mais il serait plutĂ´t, m’a-t-il semblĂ©, en laine. Ils Ă©taient coiffĂ©s d’un Ă©trange chapeau rouge tronconique qui ne ressemble en rien au bĂ©ret. J’ai dĂ©couvert avec Ă©tonnement un Ă©trange carillon portatif surmontĂ© d’une petite pagode qui dĂ©filait devant la musique.

Bao Nam, imperturbable, mais visiblement amusé de me voir découvrir cette batterie-fanfare que le colonel des Gardons, maître des lieux, m’a présentée comme étant la nouba2 du régiment. Je m’attendais à voir un régiment de fantassins avec des blindés dernier cri et j’ai découvert des uniformes hors du temps et un bélier.

Heureusement, après ce premier contact, j’ai pu voir manĹ“uvrer les fameux vbci. La technologie de conduite de tir du canon, le confort du compartiment arrière pourrait presque faire croire que l’on n’est pas dans un vĂ©hicule de combat. Nous sommes loin des vĂ©hicules russes de transport de troupe. Â»

  • 2 mai 2016. Lettre du gĂ©nĂ©ral Van Nam Tim au commandant Van Nam Me

« Si je comprends l’attachement aux valeurs guerrières et en particulier Ă  la rusticitĂ©, Ă  l’adaptabilitĂ©, aux techniques de combat Ă©prouvĂ©es, j’ai beaucoup de mal Ă  comprendre pourquoi les Français sont attachĂ©s Ă  ce point Ă  conserver des lambeaux de leur histoire coloniale. Car tu m’as bien dit que le rĂ©giment de tirailleurs parlait des traditions des tirailleurs d’Afrique du Nord. Â»

  • 10 mai. Lettre du commandant Van Nam Me
    à son oncle le général Van Nam Tim

« J’ai eu les mĂŞmes interrogations que vous. Pourquoi cultiver ce passĂ© devenu Ă©tranger ? Le colonel m’a rĂ©pondu que cela permettait de dĂ©velopper l’esprit de corps, de rappeler les sacrifices des indigènes pendant les deux guerres mondiales, en particulier les combats et les victoires en Italie en 1943-1944. Il paraĂ®t que c’est en grande partie grâce aux troupes d’Afrique du Nord que l’armĂ©e française a pu occuper une place importante dans la reconquĂŞte de l’Europe. J’ai posĂ© des questions sur l’emploi de ces unitĂ©s dans d’autres pays que ceux de l’Afrique ou de l’Europe. Le colonel n’a pas approfondi sa rĂ©ponse sur les combats d’Indochine dans lesquels quelques unitĂ©s de tirailleurs ont Ă©tĂ© engagĂ©es.

J’ai appris lors de ma visite à Épinal qu’il existe un régiment qui, lui, revendique les traditions des cavaliers nord-africains en portant le nom de spahi, encore un nom ottoman. Chaque soldat porterait en tenue d’apparat une cape particulière de couleur blanche dont j’ai oublié le nom. Bao Nam m’a dit que plusieurs régiments revendiquaient eux aussi des attaches soit marocaines soit algériennes, mais de façon plus discrète, sur le fourreau qui vient se placer sur la patte d’épaule de leur uniforme.

Je me suis demandĂ© si cela avait une importance sur la tactique. Apparemment non. Ce qui compte, ce sont les rĂ©fĂ©rences qui permettent de valoriser l’effort, le courage, la combativitĂ© des fantassins. Je m’attendais Ă  apprendre que les tirailleurs combattaient diffĂ©remment des chasseurs mĂ©canisĂ©s, de l’infanterie de ligne. Tous les fantassins français combattent de façon polyvalente, mĂŞme si certains ont l’habitude d’utiliser des engins de combat lourds, comme le vbci, ou plus lĂ©gers, comme le vĂ©hicule de l’avant blindĂ© (vab), qui devrait bientĂ´t ĂŞtre remplacĂ©. En toute logique, les tirailleurs devraient ĂŞtre Ă©quipĂ©s lĂ©gèrement. Ce n’est visiblement pas le cas, les soldats français semblent faire abstraction de cette prĂ©sence de l’étranger en leur sein. J’avais mĂŞme lu dans leur Constitution que le français Ă©tait la langue nationale. Au 1er Tir (c’est comme cela que l’on abrège le nom de 1er rĂ©giment de tirailleurs), l’insigne du rĂ©giment porte sa devise inscrite en arabe : “Le premier toujours le premier.” C’est très esthĂ©tique d’ailleurs. Â»

  • 1er juin. Lettre du commandant Van Nam Me
    à son oncle le général Van Nam Tim

« Les militaires français ont, paraĂ®t-il, Ă©tĂ© l’objet de menaces de la part des groupes terroristes qui se sont implantĂ©s au Moyen-Orient. Les autoritĂ©s militaires ont demandĂ© Ă  leurs ouailles (j’ai appris ce terme rĂ©cemment, il veut dire les membres de la paroisse, du groupe, qui dĂ©pendent d’un chef spirituel) d’éviter de circuler en tenue. Pourtant, dans les transports en commun parisiens, il est facile de reconnaĂ®tre un membre des armĂ©es en raison de sa coupe de cheveux, mais aussi du sac Ă  dos achetĂ© dans des magasins de soldats amĂ©ricains. Il semble que ce sac soit très pratique, beaucoup plus que le petit sac de dotation fourni par l’intendance française. Il faudra certainement que je vous en rapporte un. Â»

  • 15 juin. Lettre du gĂ©nĂ©ral Van Nam Tim au commandant Van Nam Me

« Tout ce que tu me dis sur les spahis et les tirailleurs est très Ă©tonnant. Existe-t-il quelque chose de comparable avec des unitĂ©s formĂ©es dans le Sud-Est asiatique ? Si je comprends bien, on se diffĂ©rencie pour mieux agir Ă  l’identique… J’aimerais quand mĂŞme que tu rĂ©flĂ©chisses et observes tout ce qui a trait Ă  la façon dont l’armĂ©e française s’inspire de ce qu’elle voit Ă  l’étranger. Je voudrais en particulier que tu analyses l’influence du retour de la France dans l’otan, d’une campagne comme celle d’Afghanistan sur le processus de combat des militaires de l’armĂ©e de terre. Je sais que pour les aviateurs il n’y a pas grande nouveautĂ© dans ce domaine, essentiellement pour des raisons techniques. Je sais que le kriegspiel prussien a Ă©normĂ©ment influencĂ© les rĂ©formateurs de l’armĂ©e française après la dĂ©faite de 1870. Le retour dans l’otan conduit-il Ă  un tel phĂ©nomène ? Cela influe-t-il sur la tactique, le raisonnement, le vocabulaire ? Â»

  • 2 juillet. Lettre du commandant Van Nam Me
    à son oncle le général Van Nam Tim

« Ă‡a y est, la rentrĂ©e des officiers Ă©trangers est faite. Je suis officiellement stagiaire Ă  l’École de guerre française. Passer de la rue Ă  l’intĂ©rieur du bâtiment de l’École militaire est assez impressionnant pour quelqu’un qui a certes Ă©tĂ© Ă©levĂ© dans un palais mais qui a surtout appris Ă  courir la brousse de jour comme de nuit. Nous verrons bien comment s’effectuera l’amalgame avec les stagiaires français. Il paraĂ®t que, globalement, ils sont assez bons sur le sujet… Ă  condition d’être Ă  leur hauteur. Des officiers africains m’ont appris que certaines unitĂ©s autrefois spĂ©cialisĂ©es dans le stationnement outre-mer y ont Ă©tĂ© contaminĂ©es par le goĂ»t des discussions, de la palabre, et sensibilisĂ©es Ă  l’importance de la sieste. J’aimerais bien avoir beaucoup de ces “coloniaux” autour de moi. Mais les repas ne seront peut-ĂŞtre pas au mess aussi copieux que dans les rĂ©giments que j’ai eu l’occasion de visiter depuis mon arrivĂ©e en France. Le besoin de sieste ne sera peut-ĂŞtre pas aussi pressant. Cela fait quand mĂŞme bizarre de ne pas avoir d’ordres Ă  donner. […]

On nous parle beaucoup du dĂ©filĂ© du 14 juillet. Je vais essayer d’y assister grâce Ă  ce cher Bao Nam. Je suis intriguĂ© par cette cĂ©rĂ©monie annuelle, cette communion populaire sur laquelle j’ai travaillĂ© pour prĂ©parer ma venue. En quoi ce type d’évĂ©nement est-il utile du point de vue militaire ? J’ai l’impression que cela demande beaucoup d’énergie, au sens propre et au sens figurĂ©, pour quelque chose qui ressemble Ă  la descente d’une avenue par une colonne d’assaut comme il pouvait en exister sous l’Empire napolĂ©onien. Je serais Ă©tonnĂ© d’observer les fantassins français monter Ă  l’assaut avec cette technique. Ne trompe-t-on pas le citoyen français sur les capacitĂ©s rĂ©elles de son armĂ©e avec une telle mise en scène ? En en parlant avec un colonel français, celui-ci m’a fait remarquer que si on prenait l’idĂ©e de prĂ©senter les unitĂ©s selon les techniques de combat modernes, il n’y aurait personne sur les Champs-ÉlysĂ©es. Peut-ĂŞtre n’y aurait-il pas besoin de beaux uniformes de l’armĂ©e d’Afrique ? Pour ce colonel, le 14 juillet est un rite important, plus du point de vue politique que militaire. Il paraĂ®t que des chercheurs l’ont analysĂ©3. […] Je me mets en Ă©veil sur la question de l’influence de l’otan sur la mentalitĂ©, la technique militaire française. J’essaierai d’aborder le sujet avec mes camarades “étrangers”. Â»

  • 11 juillet. Lettre du commandant Van Nam Me
    à son oncle le général Van Nam Tim

« Je viens de parcourir le programme du dĂ©filĂ© du 14 juillet. J’y apprends que des hussards vont dĂ©filer. Ce sont des spĂ©cialistes du renseignement. Cette fois-ci, j’en comprends la cohĂ©rence, puisque les houzards hongrois Ă©taient des unitĂ©s dont l’équipement lĂ©ger permettait de harceler l’ennemi assez loin des lignes principales. Je comprends mieux cette appellation que celle de dragon donnĂ©e au rĂ©giment de recherche. Le conservatisme français des appellations des rĂ©giments est Ă©trange. Â»

  • 15 juillet. Lettre du commandant Van Nam Me
    à son oncle le général Van Nam Tim

« Ici on ne parle que de l’attentat de Nice. Je ne peux m’empĂŞcher de penser aux soldats qui sont “tirailleurs”, “spahis”, “artilleurs d’Afrique”, “sapeurs du Maroc”, et qui portent sur leur uniforme un croissant ou une Ă©toile chĂ©rifienne. Quel paradoxe alors que la France est en guerre contre le “djihadisme terroriste”, pour reprendre le discours officiel ! Un officier mauritanien de mon groupe de travail Ă  l’École de guerre m’a par ailleurs expliquĂ© que les Français utilisaient beaucoup de mots arabes comme chouf pour regarder, surveiller, ou marab pour marabout, c’est-Ă -dire sorcier, envoĂ»teur, pour dĂ©signer les aumĂ´niers militaires (tout un programme). Un officier saoudien qui a Ă©tĂ© formĂ© Ă  Saint-Cyr il y a une vingtaine d’annĂ©es m’a appris que les unitĂ©s françaises dĂ©ployĂ©es dans le dĂ©sert pendant la première guerre du Golfe, en 1991, avaient copiĂ© l’amĂ©nagement des tentes bĂ©douines pour pallier l’absence de climatiseurs. Oui, l’armĂ©e française m’apparaĂ®t de plus en plus comme une Ă©ponge culturelle, dont la forme varie selon les circonstances.

Des tribunes sur les Champs-ÉlysĂ©es, j’ai pu regarder le dĂ©filĂ©. Amusant de voir des policiers avec des douaniers en colonne au milieu des militaires français. S’agit-il de combler le dĂ©ficit d’effectifs dĂ©filant ou de rendre hommage Ă  des fonctionnaires mĂ©ritants ? Ce dĂ©filĂ© est dĂ©cidĂ©ment très Ă©trange. J’ai repĂ©rĂ© aussi certains emblèmes, devant les unitĂ©s se succĂ©dant les unes après les autres, dĂ©corĂ©s d’une queue-de-cheval. Bao Nam m’a expliquĂ© que cela remontait Ă  une vieille tradition nord-africaine ou ottomane : lorsqu’un chef arabe ou turc avait son cheval tuĂ© au combat sous lui, il en coupait la queue pour faire valoir son courage. De fil en aiguille, ce toug est devenu un insigne de commandement que l’on peut repĂ©rer de loin au moment du combat. Ce qui est amusant, c’est que la plupart des unitĂ©s ayant des traditions issues de la cavalerie arborent cette queue-de-cheval, mĂŞme si elles n’ont aucun rapport avec l’armĂ©e d’Afrique. La guerre d’AlgĂ©rie peut-ĂŞtre ? […]

En quittant les tribunes et en passant Ă  cĂ´tĂ© d’un officier chargĂ© de la circulation, j’ai entendu ce dernier demander Ă  la radio si “le frago Ă©tait tombé”. Bao Nam m’a expliquĂ© qu’un frago est un Fragmentary Order qui vient prĂ©ciser ou complĂ©ter un opord, Operations Order, dont l’attente demande forcĂ©ment un wanord, ou Warning Order. Il paraĂ®t que lorsque nous aborderons les exercices de planification, il faudra bien suivre le Battle Rythm. La traduction n’est pas nĂ©cessaire pour comprendre que le langage militaire français a adoptĂ© certaines terminologies anglo-saxonnes et otaniennes. C’est peut-ĂŞtre le cĂ´tĂ© pratique des militaires. Les Français ont, paraĂ®t-il depuis longtemps, fait leur dans certains contextes la notion de drill Ă  l’anglaise. Les communicants militaires utilisent facilement le terme de Media Release pour parler de communiquĂ© de presse. Y aurait-il une forme de snobisme Ă  montrer que l’on connaĂ®t des termes Ă©trangers ou est-ce purement pratique ?

J’ai aussi dĂ©couvert la LĂ©gion Ă©trangère en vrai. J’espère pouvoir rencontrer certains de ses officiers pour Ă©tudier leur savoir-faire de combattant. Il paraĂ®t qu’il existe un rĂ©giment-Ă©cole spĂ©cial pour les lĂ©gionnaires afin, entre autres, de lutter contre des nationalismes Ă©ventuels en son sein et, surtout, de former le combattant de base. Le rĂ©giment de LĂ©gion qui dĂ©filait porte lui aussi le numĂ©ro 13. Sur son insigne, on retrouve un dragon indochinois. Je crains que cela n’ait rien Ă  voir avec d’éventuels tirailleurs indochinois.

Comme je n’ai pas eu encore de contacts quotidiens avec les officiers stagiaires français, je ne peux pas encore vous répondre sur vos interrogations sur la perméabilité de l’armée française à la culture otanienne. Je sais cependant que mon camarade américain est un fervent lecteur du théoricien français de la contreguérilla dont j’ai oublié le nom.

Comme vous me l’aviez prĂ©dit mon cher oncle, cette annĂ©e s’annonce très intĂ©ressante. Je vais pouvoir m’étonner tout mon saoul, Ă©tudier ce qui peut ĂŞtre copiĂ© et adaptĂ© Ă  notre petite et vaillante armĂ©e. Ce faisant, je serai moi aussi un vecteur de porositĂ© entre notre pays et les armĂ©es françaises. Mais malgrĂ© tout, vous savez, mon bataillon opĂ©rationnel et mes hommes me manquent. Â»

1 La namla est une unité traditionnelle de combat en montagne au Lan Sam. Elle correspond peu ou prou à une compagnie d’infanterie légère de cent vingt hommes.

2 La nouba est un ensemble musical qui défile devant son régiment de tirailleurs algériens.

3 Voir André Thiéblemont (sd), Cultures et logiques militaires, Paris, puf, 1999.

La Nueve | C. Garcia
F. Boudet | « Y Allah ! »